LE DERNIER VŒU
Vous le «arei, J'ai le malheur de ne pouroir être jeune.
Sbrarcock , Obërmann.
Vierge long-temps rêvée, amante, épouse, amie, Charmant fantôme , à qui mon enfance endormie
Dut son premier réveil ; Qui bien des fois mêlas , jeune et vive Inconnue , A nos jeux innocents la caresse ingénue
De ton baiser vermeil ;
Qui depuis , moins folâtre et plus belle avec l'âge , De loin me souriais dans Tonde de la plage ,
Dans le nuage errant ; Dont j'entendais la voix , de nuit , quand tout repose , Et dont je respirais sur le sein de la rose
Le soupir odorant ;
Étoile fugitive et toujours poursuivie;
Ange mystérieux , qui marchais dans ma vie,
Me montrant le chemin , Et qui , d'en haut , penchant ton cou frais de rosée , Un doigt vers l'avenir , à mon ame épuisée
Semblais dire : Demain ! —
Demain n'est pas venu; je n'ose plus l'attendre. Mais si pourtant encor , fantôme doux et tendre ,
Demain pouvait venir ; Si je pouvais atteindre ici-bas ton image, D'un cœur rempli de toi mettre à tes pieds l'hommage ,
O vierge , et t'obtenir!...
Ah ! ne l'espère point ;... ne crains point que je veuille Entre tes doigts fleuris sécher la verte feuille
Du bouton que tu tiens , Verser un souffle froid sur tes destins rapides , Un poison dans ton miel , et dans tes jours limpides
L'amertume des miens.
Un mal long-temps souffert me consume et me tue; Le chêne , dont toujours l'enfance fut battue
Par d'affreux ouragans , Le tronc nu , les rameaux tout noircis , n'est pas digne D'enlacer en ses bras et d'épouser la vigne
Aux festons élégants.
Non ; c'en est fait , jamais ! ni son regard timide , Où de'l'astre d'amour tremble un rayon humide ,
Ni son chaste entretien , Propos doux comme une onde , ardents comme une flamme, Serments, soupirs, baisers, son beau corps, sa belle ame,
Non , rien , je ne veux rien !
Rien, excepté l'aimer, l'adorer en silence;
Le soir , quand le zéphir plus mollement balance
Les rameaux dans les bois , Suivre de loin ses pas sur l'herbe défleurie, Épier les détours où fuit sa rêverie ,
L'entrevoir quelquefois ;
Et puis la saluer, lui sourire au passage , Et, par elle chargé d'un frivole message ,
Obéir en volant ; Dans un mouchoir perdu retrouver son haleine , Baiser son gant si fin ou l'amoureuse laine
Qui toucha son cou blanc ;
Mais surtout , cher objet d'une plainte éternelle , Autour de toi veiller, te couvrir de mon aile ,
Prier pour ton bonheur, Comme, auprès du berceau d'une fille chérie, Une veuve à genoux veille dans l'ombre et prie
La mère du Seigneur !
Ce sont là tous mes vœux , et j'en fais un encore : Qu'un jeune homme , à l'œil noir , dont le front se décore
D'une mâle beauté ; Qui rougit en parlant ; au cœur noble et fidèle ; Le même que souvent j'ai vu s'asseoir près d'elle
Et lire à son côté ;
Qu'un soir il la rencontre au détour d'une allée , Surprise, et cachant mal l'émotion voilée
De son sein palpitant ; Qu'alors un regard vienne au regard se confondre, Écho parti d'une ame et pressé de répondre
A l'ame qui l'attend ! <
Aimez-vous , couple heureux , et profitez de l'heure ; Pour plus d'un affligé qui souffre seul et pleure
Ce soir semblera long ; Allez ; l'ombre épaissie a voilé la charmille, Et les sons de l'archet appellent la famille
Aux danses du salon.
Confiez vos soupirs aux forêts murmurantes ,
Et , la main dans la main , avec des voix mourantes
Parlez long-temps d'amour; Que d'ineffables mots , mille ardeurs empressées , Mille refus charmants gravent dans vos pensées
L'aveu du premier jour!
Et moi , qui la verrai revenir solitaire , Passer près de sa mère, et rougir, et se taire,
Et n'oser regarder; Qui verrai son beau sein nager dans les délices , Et de ses yeux brillants les humides calices
Tout prêts à déborder;
Comme un vieillard , témoin des plaisirs d'un autre âge , Qui sourit en pleurant et ressent moins l'outrage
De la caducité , Me laissant , un instant , ravir à son ivresse , J'adoucirai ma peine et noierai ma tristesse
En sa félicité.