‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 46 sur 121 · LA SUIVANTE D'EMMA · texte numérisé non relu

LA SUIVANTE D'EMMA

Ne sit ancill»... amor pudori !

Horace.

Emma, vous fûtes belle, et depuis Champmêlé

Rien de si cher que tous au public assemblé

Ne reçut chaque soir accueil plus unanime ,

N'eut un accent plus tendre et plus de grâce intime ,

Et ne fit naître à l'ame aussi touchante erreur ;

Non,... et jamais Contât, Gaussin ou Le Couvreur

N'eurent autant qu'Emma d'artifice et d'empire

Pour ravir d'une larme et troubler d'un sourire ;

Nulle ne déploya des charmes plus aimés ;

Beaucoup, blessés par vous, sans vous être nommés,

Sont morts ; beaucoup en vain vous ont ouvert leur ame ;

Des conquérants grondants , lions au cœur de flamme ,

Ont gémi dans vos bras et baisé vos pieds nus ;

Et maintenant, hélas ! que les ans sont venus,

Que vos attraits s'en vont au vent qui les dévore ,

Inimitable Emma , vous nous charmez encore :

Vous semblez par instants la même qu'autrefois ;

Vos yeux encor sont doux et jeune est votre voix ;

Votre front a gardé sa chevelure noire ,

Votre main sa blancheur et vos dents leur ivoire ,

Et la nuit , au théâtre , un public enchanté

Avec illusion croit à votre beauté.

Mais bien tard , de plus près , quand derrière la scène ,

La curiosité , jeunes gens , nous entraîne

(Car ce n'est plus l'amour) dans la loge , au boudoir ,

Où se fait et défait la toilette du soir ,

Que dirai-je? on vous voit, on aime à vous entendre ;

On regrette tout bas ce que rien ne peut rendre ;

On jouit des trésors de votre esprit charmant ;

En vous on veut connaître un dernier monument

De l'âge qui n'est plus , d'un règne qui s'efface ;

— Et pendant ce temps là, souvent passe et repasse

Votre fratche suivante , alerte , au pied glissant , Fine de taille, à l'œil doux, furtif, agaçant; Dont on ne sait le nom ; elle tourne sans cesse Détachant vos joyaux, yos robes de princesse, Et sans bruit les emporte , et bientôt reparaît ; Et, tout la regardant,' l'adolescent distrait A peine vous répond,... car elle est jeune et belle; Et, s'il revient demain, c'est peut-être pour elle.

Amie , il faut aimer quand le feu couve encore Et qu'une main fidèle en refait les apprêts ; H faut rendre à l'autel ce qui tout bas dévore Et qu'on regrette après.

Il faut aimer tandis que l'ame endolorie N'a laissé qu'un éclair au front inaltéré , Et qu'à de jeunes yeux l'amant soumis s'écrie : « Par toi je revivrai ! »

Amie , il faut aimer pour qu'à l'heure où tout passe , A l'âge où toutes fleurs quitteront le chemin , Dans les landes du soir , en entrant , tête basse , Nous nous serrions la main.

11 faut aimer pour l'heure où les suprêmes transes Dans un sein qui se brise éteindront les soupirs : Le dernier nous rendra toutes les espérances • Et tous les souvenirs !

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