SUR L'ELSTER
Elle était fratche et belle, et quoique "née au bord D'une onde , où volontiers les Vellédas du Nord
Penchent aux saules de la rive , Elle riait souvent; et d'un. ton peu rêveur, Durant mes mois d'exil, m'avait pris en faveur,
Comme une sœur folâtre et vive.
Et comme on nous le dit des filles de Ghio , Tout autour de mon cœur elle faisait écho
Avec ses chastes railleries, Y mêlant toutefois , fine blonde aux yeux bleus , Un regard par instants , un soupir onduleux ,
Comme un accord des deux patries.
Quand du travail du jour j'arrivais tout muet , Vite elle me lançait, comme au front un jouet,
Une -tendre attaque charmante, Et , si son allemand servait mal son propos , Elle allait , en français , jetant à point des mots ,
Que son mari présent commente *.
Entre les plus beaux noms que la Muse essaya , Je m'appelais son Puck ; elle , Titania !
Nous nous aimions sous le nuage.
Que l'amour fût dessous, elle le sentait bien ; Majs elle semblait dire , en cachant le lien :
« Tu n'iras pas plus loin , Volage ! »
Quand son mari partant la laissait plus d'un jour Maîtresse , elle arrangeait , avec grâce et détour,
Ce qu'elle appelait des soirées ; C'est-à-dire, sa sœur, elle et moi, nous causions Ces soirs-là plus long-temps ; et notre ame, en rayons,
Courait les cieux et les contrées !
* Il était en etfet très-docte commentateur et philologue.
La lune et le jardin, en tonnelle couvert, Faisaient comme harmonie à notre gai concert,
Bordure qu'Hoffmann eut choisie.
Des poètes aimés nous répétions le nom ; Puis elle me chantait ce doux chant de Mignon ,
La tendresse et la fantaisie !
Pourtant je dus partir; et la veille j'allai, J'allai, je la vis seule, et le rire éveillé :
« Ah ! je pars ; c'est demain , lui dis-je , » Et son rire cessa, son front pâlit, ses yeux Se mouillèrent ; tirant un anneau précieux
Où l'abeille au myrte voltige :
« Emportez-le, dit-elle ; » et t me disant cela , Sa tête se penchait , son accent se voila ,
Et l'ame y trahit sa lumière !
Ému , je m'approchai ; je pus serrer la main Qui ne résistait pas; sans effort, sans larcin,
Ma lèvre effleura sa paupière...
Mais soudain retentit le marteau du dehors !
— Quelqu'un ! — et loin de moi s'élança son beau corps ,
Et son geste étouffa le charme.
« Oh ! tout est là, lui dis-je,... un destin tout entier ! » J'ai cueilli le premier baiser et le dernier,
» Et c'était pour prendre une larme ! »