A DEUX ABSENTS
Vois ce que tu es dans celte maison I tout* pour tout. Tes amis te* considèrent ; tu fais souvent leur Joie , et il semble è ton cœur qu'il ne pourrait exister sans eux. Cependant si lu parlais , si tu t'éloignais de ce cercle , sentiraient-ils le vide que ta perle causerait dans leur destinée ? et combien de temps I
Weitheb.
Couple heureux et brillant , vous qui m'avez admis Dès long-temps comme un hôte à vos foyers amis, Qui m'avez laissé voir en votre destinée Triomphante, et d'éclat partout environnée, Le cours intérieur de vos félicités , Voici deux jours bientôt que je vous ai quittés ; Deux jours , que seul , et l'ame en caprices ravie , Loin de vous dans les bois j'essaie un peu la vie ; Et déjà sous ces bois et dans mon vert sentier J'ai senti que mon cœur n'était pas tout entier ; J'ai senti que vers vous il revenait fidèle Comme au pignon chéri revient une hirondelle , Comme un esquif au bord qu'il a long-temps gardé ; Et, timide, en secret, je me suis demandé Si , durant ces deux jours , tandis qu'à vous je pense , Vous auriez seulement remarqué mon absence.
Car sans parler du flot qui gronde à tout moment , Et de votre destin qu'assiège incessamment La Gloire aux mille voix , comme une mer montante , Et des concerts tombant de la nue éclatante Où déjà par le front vous plongez à demi ; Doux bruits, moins doux pourtant que la voix d'un ami ; Vous, noble époux ; vous, femme, à la main votre aiguille, A vos pieds vos enfants ; chaque soir, en famille, Vous livrez aux doux riens vos deux cœurs reposés , Vous vivez l'un dans l'autre et vous vous suffisez.
Et si quelqu'un survient dans votre causerie ,
Qui sache la comprendre et dont l'œil vous sourie,
H écoute, il s'assied, il devise avec vous ,
Et les enfants joyeux vont entre ses genoux ;
Et s'il sort, s'il en vient un autre, puis un autre
(Car chacun se fait gloire et bonheur d'être vôtre) ,
Comme des voyageurs sous l'antique palmier,
Ils sont les bien-venus ainsi que le premier.
Us passent ; mais sans eux votre existence est pleine ,
Et l'ami le plus .cher, absent, vous manque à peine.
Le monde n'est pour vous , radieux et vermeil ,
Qu'un atome de plus dans votre beau soleil ,
Et l'Océan immense aux vagues apaisées
Qu'une goutte de plus dans vos fraîches rosées ;
Et bien que le cœur sûr d'un ami vaille mieux
Que l'Océan , le monde et les astres des cieux ,
Ce cœur d'ami n'est rien devant la plainte amère
D'un nouveau-né souffrant ; et pour vous , père et mère,
Une larme, une toux, le front un peu pâli
D'un enfant adoré, met le reste en oubli.
C'est la loi , c'est le vœu de la sainte Nature ;
En nous donnant le jour : « Va , pauvre créature ,
» Va, dit-elle, et prends garde au sortir de mes mains
» De trébucher d'abord dans les sentiers humains.
» Suis ton père et ta mère , attentif et docile ;
» Us te feront long-temps une route facile ;
« Enfant , tant qu'ils vivront , tu ne manqueras pas ,
» Et leur ardent amour veillera sur tes pas.
» Puis, quand ces nœuds. du sang relâchés avec l'âge
» T'auront laissé, jeune homme, au tiers de ton voyage ,
• Avant qu'ils soient rompus et qu'en ton cœur fermé
» S'ensevelisse , un jour, le bonheur d'être aimé,
» Hâte-toi de nourrir quelque pure tendresse ,
» jy»ui , plus jeune que toi , t'enlace et te caresse ;
» A tes nœuds presque usés joins d'autres nœuds plus forts ;
>» Car que faire ici-bas , quand les parents sont morts ,
» Que faire de son ame orpheline et voilée ,
» A moins de la sentir d'autre part consolée ,
» D'être père , et d'avoir des enfants à son tour
» Que d'un amour jaloux on couve nuit et jour ? »
Ainsi vent la Nature, et je l'ai méconnue ;
Et quand* la mm da Temps ar ma fêle est
Je me sa» trouvé seul, et fai beanca
Et je ne suis assis sons l'arbre d'un a
O tous doot le plitme a tant de frais
Doot la vigne eu festons est l'honneur da rivage,
Vous dont f embrasse es pleurs et le seail et l'autel ,
Êtres chers, objets purs de mon culte immortel ;
Oh ! dussiez-Tons de loin , si mon destin m'entraîne ,
M 'oublier, on de près m'apercevoir à peine ,
Ailleurs, ici , toujours, tous sera tout pour moi ;
— Couple heureux et brillant, je ne vis pins qu'en toi.
