‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 38 sur 121 · IMITE DE SCHILLER · texte numérisé non relu

IMITE DE SCHILLER

La grille s'ouvre ! il est bien l'heure ; J'entends comme un verrou crier...

Non ; c'est un jonc qu'un souffle effleure ; C'est la brise du soir qui pleure Dans des branches de coudrier.

Oh ! pour mieux recevoir ma jeune bien- aimée, Feuillage, embellis-toi ; fleurissez, verts gazons ; Berceaux, pour mieux couvrir sa pudeur enflammée, En alcôve entr'ouvrez vos discrètes cloisons ; Et quand son pied , pliant sous un beau corps qui penche , Cherchera son chemin jusqu'à moi qui l'attends , Longs rameaux , qu'au passage écarte sa main blanche, Jouez dans ses cheveux , sans l'arrêter long-temps. %

Silence ! derrière la haie Qui donc court. si vite ?... avançons !...

Non , c'est un oiseau qui s'effraie Et s'enfuit, comme si l'orfraie Planait d'en haut sur les buissons.

Jour, ton flambeau pâlit ; hâte toi de l'éteindre !

Vers d'autres horizons quand tu t'en es allé,

La Nuit au ciel désert se glisse sans rien craindre ,

Silencieuse , en noir et le front étoile.

La confidence éclose à ta lueur si douce ,

O Nuit , loin des jaloux , fuit l'œil ardent du jour.

Oh ! que ton astre seul , sur le tapis de mousse ,

Argenté à nos fronts nus les rougeurs de l'amour t

Mais quoi ? l'on dirait qu'on appelle ; C'est comme sa voix qu'on entend.

Non , pas encor... ce n'est pas elle ; C'est un cygne qui bat de l'aile Et qui fait des ronds dans l'étang.

Autour de moi dans l'air montent mille harmonies ;

La cascade à deux pas murmure comme un chant ;

Une dernière fois levant ses fleurs jaunies,

La tige encor se tourne aux baisers du couchant ;

Demi-voilée à l'œil la pèche veloutée ,

Ou sous le pampre vert la grappe au sein vermeil ,

Sourit en se cachant , pareille à Galatée ;

Un vent humide arrose où passa le soleil.

Pourtant la voici... Rien n'empêche D'entendre son pas dans le bois ; Non... ce n'est qu'une feuille sèche, Ou la poire mûre ou la pèche Qui tombe à terre de son poids.

La teinte du couchant de plus en plus s'efface ; L'aile du crépuscule en éteint les couleurs.

La Lune alors , ôtant le voile de sa face , Regarde sans témoins, se penche sur les. fleurs, Telle une fiancée autour de sa corbeille ; Et la Terre, posant son beau front endormi , Semble une jeune épouse, et sous le ciel sommeille, Longs cheveux, seins épars, bras ployés à demi.

Mais dans la brume fantastique J'ai vu sa robe d'un blanc pur...

Non , c'est le marbre d'un portique , Une Pomone , un Mars antique , Sous les ifs au feuillage obscur.

Pourquoi battre si vite à ces folles idées ,

Mon cœur ? mon pauvre cœur, pourquoi t'enfler ainsi ,

Et dans mon sein bondir à vagues débordées ?

J'ai beau regarder... rien... Je me dévore ici ;

L'ombrage est sans fraîcheur... Oh ! pourvu qu'elle vienne !

Oh ! seulement l'entendre ! oh ! seulement la voir !

Seulement son soupir, ou sa main dans la mienne ,

Ou les plis de son schall qui flotte au vent du soir !

Et durant l'ardente prière Déjà luisait l'heureux moment ; Car elle, arrivant par derrière, M'avait aperçu la première , Et couvrait de baisers l'amant.

APRÈS UNE LECTURE D'kttOLVIll.

Passé vingt ans, quand l'ame aux rêves échappée

S'aperçoit un matin qu'elle s'était trompée,

Et , rejetant l'espoir d'un jeune et frais amour,

Se dit avec effroi qu'il est trop tard d'un jour,

Oh ! pourquoi , quelque part, en l'une des soirées

Où j'aime tant au son des valses adorées,

Au bruit des mots riants sortis des cœurs séduits,

M'asseoir et m'oublier et bercer mes ennuis ,

Pourquoi ne pas enfin trouver une ame tendre ,

Affligée elle-même et qui saurait m 'entendre ,

Deux yeux noirs d'où les pleurs auraient coulé long-temps ,

Une brune , un peu pâle , ayant bientôt trente ans ,

Ou veuve , ou presque veuve ; et qui , lasse du monde ,

Heureuse d'accepter un cœur qui lui réponde ,

Le veuille à soi , l'enlève? — et tous les deux d'accord ,

Dans sa terre, en Anjou, Touraine ou Périgord ,

Nous irions nous aimer d'une amour longue et forte.

Ce serait un château , gothique ou non , qu'importe !

Mais de grands bois touffus tout autour du manoir,

Des charmilles , un parc , où bien avant , au soir ,

On pourrait s'égarer au nord des eaux courantes ,

Et se dire long-temps des paroles mourantes.

