‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 34 sur 121 · LE CREUX DE LA VALLEE · texte numérisé non relu

LE CREUX DE LA VALLEE

La solitude est mauvaise à celui qui n'y vit

pas avec Dieu.

René.

Au fond du bois, à gauche, il est une vallée Longue, étroite; à l'entour, de peupliers voilée ; Loin des sentiers battus ; à peine du chasseur Connue , et du berger : l'herbe en son épaisseur N'agite sous vos pas couleuvre ni vipère ; A toute heure, au mois d'août, un zéphyr y tempère, A l'ombre des rameaux , les cuisantes chaleurs

Qui sèchent le gazon et font mourir les fleurs.

Mais vers le bas surtout, dans le creux , où la source

Se repose et sommeille un moment dans sa course ,

Et par places scintille en humides vitradx ,

Ou murmure invisible à travers les sureaux ,

Que le vallon est frais !. l'alouette y vient boire,

La sarcelle y baigner sa plume grise et noire ,

La poule-d'eau s'y pendre au branchage mouvant.

En me promenant là , je me suis dit souvent :

Pour qui veut se noyer la place est bien choisie.

On n'aurait qu'à venir, un jour de fantaisie ,

À cacher ses habits au pied de ce bouleau ,

Et , comme pour un bain , à descendre dans l'eau :

Non pas en furieux , la tête la première ;

Mais s'asseoir, regarder ; d'un rayon de lumière

Dans le feuillage et l'eau suivre le long reflet ;

Puis , quand on sentirait ses esprits au complet ,

Qu'on aurait froid , alors, sans plus traîner la fête ,

Pour ne plus la lever, plonger avant la tête.

C'est là mon plus doux vœu , quand je pense à mourir.

J'ai toujours été seul à pleurçr, à souffrir ;

Sans un cœur près du mien j'ai passé sur la terre ;

Ainsi que j'ai vécu , mourons avec mystère ,

Sans fracas, sans clameurs, sans voisins assemblés.

L'alouette , en mourant , se cache dans les blés :

Le rossignol , qui sent défaillir son ramage ,

Et la bise arriver, et tomber son plumage ,

Passe invisible à tous comme un écho du bois :

Ainsi je veux passer. Seulement, un... deux mois,

Peut-être un an après, un jour... une soirée,

Quelque pâtre inquiet d'une chèvre égarée ,

Un chasseur descendu vers la source , et voyant

Son chien qui s'y lançait sortir en aboyant ,

Regardera : la lune avec lui qui regarde

Éclairera ce corps d'une lueur blafarde ;

Et soudain il fuira jusqu'au hameau , tout droit.

De grand matin venus, quelques gens de l'endroit,

Tirant par les cheveux ce corps méconnaissable ,

Cette chair en lambeaux , ces os chargés de sable ,

Mêlant des quolibets à quelques sots récits ,

Deviseront long-temps sur mes restes noircis ,

Et les brouetteront enfin au cimetière ; Vite on clouera le tout dans quelque vieille bière , Qu'un prêtre aspergera d'eau bénite trois fois ; Et je serai laissé sans nom , sans croix de bois !

Et durant ces beaux plans d'un bonheur que j'espère , •Que devient , croyez-vous , et l'herbe sans vipère , Et le zéphir, et l'onde aux mobiles vitraux , Et l'abeille qui chante et picore aux sureaux , Et, de longs peupliers tout à l'entour voilée, A gauche , au fond du bois , la tranquille vallée ?

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