‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 21 sur 121 · LE SOIR DE LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

LE SOIR DE LA JEUNESSE

A MON AMI ***

Oui , vous avez franchi la jeunesse brûlante ;

Vous avez passé l'âge où chaque heure est trop lente ,

Où , tout rêvant , on court le front dans l'avenir,

Et déjà s'ouvre à vous l'âge du souvenir.

Oui , l'amour a pour vous mêlé joie et souffrance ;

Vous l'avez ressenti souvent sans espérance,

Vous l'avez quelquefois inspiré sans bonheur ;

Vos lèvres ont tari le philtre empoisonneur.

Oui , bien des fois , les nuits , errant à l'aventure

Sur vos grands monts, au sein de la verte nature ;

Suivant, sous les pins noirs, les sentiers obscurcis,

Au bord croulant d'un roc vous vous êtes assis ,

Et vous avez tiré des plaintes de votre ame ,

Comme au bord de l'abîme un cerf en pleurs qui brame.

Oui, vous avez souvent revu, depuis, ces lieux,

Les mêmes qu'autrefois, mais non plus à vos yeux ,

Car vous n'étiez plus seul ; et la nuit étoilée ,

Et la sèche bruyère encore échevelée,

Les longs sapins ombreux , les noirs sentiers des bois ,

Tout prenait sous vos pas des couleurs et des voix ;

Et lorsqu'après avoir marché long-temps ensemble ,

Elle attachée à vous comme la feuille au tremble ,

Vous tombiez sous un arbre, où .la lune à l'entour

Répandait ses rayons comme des pleurs d'amour,

Kt qu'elle tous parlait de promesse fidèle

Et de s'aimer toujours l'un l'autre ; alors, près d'elle,

Sentant sur votre front ses beaux cheveux, courir,

Vous avez clos les yeux et désiré mourir.

Oui , vous avez goûté les délices amères ;

Et quand il a fallu rompre avec ces chimères,

Votre cœur s'est brisé , mais vous avez vaincu ;

La raison vigilante au rêve a survécu ;

Et maintenant, debout, à votre ame enfin libre

Dans la région calme assurant l'équilibre ,

Et sur un axe fixe aux cieux la balançant,

Vous lui tracez sa marche avec un doigt puissant ;

Vous lui dites d'aller où vont les nobles astres ,

En cet Océan pur, serein et sans désastres,

Où Kant, Platon, Leibnitz, enchaînant leur essor,

Aux pieds de l'Éternel roulent leurs sphères d'or ;

Et vous ne craignez pas que cette flamme esclave ,

Ce volcan mal éteint qui couve sous la lave,

Ne s'éveille en sursaut , et comme un noir torrent

N'inonde l'astre entier de son feu dévorant ?

C'est bien , et je vous crois ; mais prenez garde encore ,

Veillez sur vous, veillez, de la nuit à l'aurore,

De l'aurore à la nuit. — Mais si parfois , le soir,

Sous les blancs orangers vous aimez vous asseoir,

Oh ! ne promenez pas votre ame curieuse

De la blonde aux yeux bleus à la brune rieuse ; —

Mais ne prolongez pas le frivole entretien ,

Quand , près d'un doux visage et votre œil sous le sien ,

Votre haleine mêlée aux parfums de sa bouche,

Votre main effleurant la martre qui vous touche ,

Oubliant à loisir le Portique et Platon ,

Vous causez d'un bijou , d'un bal ou d'un feston ; —

Mais , rarement au soir, quand la tête oppressée

Se fatigue et fléchit sous sa haute pensée ,

Bien rarement , ouvrez , pour respirer l'air pur,

La persienne qui cache un horizon d'azur,

De peur qu'une guitare , une molle romance

Soupirée au jardin , un doux air qu'on commence

Et qu'on n'achève pas , quelque fantôme blanc

Qui se glisse à travers le feuillage tremblant ,

Ne viennent , triomphant d'un cœur qui les délie , Toute la nuit troubler votre philosophie ; — Jamais surtout, berçant votre esprit suspendu , Sur la fraîche ottomane en désordre étendu , Un roman à la main , jamais ne passez l'heure A gémir, à pleurer avec l'amant qui pleure ; Car vous en souffrirez ; car, à certain moment, Vous jetterez le livre, et dans l'égarement Vous vous consumerez en émotions vaines ; De votre front brûlant se gonfleront les veines ; De votre cœur brisé les lambeaux frémiront , Et pour se réunir encor s'agiteront.

Tel le serpent , trahi sous l'herbe qui le cache , Et qu'a tranché soudain un pâtre a coups de hache : Il se dresse, il se tord en cent tronçons cuisants, Et rejoint ses anneaux au soleil tout luisants. — Veillez sur vous, veillez ; la défaite est cruelle : Si vous saviez, hélas ! ce qu'en un cœur rebelle Enfantent de tourments les transports sans espoir, Les rêves sans -objet et des regrets au soir ! Oh! point. d'étude alors qui charme et qui console, Arrosant d'un parfum chaque jour qui s'envole ; Point d'avenir alors, ni d'oubli : l'on est seul, Seul en son souvenir comme en un froid linceul. L'ame bientôt se fond, et déborde, et s'écoule, Pareil au raisin mûr que le vendangeur foule ; On s'incline au soleil, on jaunit sous ses feux, Et chaque heure en fuyant argenté nos cheveux. Ainsi l'arbre, trop tôt dépouillé par l'automne : On dirait à le voir qu'il s'afflige et s'étonne , Et qu'à terre abaissant ses rameaux éplorés Il réclame ses fleurs ou ses beaux fruits dorés. Les bras toujours croisés, debout, penchant la tête, Convive sans parole, on assiste à la fête.

On est comme un pasteur frappé d'enchantement, Immobile à jamais près d'un fleuve écumant , ' Qui, jour et nuit, le front incliné sur la rive, Tirant un même son de sa flûte plaintiye, Semble un roseau de plus au milieu des roseaux , Et qui passe sa vie à voir passer les eaux.

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