‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 52 sur 121 · SUR L'ELSTER · texte numérisé non relu

SUR L'ELSTER

Elle était fratche et belle, et quoique "née au bord D'une onde , où volontiers les Vellédas du Nord

Penchent aux saules de la rive , Elle riait souvent; et d'un. ton peu rêveur, Durant mes mois d'exil, m'avait pris en faveur,

Comme une sœur folâtre et vive.

Et comme on nous le dit des filles de Ghio , Tout autour de mon cœur elle faisait écho

Avec ses chastes railleries, Y mêlant toutefois , fine blonde aux yeux bleus , Un regard par instants , un soupir onduleux ,

Comme un accord des deux patries.

Quand du travail du jour j'arrivais tout muet , Vite elle me lançait, comme au front un jouet,

Une -tendre attaque charmante, Et , si son allemand servait mal son propos , Elle allait , en français , jetant à point des mots ,

Que son mari présent commente *.

Entre les plus beaux noms que la Muse essaya , Je m'appelais son Puck ; elle , Titania !

Nous nous aimions sous le nuage.

Que l'amour fût dessous, elle le sentait bien ; Majs elle semblait dire , en cachant le lien :

« Tu n'iras pas plus loin , Volage ! »

Quand son mari partant la laissait plus d'un jour Maîtresse , elle arrangeait , avec grâce et détour,

Ce qu'elle appelait des soirées ; C'est-à-dire, sa sœur, elle et moi, nous causions Ces soirs-là plus long-temps ; et notre ame, en rayons,

Courait les cieux et les contrées !

* Il était en etfet très-docte commentateur et philologue.

La lune et le jardin, en tonnelle couvert, Faisaient comme harmonie à notre gai concert,

Bordure qu'Hoffmann eut choisie.

Des poètes aimés nous répétions le nom ; Puis elle me chantait ce doux chant de Mignon ,

La tendresse et la fantaisie !

Pourtant je dus partir; et la veille j'allai, J'allai, je la vis seule, et le rire éveillé :

« Ah ! je pars ; c'est demain , lui dis-je , » Et son rire cessa, son front pâlit, ses yeux Se mouillèrent ; tirant un anneau précieux

Où l'abeille au myrte voltige :

« Emportez-le, dit-elle ; » et t me disant cela , Sa tête se penchait , son accent se voila ,

Et l'ame y trahit sa lumière !

Ému , je m'approchai ; je pus serrer la main Qui ne résistait pas; sans effort, sans larcin,

Ma lèvre effleura sa paupière...

Mais soudain retentit le marteau du dehors !

— Quelqu'un ! — et loin de moi s'élança son beau corps ,

Et son geste étouffa le charme.

« Oh ! tout est là, lui dis-je,... un destin tout entier ! » J'ai cueilli le premier baiser et le dernier,

» Et c'était pour prendre une larme ! »

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