‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 59 sur 121 · A M. A DE L · texte numérisé non relu

A M. A DE L

Le jour que je vous vis pour la troisième fois , C'était en juin dernier, voici bientôt deux mois; Vous en souviendrez- vous ? j'ose à peine le croire ; Mais ce jour à jamais emplira ma mémoire; Après nous être un peu promenés seul à seul,

Au pied d'un marronnier on sons quelque tilleul

Nous vînmes nous asseoir, et long-temps nous causâmes

De nous, des maux humains, des besoins de nos âmes;

Moi surtout , moi plus jeune , inconnu , curieux ,

J'aspirais vos regards, je lisais dans vos yeux ,

Comme jaux yeux d'un ami qui vient d'un long voyage ;

Je rapportais au cœur chaque éclair du visage ;

Et dans vos souvenirs ceux que je choisissais ,

C'était votre jeunesse, et vos premiers accès

D'abord flottants , obscurs , d'ardente poésie ,

Et les égarements de votre fantaisie ,

Vos mouvements sans but , vos courses en tout lieu ,

Avant qu'en votre cœur le démon fût un Dieu.

Sur la terre jeté , manquant de lyre encore ,

Errant , que faisiez-vous de ce don qui dévore?

Où vos pleurs allaient-ils? par où montaient vos chants?

Sous quels autres profonds, par quels brusques penchants

S'abimait loin des yeux le fleuve? Quels orages

Ce soleil chauffait-il derrière les nuages?

Ignoré de vous-même et de tous, vous alliez...

Où? dites ? parlez-moi de ces temps oubliés.

Enfant , Dieu vous nourrit de sa sainte parole;

Mais bientôt le laissant pour un monde frivole ,

Et cherchant la sagesse et la paix hors de lui ,

Vous avez poursuivi les plaisirs par ennui ;

Vous avez , loin de vous , couru mille chimères ,

Goûté les douces eaux et les sources amères ,

Et sous des deux brillants, sur des lacs embaumés,

Demandé le bonheur à de* objets aimés.

Bonheur vain ! fol espoir ! délire d'une fièvre !

Coupe qu'on croyait fraîche et qui brûle la lèvre !

Flocon léger d'écume , atome éblouissant

Que l'esquif fait jaillir de la vague en glissant !

Filet d'eau du désert que boit le sable aride !

Phosphore des marais, dont la fuite rapide

Découvre plus à nu l'épaisse obscurité

De l'abime sans fond où dort l'éternité !

Oh ! quand je vous ai dit à mon tour ma tristesse ,

Et qu'aussi j'ai parlé des jours pleins de vitesse ,

Ou de ces jours si lents qu'on ne peut épuiser,

Goutte à goutte tombant sur le cœur sans l'user ;

Que je n'avais au monde aucun but à poursuivre ; Que je recommençais chaque matin à vivre ; Oh ! qu'alors sagement et d'un ton fraternel Vous m'avez par la main ramené jusqu'au Ciel ! « Tel je fus , disiez-vous ; cette humeur inquiète, » Ce trouble dévorant au cœur de tout poète , >» Et dont souvent s'égare une jeunesse en feu , » N'a de remède ici que le retour à Dieu ; » Seul il donne la paix , dès qu'on rentre en la voie ; » Au mal inévitable il mêle un peu de joie , » Nous montre en haut l'espoir de ce qu'on a rêvé , » Et sinon le bonheur, le calme est retrouvé. »

Et souvent depuis lors, en mon ame moins folle, J'ai mûrement pesé cette simple parole ; Je la porte avec moi , je la couve en mon sein , Pour en faire germer quelque pieux dessein.

Mais quand j'en ai long-temps échauffé ma pensée , Que la Prière en pleurs, à pas lents avancée r M'a baisé sur le front comme un fils , m'enlevant Dans ses bras , loin du monde , en un rêve fervent , Et que j'entends déjà dans la sphère bénie Des harpes et des voix la douceur infinie, Voilà que de mon ame, alentour, au-dedans, Quelques funestes cris , quelques désirs grondants Éclatent tout-à-coup , et d'en haut je retombe Plus bas dans le péché , plus avant dans la tombe l — Et pourtant aujourd'hui qu'un radieux soleil Vient d'ouvrir le matin à l'Orient vermeil ; Quand tout est calme encor, que le bruit de la ville S'éveille à peine autour de mon paisible asile ; A l'instant où le cœur aime à se souvenir , Où l'on pense aux absents, aux morts, à l'avenir, Votre parole , ami , me revient et j'y pense ; Et consacrant pour moi le beau jour qui commence , Je vous renvoie à vous ce mot que je vous dois , A vous , sous votre vigne , au milieu des grands bois. Là désormais, sans trouble, au port après l'orage, Rafraîchissant vos jours aux fraîcheurs de l'ombrage , Vous vous plaisez aux lieux d'où vous étiez sorti ; Que verriez- vous de plus ? vous avez tout senti.

Les heures qu'on maudit et celles qu'on caresse

Vous ont assez comblé d'amertume ou d'ivresse.

Des passions en tous les rumeurs ont cessé ;

De vos afflictions le lac est amassé ;

Il ne bouillonne plus ; il dort , il dort dans l'ombre ,

Au fond de*vous, muet, inépuisable et sombre ;

A l'entour un esprit flotte , et de ce côté

Les lieux sont revêtus d'une triste beauté.

Mais ailleurs, mais partout, que la lumière est pure !

Quel dôme vaste et bleu couronne la verdure ;

Et combien cette voix pleure amoureusement !

Vous chantez , vous priez , comme Abel , en aimant ;

Votre cœur tout entier est un autel qui fume,

Vous 7 mettez l'encens et l'éclair le consume ;

Chaque ange est votre frère, et, quand vient l'un d'entre eux,

En vous il se repose, — o grand homme, homme heureux !

Juillet 1830.

Depuis que cette pièce a été adressée à noire illustre poète, un affreux malheur est venu la démentir, et montrer que pour le grand homme heureux, tout le lac des afflictions n'était pas amassé; il y manquait une goutte encore, et la plus amère.

Janvier 1830.

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