‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 31 sur 121 · DEVOUEMENT · texte numérisé non relu

DEVOUEMENT

Que faire de la vie ? ah ! plutôt qu'en ma couche Une nuit, le teint vert , les dents noires, l'œil louche, Plié sur mon séant , un bras hors du rideau , Remêlant quelque poudre au fond d'un verre d'eau , M'assoupir lâchement sous une double dose , Que ne puis-je, en mourant, servir à quelque chose ! C'eût bien été ma place , en ces jours désastreux ,

" On trouverait dans le Globe du 4 novembre 1830 un assez piquant article sur Joseph Delorme , ou les sentiments qu'exprime cette pièce sont surtout commentés.

Où des bourreaux sanglants se dévoraient entr'eux.

Le juste par sa mort proteste et se retire.

Que j'eusse alors , tout fier , porté comme an martyre ,

Après Roland , Charlotte, et le poète André ,

Ma tête radieuse à l'échafaud sacré !

Même aujourd'hui , qu'après les tempêtes civiles

La Concorde au front d'or rit d'en haut sur nos villes ,

Et qu'il n'est ni couteau ni balle à recevoir

Pour le Roi , pour le peuple , enfin pour un devoir ;

Si du moins, en secret, des dévouements intimes

Pouvaient aux mains du sort échanger les victimes ,

Et si , comme autrefois , l'homme obtenait des Cieux

De racheter les jours des êtres précieux !

O mes amis si chers , lorsque dans nos soirées

J'ai senti sous les chants vos voix plus altérées ,

Sous vos doigts merveilleux de plus mourants accords ,*

Et l'ame trop ardente en de trop faibles corps ;

Lorsque je vois se fondre une face jaunie ,

Et des yeux se creuser sous un front de génie ,

Et tomber vos cheveux et vos tempes maigrir ;

O mes amis , pour vous que je voudrais mourir !

Et pour la vierge encor , qui , tremblante , inconnue ,

Au torrent l'autre jour me tendit la main nue ,

Et qui , blanche , demain , va porter à l'autel ,

Près de l'amant qu'elle aime, un germe hélas! mortel,

Pour cette vierge encore , offrant au Ciel propice

Dans leur calice amer mes jours en sacrifice ,

Afin que , rose et fraîche , elle puisse guérir ,

Sans qu'elle en sache rien , que je voudrais mourir !

Tacendo il nome di questa gentilissima.

Daute. Vita nuova.

Toujours je la connus pensive et sérieuse;

Enfant , dans les ébats de l'enfance joueuse

Elle se mêlait peu , parlait déjà raison ;

Et , quand ses jeunes sœurs couraient sur le gazon ,

Elle était la première à leur rappeler l'heure ,

A dire qu'il fallait regagner la demeure ;

Qu'elle avait de la cloche entendu le signal ;

Qu'il était défendu d'approcher du canal ,

De troubler dans le bois la biche familière ,

De passer en jouant trop près de la volière :

Et ses sœurs l'écoutaient. Bientôt elle eut quinze ans ,

Et sa raison brilla d'attraits plus séduisants :

Sein voilé , front serein où le calme repose ,

Sous de beaux cheveux bruns une figure rose,

Une bouche'discrète au sourire prudent ,

Un parler sobre et froid , et qui plaît cependant ;

Une voix douce et ferme , et qui jamais ne tremble ,

Et deux longs sourcils noirs qui se fondent ensemble.

Le devoir l'animait d'une grave ferveur ;

Elle avait l'air posé , réfléchi , non rêveur :

Elle ne rêvait pas comme la jeune fille ,

Qui de ses doigts distraits laisse tomber l'aiguille ,

Et du bal de la veille au bal du lendemain

Pense au bel inconnu qui lui pressa la main.

Le coude à la fenêtre , oubliant son ouvrage ,

Jamais on ne la vit suivre à travers l'ombrage

Le vol interrompu des nuages du soir ,

Puis cacher tout d'un coup son front dans son mouchoir.

Mais elle se disait qu'un avenir prospère

Avait changé soudain par la mort de son père ;

Qu'elle était fille aînée , et que c'était raison

De prendre part active aux soins de la maison.

Ce cœur jeune et sévère ignorait la puissance

Des ennui* dont soupire et s'émeut l'innocence.

Il réprima toujours les attendrissements Qui naissent sans savoir , et les troubles charmants , Et les désirs obscurs , et ces vagues délices De l'amour dans les cœurs naturelles complices. Maîtresse d'elle-même aux instants les plus doux , En embrassant sa mère , elle lui disait vous. Les galantes fadeurs , les propos pleins de zèle Des jeunes gens oisifs étaient perdus chez elle ; Mais qu'un cœur éprouvé lui contât un chagrin , A l'instant se voilait son visage serein :

Elle savait parler de maux , de vie amère , Et donnait des conseils comme une jeune mère. Aujourd'hui la voilà mère, épouse, à son tour; Mais c'est chez elle encor raison plutôt qu'amour. Son paisible bonheur de respect se tempère; Son époux déjà mûr serait pour elle un père ; Elle n'a pas connu l'oubli du premier mois , Et la lune de miel qui ne luit qu'une fois, Et son front et ses yeux ont gardé le mystère De ces chastes secrets qu'une femme doit taire. Heureuse comme avant , à son nouveau devoir Elle a réglé sa vie... Il est beau de la voir, Libre de son ménage , un soir de la semaine , Sans toilette , en été , qui sort et se promène Et s'asseoit à l'abri du soleil étouffant , Vers six heures , sur l'herbe , avec sa belle enfant. Ainsi passent ses jours depuis le premier âge , Comme des flots sans nom sous un ciel sans orage , D'un cours lent , uniforme , et pourtant solennel ; Car ils savent qu'ils vont au rivage éternel.

Et moi qui vois couler cette humble destinée au penchant du devoir doucement entraînée , ' Ces jours purs , transparents , calmes , silencieux , Qui consolent du bruit et reposent les yeux , Sans le vouloir, hélas ! je retombe en tristesse; Je songe à mes longs jours passés avec vitesse , Turbulents, sans bonheur, perdus pour. le devoir, Et je pense, 6 mon Dieu ! qu'il sera bientôt soir !

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