VERS NEUF HEURES ET DEMIE
Que faudrait-il , hélas ! pour que cette grande ame
Reprit goût à la vie et ranimât sa flamme ?
Jeune , comme il vieillit ! comme il se traîne seul !
A le voir si voûté , Ton dirait un aïeul !
Il se ride , il jaunit , il penche vers la tombe ;
Du front , chaque matin , une mèche lui tombe.
Sans doute , bien des coups , dès long-temps , l'ont blessé ;
Son destin finira , tel qu'il a commencé ,
Dans l'ennui, dans les pleurs ; il connaît trop la vie,
Et combien tout est vain dans tout ce qu'on envie ;
Sans doute , il -sait trop bien ce que valent de soins
La gloire, le bonheur, — fantômes ! — Mais, au moins,
Si quelque chose ici le consolait encore !
Car son génie ardent, chaque nuit, se dévore,
Comme la lampe, au soir, laissée en un caveau,
Sans qu'une vierge y verse un aliment nouveau.
Est-elle donc bien loin, la vierge, où donc est-elle, Qui pourrait ranimer cette lampe immortelle ?...
Peut-être elle a passé , ce soir, tout près de lui ,
Mais pour la lui montrer la lune n'a pas lui ;
Peut-être , lorsqu'au parc il prit la grande allée ,
Elle était sur sa route, assise et non voilée ;
Mais , lui, marchait sans voir et le front soucieux ,
Ou bien un éventail la cachait à ses yeux ;
Un regard eût tout fait 1 — Peut-être c'était celle
Que je vis l'autre joor, au lac , sur la nacelle.
Non pas qu'elle ait , je pense , un cœur capable , au fond ,
De sentir le poète et son amour profond,
Qu'elle vaille bien mieux qu'Adèle ou que Fanie,
Ni qu'elle entende fort ce que c'est que génie.
Mais elle est blonde et blanche ; elle a le front brillant , ,
Et sa bouche, où scintille un ivoire riant,
Comme pour écouter, s'ouvre avec nonchalance ;
Mais elle a deux beaux yeux qui parlent en silence ;
Mais elle sait placer à propos un souris ,
Et, quand elle soupire, on croit qu'elle a compris.