A M. A DE L
Le jour que je vous vis pour la troisième fois , C'était en juin dernier, voici bientôt deux mois; Vous en souviendrez- vous ? j'ose à peine le croire ; Mais ce jour à jamais emplira ma mémoire; Après nous être un peu promenés seul à seul,
Au pied d'un marronnier on sons quelque tilleul
Nous vînmes nous asseoir, et long-temps nous causâmes
De nous, des maux humains, des besoins de nos âmes;
Moi surtout , moi plus jeune , inconnu , curieux ,
J'aspirais vos regards, je lisais dans vos yeux ,
Comme jaux yeux d'un ami qui vient d'un long voyage ;
Je rapportais au cœur chaque éclair du visage ;
Et dans vos souvenirs ceux que je choisissais ,
C'était votre jeunesse, et vos premiers accès
D'abord flottants , obscurs , d'ardente poésie ,
Et les égarements de votre fantaisie ,
Vos mouvements sans but , vos courses en tout lieu ,
Avant qu'en votre cœur le démon fût un Dieu.
Sur la terre jeté , manquant de lyre encore ,
Errant , que faisiez-vous de ce don qui dévore?
Où vos pleurs allaient-ils? par où montaient vos chants?
Sous quels autres profonds, par quels brusques penchants
S'abimait loin des yeux le fleuve? Quels orages
Ce soleil chauffait-il derrière les nuages?
Ignoré de vous-même et de tous, vous alliez...
Où? dites ? parlez-moi de ces temps oubliés.
Enfant , Dieu vous nourrit de sa sainte parole;
Mais bientôt le laissant pour un monde frivole ,
Et cherchant la sagesse et la paix hors de lui ,
Vous avez poursuivi les plaisirs par ennui ;
Vous avez , loin de vous , couru mille chimères ,
Goûté les douces eaux et les sources amères ,
Et sous des deux brillants, sur des lacs embaumés,
Demandé le bonheur à de* objets aimés.
Bonheur vain ! fol espoir ! délire d'une fièvre !
Coupe qu'on croyait fraîche et qui brûle la lèvre !
Flocon léger d'écume , atome éblouissant
Que l'esquif fait jaillir de la vague en glissant !
Filet d'eau du désert que boit le sable aride !
Phosphore des marais, dont la fuite rapide
Découvre plus à nu l'épaisse obscurité
De l'abime sans fond où dort l'éternité !
Oh ! quand je vous ai dit à mon tour ma tristesse ,
Et qu'aussi j'ai parlé des jours pleins de vitesse ,
Ou de ces jours si lents qu'on ne peut épuiser,
Goutte à goutte tombant sur le cœur sans l'user ;
Que je n'avais au monde aucun but à poursuivre ; Que je recommençais chaque matin à vivre ; Oh ! qu'alors sagement et d'un ton fraternel Vous m'avez par la main ramené jusqu'au Ciel ! « Tel je fus , disiez-vous ; cette humeur inquiète, » Ce trouble dévorant au cœur de tout poète , >» Et dont souvent s'égare une jeunesse en feu , » N'a de remède ici que le retour à Dieu ; » Seul il donne la paix , dès qu'on rentre en la voie ; » Au mal inévitable il mêle un peu de joie , » Nous montre en haut l'espoir de ce qu'on a rêvé , » Et sinon le bonheur, le calme est retrouvé. »
Et souvent depuis lors, en mon ame moins folle, J'ai mûrement pesé cette simple parole ; Je la porte avec moi , je la couve en mon sein , Pour en faire germer quelque pieux dessein.
Mais quand j'en ai long-temps échauffé ma pensée , Que la Prière en pleurs, à pas lents avancée r M'a baisé sur le front comme un fils , m'enlevant Dans ses bras , loin du monde , en un rêve fervent , Et que j'entends déjà dans la sphère bénie Des harpes et des voix la douceur infinie, Voilà que de mon ame, alentour, au-dedans, Quelques funestes cris , quelques désirs grondants Éclatent tout-à-coup , et d'en haut je retombe Plus bas dans le péché , plus avant dans la tombe l — Et pourtant aujourd'hui qu'un radieux soleil Vient d'ouvrir le matin à l'Orient vermeil ; Quand tout est calme encor, que le bruit de la ville S'éveille à peine autour de mon paisible asile ; A l'instant où le cœur aime à se souvenir , Où l'on pense aux absents, aux morts, à l'avenir, Votre parole , ami , me revient et j'y pense ; Et consacrant pour moi le beau jour qui commence , Je vous renvoie à vous ce mot que je vous dois , A vous , sous votre vigne , au milieu des grands bois. Là désormais, sans trouble, au port après l'orage, Rafraîchissant vos jours aux fraîcheurs de l'ombrage , Vous vous plaisez aux lieux d'où vous étiez sorti ; Que verriez- vous de plus ? vous avez tout senti.
Les heures qu'on maudit et celles qu'on caresse
Vous ont assez comblé d'amertume ou d'ivresse.
Des passions en tous les rumeurs ont cessé ;
De vos afflictions le lac est amassé ;
Il ne bouillonne plus ; il dort , il dort dans l'ombre ,
Au fond de*vous, muet, inépuisable et sombre ;
A l'entour un esprit flotte , et de ce côté
Les lieux sont revêtus d'une triste beauté.
Mais ailleurs, mais partout, que la lumière est pure !
Quel dôme vaste et bleu couronne la verdure ;
Et combien cette voix pleure amoureusement !
Vous chantez , vous priez , comme Abel , en aimant ;
Votre cœur tout entier est un autel qui fume,
Vous 7 mettez l'encens et l'éclair le consume ;
Chaque ange est votre frère, et, quand vient l'un d'entre eux,
En vous il se repose, — o grand homme, homme heureux !
Juillet 1830.
Depuis que cette pièce a été adressée à noire illustre poète, un affreux malheur est venu la démentir, et montrer que pour le grand homme heureux, tout le lac des afflictions n'était pas amassé; il y manquait une goutte encore, et la plus amère.
Janvier 1830.