‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 32 sur 121 · L'ENFANT RÊVEUR · texte numérisé non relu

L'ENFANT RÊVEUR

Abandonnant tout-à-coup mes Jeunes compagnons, j'allais nTasseoir à l'écart pour contempler la nue fugitive, ou entendre la pluie tomber sur le feuillage.

René.

A MON AMI O

Où vas-tu , bel enfant? tous les jours je te vois,

Au matin , t'échapper par la porte du bois ,

Et, déjà renonçant aux jeux du premier âge,

Chercher dans les taillis un solitaire ombrage ;

Et le soir , quand , bien tard , nous te croyons perdu , .

Répondant à regret au signal entendu ,

Tu reviens lentement par la plus longue allée ,

La face de cheveux et de larmes voilée.

Qu'as-tu fait si long-temps ? tu n'as pas dans leurs nids

Sous la mère enlevé les petits réunis ;

Pour un chapelet d'oeufs , dont tous les ans Ton change ,

Jamais tu ne troublas fauvette ni mésange ;

Hier encor tu lâchas un bouvreuil prisonnier,

Et tu n'aimes qu'au bois les soupirs du ramier.

Dans tous nos environs , une lieue à la ronde ,

Jamais tu n'as pu voir de jeune fille blonde ,

Et d'un an plus que toi , qui vienne tous les jours

T'attendre innocemment , veuille jouer toujours ,

Et te donne à tenir sa boucle dégrafée ;

Puis sous les clairs taillis le bois n'a plus de fée.

Où vas-tu cependant? et que fais-tu si seuL?

L'autre jour je passais : assis contre un tilleul ,

Le front sur tes genoux , sur les yeux tes mains blanches ,

Dans tes cheveux noyé comme un tronc dans ses branches ,

Ému profondément, tu gémissais tout bas ,

Et tu ne levas point la tête au bmit des pas.

De quoi peux-tu pleurer, bel enfant, à ton âge?

Déjà ton jour d'hier a fui sur un nuage;

Un brouillard si doré couvre ton avenir?

A l'horizon , de loin , qu'as-tu cru voir -venir ?

Ah ! serais-tu de ceux (je commence à le craindre) ,

De ceux qu'embrase un feu que rien ne peut éteindre ,

Que dévore en naissant un regret éternel ,

L'absence de quelque être oublié par le Ciel ;

De ceux dont l'ame tremble à des voix inconnues ,

Et gémit en dormant comme un lac sous les nues?

D'abord le lac est frais , et claires sont les eaux ;

A peine un vent plaintif incline les roseaux ;

Et l'enfant amoureux de suaves murmures ,

Des saules entr'ouvrant les pleureuses ramures ,

Avance un front vermeil , comme entre les lilas ,

Son amphore à la main , penchait le bel Hylas.

Dans ce grand lac de l'ame il regarde et s'arrête :

Un pur soleil levant , des flots rasant la crête ,

Émaille au loin l'écume , et d'un éclat changeant

Peint le dos des poissons écaillés en argent.

O jeune enfant, prends garde ; il en est temps encore ;

Ne reviens pas au lac tous les jours dès l'aurore;

Loin de ta mère , enfant , ne viens pas jusqu'au soir

Te mirer , écouter et pleurer sans savoir.

D'abord ce ne seront que vagues mélodies

Dans les joncs , par degrés quelques voix plus hardies ;

Mais un jour te viendra l'âge d'homme , et pour lors

Tu verras en ces eaux nattre et fuir de beaux corps ;

Et tu voudras nager , et bien loin les poursuivre.

On te dira des mots dont tout le cœur s'enivre ,

Et tu répondras oui. — Brûlant , plein de rougeur ,

De son rocher déjà s'est lancé le plongeur ,

Et l'onde refermée a blanchi sur sa tête,

Comme un gouffre qui prend et garde sa conquête ;

Un triste écho succède , et le rideau mouvant

Des saules d'alentour frissonne sous le vent.

Pauvre enfant qui plongeais avec une foi d'ange ,

Qu'à ton œil détrompé soudainement tout change !

Au lieu des blancs cristaux , des bosquets de corail ,

Des nymphes aux yeux verts assises en sérail

Et tressant sous leurs doigts . à défaut de feuillages ,

Les solides rameaux semés de coquillages,

Qu'as-tu tu sous les eaux? précipices sans fond, Arêtes de rocher , sable mouvant qui fond , Monstres de toute forme entrelacés en groupe , Serpents des mers , dragons à tortueuse croupe , Crocodiles vomis du rivage africain , Et, plus affreux que tous, le vorace requin.

C'en est fait, pauvre enfant, de ta jeunesse amère , Et sur le bord en vain t'appellera ta mère.

Et quand tu reviendrais, par miracle échappé , Quand , aux feux de midi séchant ton corps trempé , Tu sentirais un peu renaître ton courage , Et que , pale à jamais des scènes du naufrage , Sur ton luth vierge encor, sur ta flûte de buis, Tu voudrais les chanter durant les longues nuits , Personne sous tes chants ne suivra ta pensée , Et de loin on rira de ta plainte insensée.

Et quand (nouveau miracle !) à ta lyre soumis,

Enchanté de ces maux divinement gémis ,

Plein des cris arrachés à tes douleurs sublimes

Et de ces grands récits qui rouvrent les abîmes,

Tout mortel ici-bas qui souffrit un seul jour

Adorerait ton nom et t'aimerait d'amour,

Toi poète , toujours , comme un enfant sauvage ,

Sous un charme inconnu t'égarant au rivage ,

Tu vivras à rêver sur l'éternel tableau ,

A regarder encor tomber tes pleurs dans l'eau ,

A saisir dans la voix de l'écume plaintive

Quelque nom oublié de nymphe fugitive ,

A voir aux flots du lac un soleil onduler :

Et l'affreux souvenir revenant s'y mêler

Gâtera tout , soleil , flots bleus, doux noms de femme...

Malheur à qui sonda les abîmes de l'ame !

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