A ERNEST FOU1NET
Nondùm omabam , et amare amabam ; qoœrebam quid amarem, amans amare.
S. Aco. Confess.
Naître , vivre et mourir dans la même maison ; N'avoir jamais changé de toit ni d'horizon ; S'être lié tout jeune aux vœux do sanctuaire ; Vierge, voiler son front comme d'un blanc suaire, Et confiner ses jours silencieux , obscurs , A l'enclos d'un jardin fermé de tristes murs ; Ou dans un sort plus doux , mais non moins monotone, Vieillir sans Tien trouver dont notre ame s'étonne ; Ne pas quitter sa mère et passer à l'époux Qui vous avait tenue , enfant , sur ses genoux ; Aux yeux des grands parents , élever sa famille ; Voir les fils de ses fils sous la même charmille Où jadis on avait joué devant l'aïeul ; Homme, vivre ignoré, modeste, pauvre et seul , Sans voyager, sentir, ni respirer à l'aise , Ni donner plein essor à ce cœur qui vous pèse ; Dans son quartier natal compter bien des saisons , Sans voir jaunir les bois on verdir les gazons ;
Avec les mêmes goûts avoir sa même chambre , Ses livres du collège et son poêle en décembre ; Sa fenêtre entr'ouverte en mai , se croire heureux De regarder on lierre en un jardin pierreux ; Tout cela , puis mourir plus humblement encore , Pleuré de quelques yeux , mais sans écho sonore , Sans flambeau qui long-temps chasse l'oubli vaincu, mon cœur» toi qui sens , dis : est-ce avoir vécu ? — Pourquoi non ? Et pour nous qu'est-ce donc que la vie ? Quand aux jeux du foyer votre enfance ravie Aurait franchi déjà bien des monts et des flots , Et vu passer le monde en magiques tableaux ; Quand plus tard tous auriez égaré vos voyages, Mêlé vos pleurs, vos cris au murmure des plages ; Semé de vous les mers , les cités , les chemins ; Loin d'aujourd'hui , d'hier, jeté vos lendemains En avant au hasard , comme un coureur en nage Lance un disque dans l'air qu'il rattrape au passage ; Quand, sinistre, orageux, étourdi de vos bruits, Vous auriez , sous le vent , veillé toutes vos nuits , Vous n'auriez pas vécu pour cela plus peut-être Que tel cœur inconnu qu'un village a vu naître, Qu'un cloître saint ensuite a du monde enlevé Et qui pria vingt ans sur le même pavé ; Vous n'auriez pas senti plus de joie immortelle, Plus d'amères douleurs ; vous auriez eu plus qu'Elle Des récits seulement à raconter, le soir.
Vivre , sachez-le bien , n'est ni voir ni savoir, C'est sentir, c'est aimer ; aimer, c'est là tout vivre ; Le reste semble peu pour qui lit à ce livre ; Sitôt que passe en nous un seul rayon d'amour, L'ame entière est éclose , on la sait en un jour ; Et l'humble, l'ignorant, si le Ciel le convie A ce mystère immense , aura connu la vie.
O vous, dont le cœur pur, dans l'ombre s'échau fiant , Aime ardemment un père , un époux , un enfant , Une tante, une sœur ; foule simple et bénie , Qui savez où l'on va quand la vie est finie , Qui savez comme on pleure, ou de joie ou de deuil , Près d'un berceau vermeil ou sur un noir cercueil , Et comme on aime Dieu même alors qu'il châtie ,
Et comme la prière à l'ame repentie
Verse au pied de l'autel d'abondantes ferveurs,
Oh ! n'enviez jamais ces inquiets rêveurs
Dont la vie ennuyée avec orgueil s'étale,
Ou s'agite sans but turbulente et fatale.
Seuls, ils croient tout sentir, délices et douleurs ;
Seuls , ils croient dans la vie avoir le don des pleurs,
Avoir le sens caché de l'énigme divine,
Avoir goûté les fruits de l'arbre et sa racine,
Et , fiers de tout connaître , ils raillent en sortant ;
O vous plus humbles qu'eux , vous en savez autant !
L'Amour vous a tout dit dans sa langue sublime ;
Il a dans vos lointains doré plus d'une cime ,
Fait luire sous vos pieds plus d'un ciron d'azur,
Jeté plus d'une fleur aux bords de votre mur.
Au coucher du soleil , au lever de la lune , <
Prêtant l'oreille aux. bruits qu'on entend à la brune ,
Ou l'œil sur vos tisons d'où la flamme jaillit ,
Ou regardant, couché, le ciel de votre lit ;
Ou , vierge du Seigneur, dans l'étroite cellule ,
Sous la lampe de nuit dont la lueur ondule ,
Adorant saintement et la Mère et le Fils,
Et , pour remède aux maux , baisant le crucifix ;
Vous avez agité bien des rêves de l'ame ;
Vous vous êtes donné ce que tout cœur réclame,
Des cœurs selon le votre, et vous avez pleuré
En remuant des morts le souvenir sacré.
Oh ! moi , si jusqu'ici j'ai tant gémi sur terre,
Si j'ai tant vers le Ciel lancé de plainte amère ,
C'est moins de ce qu'esclave, à ma glèbe attaché,
Je n'ai pu faire place à mon destin caché ;
C'est moins de n'avoir pas visité ces rivages
Que des noms éternels peuplent de leurs images ,
Où l'orange est si mûre, où le ciel est si bleu ;
— C'est plutôt jusqu'ici d'avoir aimé trop peu !
Aoèt 182».'