DEVOUEMENT
Que faire de la vie ? ah ! plutôt qu'en ma couche Une nuit, le teint vert , les dents noires, l'œil louche, Plié sur mon séant , un bras hors du rideau , Remêlant quelque poudre au fond d'un verre d'eau , M'assoupir lâchement sous une double dose , Que ne puis-je, en mourant, servir à quelque chose ! C'eût bien été ma place , en ces jours désastreux ,
" On trouverait dans le Globe du 4 novembre 1830 un assez piquant article sur Joseph Delorme , ou les sentiments qu'exprime cette pièce sont surtout commentés.
Où des bourreaux sanglants se dévoraient entr'eux.
Le juste par sa mort proteste et se retire.
Que j'eusse alors , tout fier , porté comme an martyre ,
Après Roland , Charlotte, et le poète André ,
Ma tête radieuse à l'échafaud sacré !
Même aujourd'hui , qu'après les tempêtes civiles
La Concorde au front d'or rit d'en haut sur nos villes ,
Et qu'il n'est ni couteau ni balle à recevoir
Pour le Roi , pour le peuple , enfin pour un devoir ;
Si du moins, en secret, des dévouements intimes
Pouvaient aux mains du sort échanger les victimes ,
Et si , comme autrefois , l'homme obtenait des Cieux
De racheter les jours des êtres précieux !
O mes amis si chers , lorsque dans nos soirées
J'ai senti sous les chants vos voix plus altérées ,
Sous vos doigts merveilleux de plus mourants accords ,*
Et l'ame trop ardente en de trop faibles corps ;
Lorsque je vois se fondre une face jaunie ,
Et des yeux se creuser sous un front de génie ,
Et tomber vos cheveux et vos tempes maigrir ;
O mes amis , pour vous que je voudrais mourir !
Et pour la vierge encor , qui , tremblante , inconnue ,
Au torrent l'autre jour me tendit la main nue ,
Et qui , blanche , demain , va porter à l'autel ,
Près de l'amant qu'elle aime, un germe hélas! mortel,
Pour cette vierge encore , offrant au Ciel propice
Dans leur calice amer mes jours en sacrifice ,
Afin que , rose et fraîche , elle puisse guérir ,
Sans qu'elle en sache rien , que je voudrais mourir !
Tacendo il nome di questa gentilissima.
Daute. Vita nuova.
Toujours je la connus pensive et sérieuse;
Enfant , dans les ébats de l'enfance joueuse
Elle se mêlait peu , parlait déjà raison ;
Et , quand ses jeunes sœurs couraient sur le gazon ,
Elle était la première à leur rappeler l'heure ,
A dire qu'il fallait regagner la demeure ;
Qu'elle avait de la cloche entendu le signal ;
Qu'il était défendu d'approcher du canal ,
De troubler dans le bois la biche familière ,
De passer en jouant trop près de la volière :
Et ses sœurs l'écoutaient. Bientôt elle eut quinze ans ,
Et sa raison brilla d'attraits plus séduisants :
Sein voilé , front serein où le calme repose ,
Sous de beaux cheveux bruns une figure rose,
Une bouche'discrète au sourire prudent ,
Un parler sobre et froid , et qui plaît cependant ;
Une voix douce et ferme , et qui jamais ne tremble ,
Et deux longs sourcils noirs qui se fondent ensemble.
Le devoir l'animait d'une grave ferveur ;
Elle avait l'air posé , réfléchi , non rêveur :
Elle ne rêvait pas comme la jeune fille ,
Qui de ses doigts distraits laisse tomber l'aiguille ,
Et du bal de la veille au bal du lendemain
Pense au bel inconnu qui lui pressa la main.
Le coude à la fenêtre , oubliant son ouvrage ,
Jamais on ne la vit suivre à travers l'ombrage
Le vol interrompu des nuages du soir ,
Puis cacher tout d'un coup son front dans son mouchoir.
Mais elle se disait qu'un avenir prospère
Avait changé soudain par la mort de son père ;
Qu'elle était fille aînée , et que c'était raison
De prendre part active aux soins de la maison.
Ce cœur jeune et sévère ignorait la puissance
Des ennui* dont soupire et s'émeut l'innocence.
Il réprima toujours les attendrissements Qui naissent sans savoir , et les troubles charmants , Et les désirs obscurs , et ces vagues délices De l'amour dans les cœurs naturelles complices. Maîtresse d'elle-même aux instants les plus doux , En embrassant sa mère , elle lui disait vous. Les galantes fadeurs , les propos pleins de zèle Des jeunes gens oisifs étaient perdus chez elle ; Mais qu'un cœur éprouvé lui contât un chagrin , A l'instant se voilait son visage serein :
Elle savait parler de maux , de vie amère , Et donnait des conseils comme une jeune mère. Aujourd'hui la voilà mère, épouse, à son tour; Mais c'est chez elle encor raison plutôt qu'amour. Son paisible bonheur de respect se tempère; Son époux déjà mûr serait pour elle un père ; Elle n'a pas connu l'oubli du premier mois , Et la lune de miel qui ne luit qu'une fois, Et son front et ses yeux ont gardé le mystère De ces chastes secrets qu'une femme doit taire. Heureuse comme avant , à son nouveau devoir Elle a réglé sa vie... Il est beau de la voir, Libre de son ménage , un soir de la semaine , Sans toilette , en été , qui sort et se promène Et s'asseoit à l'abri du soleil étouffant , Vers six heures , sur l'herbe , avec sa belle enfant. Ainsi passent ses jours depuis le premier âge , Comme des flots sans nom sous un ciel sans orage , D'un cours lent , uniforme , et pourtant solennel ; Car ils savent qu'ils vont au rivage éternel.
Et moi qui vois couler cette humble destinée au penchant du devoir doucement entraînée , ' Ces jours purs , transparents , calmes , silencieux , Qui consolent du bruit et reposent les yeux , Sans le vouloir, hélas ! je retombe en tristesse; Je songe à mes longs jours passés avec vitesse , Turbulents, sans bonheur, perdus pour. le devoir, Et je pense, 6 mon Dieu ! qu'il sera bientôt soir !