A MON AMI LEROUX
Giunto è già'l corn délia via mie, etc. ,etc. Michel-Ano., Sonnett.
« Ma barque est tout à l'heure aux bornes de la vie ; » Le ciel devient plus sombre et le flot plus donnant ; « Je touche aux bords où vont chercher leur jugement • Celui qui marche droit et celui qui dévie. *
» Oh ! quelle ombre ici-bas mon ame a poursuivie ! v Elle s'est fait de l'Art un monarque, un amant, » Une idole , un veau d'or, un oracle qui ment : » Tout est creux et menteur dans ce que l'homme envie.
» Aux abords du tombeau qui pour nous va s'ouvrir, » O mon Ame, craignons de doublement mourir ; » Laissons-la ces tableaux qu'un faux brillant anime ;
» Plus de marbre qui vole en éclats sons mes doigts !
» Je ne sais qu'adorer l'adorable Victime
» Qui , pour nous recevoir, a mis les bras en croix. »
Ainsi , vieux et mourant , s'écriait Michel-Ange ; Et son marbre à ses yeux était comme la fange , Et sa peinture immense attachée aux autels , Toute sainte aujourd'hui qu'elle semble aux mortels , Lui semblait un rideau qui cache la lumière ; Détrompé de la gloire , il voulait voir derrière, Et se sentait petit sous l'ombre du tombeau -. C'est bien , et ce mépris chez toi , grand homme , est beau !
Tu te trompais pourtant. — Oui , le plaisir s'envole , La passion nous ment , la gloire est une idole , Non pas l'Art ; l'Art sublime, éternel et divin , Luit comme la Vertu ; le reste seule est vain. Avant , ô Michel- Ange , avant que les années Eussent fait cheoir si bas tes forces prosternées-, Raidi tes bras d'athlète , et voilé d'un brouillard Les couleurs et le jour au fond de ton regard , Dis-nous , que faisais-tu ? Parle haut et rappelle Tant de travaux bénis, et plus d'une chapelle Tout entière bâtie et peinte de tes mains , Et les groupes en marbre , et les cris des Romains Quand , admis et tombant à genoux dans l'enceinte , Ils adoraient de Dieu partout la marque empreinte , Lisaient leur jugement écrit sur les parois, Baisaient les pieds d'un Christ descendu de la croix , Et , priant , et pleurant , et se frappant la tête , Confessaient leurs péchés à la voix du prophète ; Car tu fus un* prophète , un archange du ciel , Et ton nom a dit vrai comme pour Raphaël.
Et Dante aussi , Milton et son aïeul Shakspeare , Rubens , Rembrandt , Mozart , rois chacun d'un empire , Tous ces mortels choisis, qui, dans l'humanité,
Réfléchissent le ciel par quelque-grand côté , Iront-ils , au moment d'adorer face à face Le Soleil éternel devant qui tout s'efface , Appeler feu follet l'astre qui les conduit , Ou l'ardente colonne en marche dans leur nuit ? ' Moise , chargé d'ans et prêt à rendre l'âme , Des foudres du Sina renia-t-il la flamme ?
Quand de Jérusalem le temple fut ouvert, Qui donc méprisa l'arche et l'autel du désert ? Salomon pénitent , à qui son Diea révèle Les parvis lumineux d'une Sion nouvelle , Et qui , les veux remplis de l'immense clarté , Ne voit plus ici-bas qu'ombre et que vanité , Lui qui nomme en pitié chaque chose frivole , Appelle-t-il jamais le vrai temple une idole ? Oh ! non pas , Salomon ; l'idole est dans le cœur ; L'idole est d'aimer trop la vigne et sa liqueur , D'aimer trop les baisers des jeunes Sulamites ; L'idole est de bâtir au Dieu des Édomites , De croire en son orgueil , de couronner ses sens , D'irriter , tout le jour , ses désirs renaissants , D'assoupir de parfums son ame qu'on immole ; Mais bâtir au Seigneur, ce n'est pas là l'idole.
