‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 20 sur 121 · LES RAYONS JAUNES · texte numérisé non relu

LES RAYONS JAUNES

Les dimanches d'été , le soir , vers les six heures, Quand le peuple empressé déserte ses demeures

Et va s'ébattre aux champs , Ma persienne fermée , assis à ma fenêtre , Je regarde d'en haut passer et disparaître

Joyeux bourgeois , marchands ,

Ouvriers en habits de fête, au cœur plein d'aise ; Un livre est entr'ouvert , près de moi , sur ma chaise :

Je lis ou fais semblant ; Et les jaunes rayons que le couchant ramène, Plus jaunes ce soir-là que pendant la semaine,

Teignent mon rideau blanc.

J'aime à les voir percer vitres et jalousie ; Chaque oblique sillon trace à ma fantaisie

Un flot d'atomes d'or ; Puis , m'arrivant dans l'ame à travers la prunelle , Ils redorent aussi mille pensers en elle,

Mille atomes encor.

Ce sont des jours confus dont reparait la trame , Des souvenirs d'enfoncé, aussi doux à notre ame

Qu'un rêve d'avenir :

C'était à pareille heure (oh ! je me le rappelle) Qu'après vêpres, enfants, au chœur de la chapelle ,

On nous faisait venir.

^J La lampe brûlait jaune , et jaune aussi les cierges ; m Et la lueur glissant aux fronts voilés- des vierges Jaunissait leur blancheur; Et le prêtre vêtu de son étole blanche Courbait un front jauni , comme un épi qui penche Sous la faux du faucheur.

Oh ! qui dans une église , à genoux sur la pierre , M'a bien souvent, le soir, déposé sa prière ,

Comme un grain pur de sel ?

Qui n'a du crucifix baisé le jaune ivoire ?

Qui n'a de l'Homme-Dieu lu la sublime histoire ^ Dans un jaune missel ?

Mais 0(1 la retrouver, quand elle s'est perdue, Cette humble foi du cœur, qu'un ange a suspendue

En palme à nos berceaux ; Qu'une mère a nourrie en nous d'un zèle immense ; Dont chaque jour un prêtre arrosait la semence

Aux bords des saints ruisseaux ?

Peut-elle refleurir lorsqu'à soufflé l'orage ,

Et qu'en nos cœurs l'orgueil, debout, a dans sa rage

Mis le pied sur l'autel ? On est bien faible alors, quand le malheur arrive, Et la mort.... faut-il donc que l'idée en survive

Au vœu d'être immortel !

* J'ai vu mourir , hélas ! ma bonne vieille tante , L'an dernier ; sur son lit , sans voix et haletante ,

Elle resta trois jours , Et trépassa. J'étais près d'elle dans l'alcôve ; J'étais près d'elle encor , quand sur sa tête chauve

Le linceul fit trois tours.

Le cercueil arriva , qu'on mesura de l'aune ;

J'étais là.... puis, autour, des cierges brûlaient jaune,

Des prêtres priaient bas ; Mais en vain je voulais dire l'hymne dernière ; Mon œil était sans larme et ma voix sans prière ,

Car je ne croyais pas.

Elle m'aimait pourtant...; et ma mère aussi m'aime, Et ma mère à son tour mourra ; bientôt moi-même

Dans le jaune linceul Je l'ensevelirai ; je clouerai sous la lame Ce corps flétri, mais cher, ce reste de mon ame ;

Alors je serai seul ;

Seul , sans mère, sans sœur, sans frère et sans épouse ; Car qui voudrait m'aimer, et quelle main jalouse

S'unirait à ma main ?...

Mais déjà le soleil recule devant l'ombre, Et les rayons qu'il lance à mon rideau plus sombre

S'éteignent en chemin...

Non , jamais à mon nom ma jeune fiancée Ne rougira d'amour, rêvant dans sa pensée

Au jeune époux absent ; Jamais deux enfants purs, deux anges de promesse Ne tiendront suspendu sur moi, durant la messe,

Le poêle jaunissant.

Non, jamais, quand la mort m 'étendra sur ma couche, Mon front ne sentira le baiser d'une bouche,

Ni mon œil obscurci N'entreverra l'adieu d'une lèvre mi-close !

Jamais sur mon tombeau ne jaunira la rose ,

Ni le jaune souci !

— Ainsi va ma pensée , et la nuit est venue ; Je descends , et bientôt dans la foule inconnue

J'ai noyé mon chagrin :

Plus d'un bras me coudoie ; on entre à la guinguette , On sort du cabaret ; l'invalide en goguette

Chevrotte un gai refrain.

Ce ne sont que chansons, clameurs, rixes d'ivrogne, Ou qu'amours en plein air, et baisers sans vergogne ,

Et publiques faveurs ; Je rentre : sur ma. route on se presse, on se rue ; Toute la nuit j'entends se traîner dans ma rue

Et hurler les buveurs.

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