‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 13 sur 121 · LE DERNIER VŒU · texte numérisé non relu

LE DERNIER VŒU

Vous le «arei, J'ai le malheur de ne pouroir être jeune.

Sbrarcock , Obërmann.

Vierge long-temps rêvée, amante, épouse, amie, Charmant fantôme , à qui mon enfance endormie

Dut son premier réveil ; Qui bien des fois mêlas , jeune et vive Inconnue , A nos jeux innocents la caresse ingénue

De ton baiser vermeil ;

Qui depuis , moins folâtre et plus belle avec l'âge , De loin me souriais dans Tonde de la plage ,

Dans le nuage errant ; Dont j'entendais la voix , de nuit , quand tout repose , Et dont je respirais sur le sein de la rose

Le soupir odorant ;

Étoile fugitive et toujours poursuivie;

Ange mystérieux , qui marchais dans ma vie,

Me montrant le chemin , Et qui , d'en haut , penchant ton cou frais de rosée , Un doigt vers l'avenir , à mon ame épuisée

Semblais dire : Demain ! —

Demain n'est pas venu; je n'ose plus l'attendre. Mais si pourtant encor , fantôme doux et tendre ,

Demain pouvait venir ; Si je pouvais atteindre ici-bas ton image, D'un cœur rempli de toi mettre à tes pieds l'hommage ,

O vierge , et t'obtenir!...

Ah ! ne l'espère point ;... ne crains point que je veuille Entre tes doigts fleuris sécher la verte feuille

Du bouton que tu tiens , Verser un souffle froid sur tes destins rapides , Un poison dans ton miel , et dans tes jours limpides

L'amertume des miens.

Un mal long-temps souffert me consume et me tue; Le chêne , dont toujours l'enfance fut battue

Par d'affreux ouragans , Le tronc nu , les rameaux tout noircis , n'est pas digne D'enlacer en ses bras et d'épouser la vigne

Aux festons élégants.

Non ; c'en est fait , jamais ! ni son regard timide , Où de'l'astre d'amour tremble un rayon humide ,

Ni son chaste entretien , Propos doux comme une onde , ardents comme une flamme, Serments, soupirs, baisers, son beau corps, sa belle ame,

Non , rien , je ne veux rien !

Rien, excepté l'aimer, l'adorer en silence;

Le soir , quand le zéphir plus mollement balance

Les rameaux dans les bois , Suivre de loin ses pas sur l'herbe défleurie, Épier les détours où fuit sa rêverie ,

L'entrevoir quelquefois ;

Et puis la saluer, lui sourire au passage , Et, par elle chargé d'un frivole message ,

Obéir en volant ; Dans un mouchoir perdu retrouver son haleine , Baiser son gant si fin ou l'amoureuse laine

Qui toucha son cou blanc ;

Mais surtout , cher objet d'une plainte éternelle , Autour de toi veiller, te couvrir de mon aile ,

Prier pour ton bonheur, Comme, auprès du berceau d'une fille chérie, Une veuve à genoux veille dans l'ombre et prie

La mère du Seigneur !

Ce sont là tous mes vœux , et j'en fais un encore : Qu'un jeune homme , à l'œil noir , dont le front se décore

D'une mâle beauté ; Qui rougit en parlant ; au cœur noble et fidèle ; Le même que souvent j'ai vu s'asseoir près d'elle

Et lire à son côté ;

Qu'un soir il la rencontre au détour d'une allée , Surprise, et cachant mal l'émotion voilée

De son sein palpitant ; Qu'alors un regard vienne au regard se confondre, Écho parti d'une ame et pressé de répondre

A l'ame qui l'attend ! <

Aimez-vous , couple heureux , et profitez de l'heure ; Pour plus d'un affligé qui souffre seul et pleure

Ce soir semblera long ; Allez ; l'ombre épaissie a voilé la charmille, Et les sons de l'archet appellent la famille

Aux danses du salon.

Confiez vos soupirs aux forêts murmurantes ,

Et , la main dans la main , avec des voix mourantes

Parlez long-temps d'amour; Que d'ineffables mots , mille ardeurs empressées , Mille refus charmants gravent dans vos pensées

L'aveu du premier jour!

Et moi , qui la verrai revenir solitaire , Passer près de sa mère, et rougir, et se taire,

Et n'oser regarder; Qui verrai son beau sein nager dans les délices , Et de ses yeux brillants les humides calices

Tout prêts à déborder;

Comme un vieillard , témoin des plaisirs d'un autre âge , Qui sourit en pleurant et ressent moins l'outrage

De la caducité , Me laissant , un instant , ravir à son ivresse , J'adoucirai ma peine et noierai ma tristesse

En sa félicité.

Page 1