Le Seigneur qui , jaloux de l'œuvre de ses mains , Pour animer le monde y créa les humains , Parmi ces nations , dans ces tribus sans nombre , Sur qui passent les ans mêlés de jour et d'ombre , A des temps inégaux suscite par endroits Quelques rares mortels, grands, plus grands que les rois , Avec un sceau brillant sur leurs têtes sublimes , Gomme il fit au désert les hauts lieux et les cîmes. Mais les hauts lieux , les monts que chérit le soleil , Qu'il abandonne tard et retrouve au réveil , Connaissent, chaque nuit , des heures de ténèbres , Et l'horreur se déchaîne en leurs antres funèbres , Tandis que sur ces fronts , hauts comme des sommets , Le mystique Soleil ne se couche jamais.
Sans doute , dans la vie , à travers le voyage , Il s'y pose souvent plus d'un triste nuage ; Mais le Soleil divin tâche de l'écarter ,
Et le dore , ou le perce , ou Je fait éclater. Ces mortels ont des nuits brillantes et sans voiles ; Ils comprennent lesllots, entendent les étoiles, Savent les noms-des fleurs, et. pour eux l'univers N'est qu'une seule idée en symboles divers.
Et comme en mille jets la matière lancée Exprime aux yeux humains l'éternelle pensée , Eux aussi , pleins du Dieu qu'on ne peut enfermer, En des œuvres d'amour cherchent à l'exprimer. L'un a la harpe , et l'orgue , et l'austère harmonie ; L'autre en pleurs, comme un cygne , exhale son génie, Ou l'épanché en couleurs ; ou suspend dans les cieux Et fait monter le marbre en hymne glorieux.
Tous, ouvriers divins, sous l'oeil qui les contemple, Bâtissent du Très-Haut et décorent le temple. Quelques-uns seulement , et les -moindres d'entre eux , Grands encor, mais marqués d'un signe moins heureux , S'épuisent à vouloir, et l'ingrate matière En leurs mains répond mal à leur pensée entière ; Car bien tard dans le jour le Seigneur leur parla ; Leur feu couva long-temps ; — et je suis de ceux-là.
D'abord j'errais aveugle , et cette œuvre du monde Me cachait les secrets de son ame profonde ; Je n'y voyais que sons, couleurs, formes, chaos, Parure bigarrée et parfois noirs fléaux ; Et, comme un nain chétif, en mon orgueil risible, Je me plaisais à dire : Où donc est l'invisible ? Mais , quand des grands mortels par degrés Rapprochai , Je me sentis de honte ef de respect touché ; Je contemplai leur front sous sa blanche auréole, Je lus dans leur regard , j'écoutai leur parole ; Et comme je les vis mêler à leurs discours Dieu , l'ame et l'invisible , et se montrer toujours L'arbre mystérieux au pacifique ombrage, Qui, par-delà les mers, couvre l'autre rivage, — Tel qu'un enfant, au pied d'une haie ou d'un mur., Entendant des passants vanter un figuier mûr , Une rose , un oiseau qu'on aperçoit derrière , Se parler de bosquets , de jets d'eau , de volière , Et de cygnes nageant en un plein réservoir, — -
Je leur dis : Prenez-moi dans vos bras , je veux voir. J'ai tu , Seigneur , j'ai cru ; j'adore tes merveilles , J'en éblouis mes yeux , j'en emplis mes oreilles, Et, par moments, j'essaie à mes sourds compagnons, A ceux qui n'ont pas vu, de bégayer tes noms.
Paix à l'artiste saint , puissant, infatigable, Qui, lorsqu'il touche au terme et que l'âge l'accable, Au bord de son tombeau s'asseyant pour mourir Et cherchant le chemin qu'il vient de parcourir, Y voit d'an art pieux briller la trace heureuse, Compte de monuments une suite nombreuse, Et se rend témoignage, à la porte du ciel, Que sur chaque degré sa main mit un autel !
Il n'a plus à monter ; il passe sans obstacle Du partis et du seuil au premier tabernacle ; Un Séraphin ailé par la main le conduit ; Tout embaume alentour, et frémit, et reluit ; Aux lambris, aux plafonds qu'un jour céleste éclaire, H reconnaît de l'Art l'immuable exemplaire ; Il rentre, on le reçoit comme un frère exilé ; — C'est ton lot , Michel- Ange , et Dieu t'a consolé !
Septembre 4829.
A MON AMI