A ALFRED DE M
Pour moi, Je me mis è rêver au lieu d'avoir du plaisir.
SEiuticona, Oberrnann.
Les flambeaux pâlissaient , le bal allait finir,
Et les mères disaient qu'il fallait s'en Tenir ;
Et l'on dansait toujours, et l'heure enchanteresse
S'envolait : la fatigue aiguillonnait l'ivresse.
quel délire alors ! Pins d'un pâle bouquet
Glisse d'un sein de vierge et jonche le parquet.
Une molle sueur embrase chaque joue ;
Aux fronts voluptueux le bandeau se dénoue
Et retombe en désordre , et les yeux en langueur
Laissent lire aux amants les tendresses du cœur ;
Les mains sentent des mains l'étreinte involontaire ;
Tous ces seins haletants gardent mal leur mystère ;
On entend des soupirs ; sous les gants déchirés
On froisse des bras nus , à plaisir dévorés ,
Et la beauté sourit d'un regard qui pardonne ,
Et plus lasse , en valsant , se penche et s'abandonfte.
Moi , je valsais aussi ce soir-là, bienheureux ,
Entourant ma beauté de mon bras amoureux ,
Sa main sur mon épaule, et dans ma main sa taille ;
Ses beaux seins suspendus à mon cœur qui tressaille
Comme à l'arbre ses fruits , — quand d'un accent bien doux :
« Que je suis lasse , ami ! dit-elle ; asseyons-nous. »
£t nous voilà tous deux assis , un peu derrière ,
Moi , son bouquet ravi parant ma boutonnière ,
En main son éventail , jouissant de la voir
Passer, pour s'essuyer, à son front son mouchoir ;
Et la trouvant si belle, et la jambe si fine,
Petite, en corset noir, à la taille divine ,
Aux yeux , aux cheveux bruns , et la croyant à moi ,
Mon cœur bondissait d'aise et j'étais comme un roi.
Mais cette voix bientôt , qui sans cesse s'élève
Du milieu des plaisirs pour gâter notre rêve ,
S'éleva dans mon cœur et me dit : « Jeune amant ,
» Amant si plein d'espoir, pèse bien ce moment.
» Jouis bien , jouis bien de cet instant rapide ;
» Mire ton front si pur à ce flot si limpide,
» Car le flot va courir ; et , je te le promets ,
» Ces cinq minutes-là ne reviendront jamais.
» Non , quand cette beauté , pour tes rivaux si fière ,
» A toi se donnerait , dès demain , tout entière ;
» Quand mille autres bientôt, prises à ton amour,
» Voudraient dans tes cheveux se baigner tour à tour
» Et passer à ton cou leurs chaînes adorées ;
» Quand beaucoup , vers le soir, dans les bois rencontrées ,
» Pâles s'en reviendraient au logis tout pleurant ,
» Et mourraient, et prieraient .pour ton ame en mourant ;
» Quand pour prix des soupirs de ta vie inquiète ,
» Descendue en tes nuits, la Gloire, ô grand poète,
» De son aile effleurant ton luth harmonieux ,
» Emporterait ton nom et tes chants dans les cieux ;
» Non , dans tous ces plaisirs , dans ces folles merveilles ,
» Tu ne reverras pas cinq minutes pareilles
» A celles de ce soir. — Oh ! retiens-les long-temps,
» Cœur gonflé d'avenir, amant de dix-sept ans. »
Ainsi parlait la voix dans mon ame oppressée ;
Et moi , silencieux , écoutant ma pensée ,
Par degréstje sentais la tristesse arriver ;
Oubliant de jouir, j'étais près de rêver ;
Quand Elle, tout-à-coup reposée et légère,
Honteuse d'avoir fui la valse passagère ,
Reprit son éventail tombé sur mes genoux ,
Et m'en frappa , disant : « a quoi donc pensez-vous ? » '
Et je revins à moi ; ma main saisit la sienne,
Et je revis ses yeux , sa grâce italienne,
Son beau sein si brillant dans le noir du satin ; —
Et nous valsions encor quand parut le matin.