Saint-Hrar. aoêl 18».
SONNET
nrrré dk wordsworth.
C'est un beau soir, un soir paisible et solennel ; A la fin do saint jour , la Nature en prière Se tait , comme Marie à genoux sur la pierre , Qui tremblante et muette écoutait Gabriel :
La mer dort ; le soleil descend en paix do ciel ; Mais dans ce grand silence , au-dessus et derrière , On entend l'hymne heureux du triple sanctuaire, Et l'orgue immense où gronde un tonnerre éternel.
O blonde jeune fille, à la tête baissée,
Qui marches près de moi , si ta sainte pensée
Semble moins que la mienne adorer ce moment,
C'est qu'au sein d'Abraham vivant toute l'année , Ton ame est de prière , à chaque heure , baignée ; C'est que ton cœur recèle un divin firmament.
Septembre 1839.
SONNET
IMITÉ DE WORDSWORTH
Les passions, la guerre ; une ame en frénésie, Qu'un éclatant forfait renverse du devoir ; Du sang ; des rois bannis , misérables à voir ; Ce n'est pas là-dedans qu'est toute poésie.
De soins plus doux là Muse est quelquefois saisie. ; Elle aime aussi la paix ,' les champs , l'air frais du soir , Un penser calme et fort , mêlé de nonchaloir ; Le lait pur des pasteurs lui devient ambroisie.
Assise au bord d'une eau qui réfléchit les cieux , Elle aime la tristesse et ses élans pieux ; Elle aime les parfums d'une ame qui s'exhale ,
La marguerite éclose, et le sentier fuyant , Et, quand Novembre étend sa brume matinale, Une fumée au loin qui monte en tournoyant.
Septembre 4829.
SONNET
IMITÉ DE WORDSWORTH
Quand le Poète en pleurs, à la main une lyre, Poursuivant les beautés dont son coeur est épris , A travers les rochers, les monts, les prés fleuris, Les nuages, les vents, mystérieux empire,
S'élance , et plane .seul , et qu'il chante et soupire , La foule en bas souvent, qui veut rire à tout prix, S'attroupe , et l'accueillant au retour par des cris , Le montre au doigt ; et tous , pauvre insensé , d'en rire !
Mais tous ces. cris , Poète , et ces rires d'enfants , Et ces mépris si doux aux rivaux triomphants, Que t'importe, si rien n'obscurcit ta pensée,
Pure, aussi pure en toi qu'un rayon du matin , Que la goutte de pleurs qu'une vierge a versée , Ou la pluie en avril sur la ronce et le thym !
Septembre 1829.
Ami , d'où nous viens-tu , tremblant , pâle , effaré , Tes blonds cheveux épars et d'un blond plus doré , Comme ceux que Rubens et Rembrandt à leurs anges Donnent en leurs tableaux par des teintes étranges ? Ami , d'où nous viens-tu ? d'où la froide sueur De ta main qui me presse , et la blanche lueur De ton front grand et haut comme s'il était chauve ? Ta prunelle est sanglante et ta paupière est fauve ; Ta voix tremble et frémit comme après un forfait ; Ton accent étincelle ; — Ami , qu'as-tu donc fait ? Ah ! oui , je le comprends , tu sors du sanctuaire ; Ton visage d'abord s'est collé sur la pierre ; Mais le Seigneur a dit , et ton effroi s'est tu ; Et tous les deux long-temps vous avez combattu ; Jacob et l'Étranger ont mêlé leurs haleines ; Mazeppa , le coursier t'a traîné par les plaines ; Honneur à toi , Poète ; — honneur à toi , vainqueur ! Oh ! garde-les toujours, jeune homme au chaste cœur,
Garde-les sur ton front ces auréoles pures ,
Et ne les ternis point par d'humaines souillures.
La sainte Poésie environne tes pas ;
C'est le plus bel amour des amours d'ici-bas.
Oh ! moi , qui vis en toi , qui t'admire et qui t'aime ,
Qui vois avec orgueil grossir ton diadème ,
Moi dont l'aspect t'est cher et dont tu prends la main ,
Égaré de bonne heure , hélas ! du droit.chemin ,
Si parfois mon accent vibre et mon œil éclaire,
C'est vaine passion, misérable colère,
Amour-propre blessé, que sais-je? — et si mon front
Se voile de pâleur, c'est plutôt un affront ;
C'est que mon ame impure est ivre de mollesse ;
C'est le signe honteux que le plaisir me laisse.
[Septembre 1829.