A MON AMI BOULANGER
Ami , te souviens-tu qu'en route pour Cologne , Un dimanche , à Dijon , au cœur de la Bourgogne , Nous allions , admirant portails , clochers et tours , Et les vieilles maisons dans les arrière-cours ? Une surtout te plut : — au dehors rien d'antique ; Un barbier y logeait et l'avait pour boutique ; Aux murs grattés et peints , pas un vestige d'art, Pour dire à l'étranger, qui chemine au hasard , D'entrer ; — mais entrait-on par une étroite allée ,
Alors apparaissait la beauté recelée ,
Une façade au fond travaillée en bijou ,
Merveille à faire mettre en terre le genou ,
Fleur de la Renaissance. — Oh ! dans la cour obscure
Quand tu vis , en entrant , luire cette sculpture ,
Saillir ces fyas-reliefs nés d'un ciseau divin ,
Et tout cela si pur, si naïf et si fin ,
Oh ! que ton cœur bondit ! Croisant sur ta poitrine
Tes bras, levant ce front où la pâleur domine,
Semblable au pèlerin , qui , pieds nus et brisé ,
S'approche d'une chasse, ou baise un marbre usé
Et sent des pleurs pieux inonder sa paupière ;
Vite, pinceaux en main , assis sur une pierre,
Te voilà, sans relâche, à l'œuvre tout le jour.
Moi , pendant ce temps-là, te laissant dans la cour,
Par la ville j'errais , libre et d'humeur oisive,
Aux maisons en chemin regardant quelque ogive ;
Puis, fatigué d'aller, je revenais te voir ;
Et te voyant pousser ton travail jusqu'au soir,
Retracer en tous points la muraille jaunie ,
Des tons et des rapports traduire l'harmonie ,
Rendre au vif chaque endroit , surtout ces quatre enfants,
Deux à deux , face à face , ailés et triomphants ,
Un écusson en main , et plus bas ces mêlées
De cavaliers sortant des pierres ciselées ;
T'entendant proclamer l'égal de Jean Goujon ,
Ce sculpteur oublié qui décorait Dijon ,
Comme aussi je voyais cette cour peu hantée ,
Cette arrière-maison pauvrement habitée,
Une vieille à travers la vitre sans rideau ,
Une autre au puits venue et puisant un seau d'eau ,
Je ne pus m'empécher de penser qu'au génie
La gloire est de nos jours mal aisément unie ;
Qu'à moins d'un grand effort , suivi d'un grand bonheur,
L'artiste n'a plus droit d'attendre un long honneur ;
Que , hi dans l'origine , et quand peintres , poètes ,
Statuaires , régnaient sur les foules muettes ,
Le monde enfant, heureux de se laisser guider,
Mit leurs noms en son cœur et les y sut garder,
Ces noms seuls ont tout pris ; que la mémoire humaine
N'en peut contenir plus, tant elle est déjà pleine ;
Que pour un , qui survit à son siècle glacé
Et va grossir d'un grain le trésor du passé ,
Tous meurent ; qu'il le faut ; et que la part meilleure ,
Sur cette terre ingrate où l'humanité pleure ,
Est encor d'admirer le beau , de le sentir,
De l'exprimer sans bruit , et , le soir, de sortir.
Ami , qu'en ce moment mon propos décourage ,
Ami , relève-toi ; c'est la loi de notre âge ,
Et de plus grands que nous ont dû s'y conformer ;
Car, dis-moi , pourrais tu seulement les nommer
Les auteurs inconnus de tant de cathédrales ?
Dans les inscriptions des pierres sépulcrales
Dont le chœur est pavé , cherche , quelle est la leur ? .
Ils sont venus , ont fait leur tâche avec labeur,
Et puis s'en sont allés ; leur mémoire abolie
Dit assez combien vite aujourd'hui l'homme oublie ;
Et nous , de leur vieille œuvre adorateurs épars ,
Nous pèlerins fervents des bons et des vrais arts ,
Qui , le soir, aux abords des cités renommées ,
Aimons tant voir monter du milieu des fumées
Les flèches dans la nue , et qui nous prosternons
Sous la lune aux parvis , nous ne savons leurs noms !
Destin mystérieux, destin grave et sévère,
Sans soleil , triste, nu, beau comme le Calvaire,
Tout conforme aux vertus de l'artiste chrétien !
Ami , ne pleure point , quand ce serait le tien»
Oui, dût notre œuvre aussi, moins haute , mais austère,
S'enfanter sans renom , croître dans le mystère ,
Et , nous morts , n'obtenir çà et là qu'un regard ,
Comme cette maison que tu vis par hasard ,
Ami , ne cessons pas , et marchons jusqu'au terme ;
Tirons tout l'or caché que notre cœur enferme ;
Dans notre arrière-cour ici-bas confinés ,
Usons du peu d'instants qui nous furent donnés ;
Le soir viendra trop tôt , menant la nuit funeste ;
Faisons , tant que pour voir assez de jour nous reste ,
Faisons pour nous , pour l'art , pour nos amis encor,
Pour être aimés toujours de notre grand Victor.
Octobre' 4829.