Et quel bonheur encore, au lever, le matin ,

Quand ses cheveux , sentant la rosée et le thym ,

Roulent en noirs anneaux autour d'un cou d'albâtre,

Moi près d'elle , à genoux , son esclave idolâtre ,

De réciter tout haut , en mariant nos voix ,

Les doux chants nés d'hier ou connus d'autrefois ,

De nous associer à ces plaintes chéries ,

Et de mêler , après , aux molles causeries

Chacun des noms divins qu'un poète adora ,

El vire et Béatrix , Gulnare et Médora !

En hiver, quand il neige, au coin du feu qu'on aime,

Pour nous, après causer, la volupté suprême,

Ce serait de nous lire un roman tour à tour :

Non pas quelque beauté captive en une tour ,

D'éternels souterrains , des spectres et des chaînes ,

Mais des romans de cœur pleins d'amoureuses peines ,

Où l'art sait retracer, sous l'éclat de nos mœurs ,

Ce mal délicieux dont je sens que je meurs ,

Et dont ta meurs toi-même , 6 ma belle complice ,

Et dont mourut aussi Delphine après Clarisse !

Puis , le roman fermé , toujours , d'un air jaloux

Nous dirions : Ces amants s'aimèrent moins que nous.

Point de fâcheux d'ailleurs ; point de prude veisine

Débitant d'un ton sec sa morale chagrine ,

Et, durant plus d'une heure , installée au fauteuil ,

Le visage allongé, comme aux jours de grand deuil.

Non , rien que nous; nous seuls , nous pour toute la vie.

Et que m'importe à moi ce que dira l'envie ?

« Il 5e fait tort vraiment; il perd son avenir,

» Et sa jeunesse ainsi dans l'ombre va finir. »

Allez, tourmentez-vous, ô sages que vous êtes;

A chaque vent qui souffle agitez tous vos têtes ;

Heurtez-vous, foulez-vous dans un même chemin;

En regrettant hier espérez pour demain ;

Poursuivez, haletants, une ombre qui recule,

Ou dans l'étude encor que votre sang se brûle ,

Et, pâles de soucis, prononcez gravement

Que les jours sont perdus que l'on passe en s'aimant !

Moi désormais je vis pour celle que j'adore;

Ce qu'on dira de nous je veux qu'elle* l'ignore ;

Durant nos soirs d'hiver , ou l'été dans nos bois ,

Pour lui remplir le cœur c'est assez de ma voix ;

Tout d'elle m'appartient; mon amour l'environne,

Et ma main à loisir lui tresse une couronne,

Une noble couronne aux immortelles fleurs,

Et dont en rêve un Dieu m'a donné les couleurs.

One légère teinte d'ironie n'est-elle pas répandue dans cette pièce, et le poète n'y afTeete-t-il pas, comme à plaisir, la langueur sentimentale? C'est une simple conjecture que nous soumettons à la sagacité du lecteur.

( Note de l'Éditeur.)

Jardin du Luxembourg, novembre.

Au déclin de l'automne , il est souvent des jours

Où Tannée , on dirait , va se tromper de cours.

Sous les grands marronniers, sous les platanes jaunes,

Sous les pâles rideaux des saules et des aunes,

Si par un levant pur ou par un beau couchant

L'on passe, et qu'on regarde aux arbres, tout marchant,

A voir sur un ciel blanc les noirs réseaux des branches ,

Et les feuilles à jour , aux inégales tranches ,

Creuses par le milieu , les deux bords en croissants ,

Figurer au soleil mille bourgeons naissants ;

Dans une vapeur bleue , à voir tous ces troncs d'arbre

Nager confusément avec leurs dieux de marbre ,

Et leur cime monter dans un azur si clair ;

A sentir le vent frais qui parfume encor l'air,

On oublie à ses pieds la pelouse flétrie ,

Et la branche tombée et la feuille qui crie;

Trois fois , près de partir , un charme vous retient ,

Et l'on dit : « N'est-ce pas le printemps qui revient ? »

Avant la fin du jour il est encore une heure , Où , pèlerin lassé qui touche à sa demeure , Le soleil au penchant se retourne pour voir , Malgré tant de sueurs regrettant d'être au soir; Et, sous ce long regard où se môle une larme, La nature confuse a pris un nouveau charme ; Elle hésite un moment , comme dans un adieu ; L'horizon à l'entour a rougi tout en feu ; La fleur en tressaillant a reçu la rosée ; Le*papillon revole à la rose baisée , Et l'oiseau chante au bois en ramage brillant : « N'est-ce pas le matin? n'est-ce pas l'orient? »

Oh ! si pour nous aussi , dans cette vie humaine ,

Il est au soir une heure , un instant qui ramène

Les amours du matin et leur volage essor ,

Et la fraîche rosée , et les nuages d'or ;

Oh! si le cœur, repris aux pensers de jeunesse

(Comme s'il espérait , hélas ! qu'elle renaisse) ,

S'arrête, se relève avant de défaillir,

Et s'oublie un seul jour à rêver sans vieillir ,

Jouissons , jouissons de la douce journée ,

Et ne la troublons pas , cette heure fortunée ;

Car l'hiver pour les champs n'est qu'un bien court sommeil ;

Chaque matin au ciel reparaît le soleil;

Mais qui sait si la tombe a son printemps encore ,

Et si la nuit pour nous rallumera l'aurore?

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