‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 68 sur 121 · A BOULANGER · texte numérisé non relu

A BOULANGER

Quand la céleste voix , oracle du Poète , S'affaiblit et sommeille en son ame muette , Quand la lampe éternelle, où son œil est fixé , S'obscurcit un moment sur l'autel éclipsé , Alors , décbu du Ciel et perdant son tonnerre , Dans les obscurités du monde sublunaire Le Poète retombe ; il se mêle aux humains , Va par les carrefours , rode par les chemins , Ou sur son banc de pierre assis , morne et l'œil terne, Voit les ombres passer aux murs de la caverne. Et comme, autour de lui , brutale et sans raison La foule est en orgie au fond de la prison , Trop souvent , lui Poète , ennuyé , las d'attendre Que la voix de son cœur se fasse encore entendre , Que la lampe mystique à ses yeux luise encor, Tête baissée, aussi , ravalant son essor, Il entre dans la fête et tout entier s'y livre , Comme un roi détrôné qui chante et qui s'enivre ; De périssables fleurs il couronne son front ; Pour noyer tant d'ennui ,. son verre est peu profond ; U redouble ; il est roi du banquet ; il s'écrie Que , pourvu qu'ici-bas l'homme s'oublie et rie , Tout est bien, et qu'il faut de parfums s'arroser... Et quelque femme, auprès, l'interrompt d'un baiser ; — Jusqu'à ce qu'une voix que n'entend point l'oreille , Comme le chant du coq , à l'aube le réveille , Ou que sur la muraille un mot divin tracé Le chasse du festin , Baltbazar insensé.

Ainsi lait trop souvent le Poète en démence ; Mon pas toi , noble Ami. Quand ton soleil commence , Aux approches du soir, à voiler ses rayons, Et qu'à terre , d'ennui , tu jettes, tes crayons , Sentant l'heure mauvaise, en toi tu te recueilles ;

Gomme l'oiseau prudent , dès que le bruit des feuilles

T'avertit que l'orage est tout près d'arriver,

Triste , sous ton abri tu t'en reviens rêver ;

Sur ton front soucieux tu ramènes ton aile ;

Mais ton ame encor plane à la voûte éternelle.

En vain ton art jaloux te cache son flambeau ,

Tu te prends en idée au souvenir du Beau ;

Tu poursuis son fantôme à travers l'ombre épaisse ;

Sur tes yeux défaillants un nnage s'abaisse

Et redouble ta nuit , et tu répands des pleurs ,

Amoureux de ravir les divines couleurs.

Et nous , nous qui sortons de nos plaisirs infâmes ,

Un fou rire à la bouche et la mort dans nos âmes ,

Nous te trouvons malade et seul , ayant pleuré ,

Goutte à goutte épuisant le calice sacré ,

Goutte à goutte à genoux suant ton agonie ,

Isaac résigné sous la main du génie.

SONNET

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