‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 18 sur 121 · POUR UN AMI · texte numérisé non relu

POUR UN AMI

Là VEILLE DE LA PUBLICATION D'UN PREMIER OUVRAGE.

C'est demain , c'est demain qu'on lance , Qu'on lance mon navire aux flots ; L'onde en l'appelant se balance Devant la proue ; amis , silence !

Ne cbantez pas , gais matelots !

Demain je quitte le rivage Où dormit long-temps mon radeau ; Là-bas m'attend plus d'un orage , Plus d'un combat , quelque naufrage Sur un banc de sable à fleur d'eau.

Oui , le naufrage ! ou touche, on sombre ; L'ouragan seul entend ^vos cris ; Puis le matin vient chasser l'ombre ; Sur le ciel bleu pas un point sombre , Sur l'abîme pas un débris.

Ne chantez pas ! quand même encore , Sur mainte mer , sous maint climat , Aux feux du soleil qui le dore , Battu de la brise sonore , Mon pavillon , au haut du mât

Déployant sa flamme azurée Et ses immortelles couleurs, Recevrait de chaque contrée , En passant, la perle nacrée, L'ivoire , l'encens ou des fleurs ;

Quand , ma voile au loin reconnue , On verrait la foule à grands pas S'agiter sur la grève nue , Les forts saluer ma venue , O mes amis , ne chantez pas !

Cela vaut-il ce que je laisse , Tant de silence , et tant d'oubli ; Et ce gazon où la tristesse , De mon ame éternelle hôtesse , Inclinait un front recueilli ;

Alors que mon mât de misaine, De la hache ignorant les coups , Dans les grands bois était un chêne , Et qu'au bruit de Tonde prochaine Tout le jour je rêvais dessous ?

Oh ! j'y versai plus d'une larme ; Mais les larmes ont leur douceur ; Mais la tristesse a bien son charme ; Son front à la fin se désarme , Et c'est pour nous comme une soeur.

Point de crainte alors ; sous la branche Point d'oeil profane ; et si parfois D'un lac frais la surface blanche , Où d'en haut la lune se penche ,

M'arrachait au gazon des bois ;

Si dans une barque d'écorce, Ou de glaïeul , ou de roseau , Ou de liane trois fois torse , A ramer j'essayais ma force Gomme dans l'air un jeune oiseau ;

Nul bruit curieux sur la rive Ne troublait mon timide essor, Sinon quelque nymphe furtive ; Mon ame n'était plus oisive, Et c'était du repos encor.

Mais, depuis, l'orgueil en délire A pris mon cœur comme un tyran ; Je ne sais plus à quoi j'aspire ; Ma nacelle est un grand navire , Et me voilà sur l'Océan.

C'est demain , c'est demain qu'on lance , Qu'on lance mon navire aux flots ; L'onde en l'appelant se balance Devant la proue ; amis , silence !

Ne chantez pas, gais matelots !

SONNET

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