‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 67 sur 121 · A MON AMI BOULANGER · texte numérisé non relu

A MON AMI BOULANGER

Ami , te souviens-tu qu'en route pour Cologne , Un dimanche , à Dijon , au cœur de la Bourgogne , Nous allions , admirant portails , clochers et tours , Et les vieilles maisons dans les arrière-cours ? Une surtout te plut : — au dehors rien d'antique ; Un barbier y logeait et l'avait pour boutique ; Aux murs grattés et peints , pas un vestige d'art, Pour dire à l'étranger, qui chemine au hasard , D'entrer ; — mais entrait-on par une étroite allée ,

Alors apparaissait la beauté recelée ,

Une façade au fond travaillée en bijou ,

Merveille à faire mettre en terre le genou ,

Fleur de la Renaissance. — Oh ! dans la cour obscure

Quand tu vis , en entrant , luire cette sculpture ,

Saillir ces fyas-reliefs nés d'un ciseau divin ,

Et tout cela si pur, si naïf et si fin ,

Oh ! que ton cœur bondit ! Croisant sur ta poitrine

Tes bras, levant ce front où la pâleur domine,

Semblable au pèlerin , qui , pieds nus et brisé ,

S'approche d'une chasse, ou baise un marbre usé

Et sent des pleurs pieux inonder sa paupière ;

Vite, pinceaux en main , assis sur une pierre,

Te voilà, sans relâche, à l'œuvre tout le jour.

Moi , pendant ce temps-là, te laissant dans la cour,

Par la ville j'errais , libre et d'humeur oisive,

Aux maisons en chemin regardant quelque ogive ;

Puis, fatigué d'aller, je revenais te voir ;

Et te voyant pousser ton travail jusqu'au soir,

Retracer en tous points la muraille jaunie ,

Des tons et des rapports traduire l'harmonie ,

Rendre au vif chaque endroit , surtout ces quatre enfants,

Deux à deux , face à face , ailés et triomphants ,

Un écusson en main , et plus bas ces mêlées

De cavaliers sortant des pierres ciselées ;

T'entendant proclamer l'égal de Jean Goujon ,

Ce sculpteur oublié qui décorait Dijon ,

Comme aussi je voyais cette cour peu hantée ,

Cette arrière-maison pauvrement habitée,

Une vieille à travers la vitre sans rideau ,

Une autre au puits venue et puisant un seau d'eau ,

Je ne pus m'empécher de penser qu'au génie

La gloire est de nos jours mal aisément unie ;

Qu'à moins d'un grand effort , suivi d'un grand bonheur,

L'artiste n'a plus droit d'attendre un long honneur ;

Que , hi dans l'origine , et quand peintres , poètes ,

Statuaires , régnaient sur les foules muettes ,

Le monde enfant, heureux de se laisser guider,

Mit leurs noms en son cœur et les y sut garder,

Ces noms seuls ont tout pris ; que la mémoire humaine

N'en peut contenir plus, tant elle est déjà pleine ;

Que pour un , qui survit à son siècle glacé

Et va grossir d'un grain le trésor du passé ,

Tous meurent ; qu'il le faut ; et que la part meilleure ,

Sur cette terre ingrate où l'humanité pleure ,

Est encor d'admirer le beau , de le sentir,

De l'exprimer sans bruit , et , le soir, de sortir.

Ami , qu'en ce moment mon propos décourage ,

Ami , relève-toi ; c'est la loi de notre âge ,

Et de plus grands que nous ont dû s'y conformer ;

Car, dis-moi , pourrais tu seulement les nommer

Les auteurs inconnus de tant de cathédrales ?

Dans les inscriptions des pierres sépulcrales

Dont le chœur est pavé , cherche , quelle est la leur ? .

Ils sont venus , ont fait leur tâche avec labeur,

Et puis s'en sont allés ; leur mémoire abolie

Dit assez combien vite aujourd'hui l'homme oublie ;

Et nous , de leur vieille œuvre adorateurs épars ,

Nous pèlerins fervents des bons et des vrais arts ,

Qui , le soir, aux abords des cités renommées ,

Aimons tant voir monter du milieu des fumées

Les flèches dans la nue , et qui nous prosternons

Sous la lune aux parvis , nous ne savons leurs noms !

Destin mystérieux, destin grave et sévère,

Sans soleil , triste, nu, beau comme le Calvaire,

Tout conforme aux vertus de l'artiste chrétien !

Ami , ne pleure point , quand ce serait le tien»

Oui, dût notre œuvre aussi, moins haute , mais austère,

S'enfanter sans renom , croître dans le mystère ,

Et , nous morts , n'obtenir çà et là qu'un regard ,

Comme cette maison que tu vis par hasard ,

Ami , ne cessons pas , et marchons jusqu'au terme ;

Tirons tout l'or caché que notre cœur enferme ;

Dans notre arrière-cour ici-bas confinés ,

Usons du peu d'instants qui nous furent donnés ;

Le soir viendra trop tôt , menant la nuit funeste ;

Faisons , tant que pour voir assez de jour nous reste ,

Faisons pour nous , pour l'art , pour nos amis encor,

Pour être aimés toujours de notre grand Victor.

Octobre' 4829.

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