POUR UN AMI
Que de fois, près d'Oxford, en ce vallon charmant, Où l'on voit fuir sans fin des collines boisées , Des bruyères couper des plaines arrosées , La rivière qui passe et le vivier dormant ,
Pauvre étranger d'hier , venu pour un moment , J'ai reconnu , parmi les maisons ardoisées , Le riant presbytère et ses vertes croisées , Et j'ai dit en mon cœur : Vivre ici seulement !
Hélas! si c'est là tout, qu'est-ce donc qui m'entratne? Pourquoi si loin courir? pourquoi pas la Touraine ; Le pays de Rouen et ses pommiers fleuris ?
Un chaume du Jura , sous un large feuillage , Ou , bien encor plus près , quelque petit village , D'où , par-delà Meudon , l'on ne voit plus Paris?
SONNET
Chacun en sa beauté Tante ce qui le touche ; L'amant voit des attraits où n'en voit point l'époux ; Mais que d'autres , narguant les sarcasmes jaloux , Vantent un poil follet au-dessus d'une bouche ;
D'autres , sur des seins blancs un point comme une mouche ; D'autres , des cils bien noirs à des yeux bleus bien doux , Ou sur un cou de lait des cheveux d'un blond roux ; Moi , j'aime en deux beaux yeux un sourire un peu louche :
C'est un rayon mouillé; c'est un soleil dans l'eau, Qui nage au gré du vent dont frémit le bouleau ; C'est un reflet de lune aux rebords d'un nuage;
C'est un pilote en mer , par un ciel obscurci ,
Qui s'égare , se trouble , et demande merci ,
Et voudrait quelque Dieu , protecteur du voyage.
SONNET
En ces heures souvent que le plaisir abrège, Causant d'un livre à lire et des romans nouveaux , Ou me parlant déjà de mes prochains travaux , Suspendue à mon cou , tu me dis : Comprendrai-je?
Et, ta main se jouant à mon front qu'elle allège, Tu vantes longuement nos sublimes cerveaux , Et tu feins d'ignorer... Sais-tu ce que tu vaux , Belle Ignorante , aux blonds cheveux , au cou de neige ?
Qu'est toute la science auprès d'un sein pâmé , Et d'une bouche en proie au baiser enflammé , Et d'une voix qui pleure et chante à l'agonie?
Ton frais regard console en un jour nébuleux ; On lit son avenir au fond de tes yeux bleus , Et ton sourire en sait plus long que le génie.
SONNET
IMITÉ DE WORDSWORTH
Je ne suis pas de ceux pour qui les causeries , Au coin du feu, l'hiver, ont de grandes douceurs; Car j'ai pour tous voisins d'intrépides chasseurs Rêvant de chiens dressés , de meutes aguerries ,
Et des fermiers causant jachères et prairies , Et le juge de paix avec ses vieilles sœurs , Deux revéches beautés parlant de ravisseurs , Portraits comme on en voit sur les tapisseries.
Oh! combien je préfère à ce caquet si vain, Tout le soir, du silence , — un silence sans fin ; Être assis sans penser, sans désir, sans mémoire ;
Et, seul, sur mes chenets, m'éclairant aux tisons, Écouter le vent battre , et gémir les cloisons , Et le fagot flamber , et chanter ma bouilloire !
SONNET
IMITÉ DE WORDSWORTH
Ne ris point des sonnets , ô critique moqueur ! Par amour autrefois en fit le grand Shakspeare ; C'est sur ce luth heureux que Pétrarque soupire, Et que le Tasse aux fers soulage un peu son cœur ;
Camoens de son exil abrège la longueur,
Car il chante en sonnets l'amour et son empire ;
Dante aime cette fleur de myrte, et la respire,
Et la mêle au cyprès qui ceint son front vainqueur;
IQ.
Spencer , s'en revenant de l'Ile des féeries , Exhale en longs sonnets ses tristesses chéries ; Milton, chautant les siens, ranimait son regard;
Moi, je veux rajeunir le doux sonnet en France; Dubellay, le premier , l'apporta de Florence , Et l'on en sait plus d'un de notre vieux Ronsard.