TROIS SONNETS
IMITÉS DE WORDSWORTH
Reposez-vous et remerciez
(Au sommet du Glenroe) *.
Ayant monté long-temps d'un pas lourd et pesant Les rampes , au sommet désiré du voyage , Près du chemin gravi , bordé de fin herbage , Oh ! qui n'aime à tomber d'un coeur reconnaissant ?
Qui ne s'y coucherait , délassé , se berçant Aux propos entre amis , ou seul , au cri sauvage Du faucon , près de là perdu dans le nuage , — Nuage du matin , et qui bientôt descend ?
* Km Ecosse.
Mais, le corps étendu, n'oublions pas que. l'ame,
De même que l'oiseau monte sans «agiter
Son aile , ou qu'au torrent , sans fatiguer sa rame ,
Le poisson sait tout droit en flèche remonter , — L'ame (la foi l'aidant et les grâces propices) Peut monter son air pur, ses torrents, ses délices !
H- !■* Cabane du Hîghlander.
Elle est bâtie en terre , et la sauvage fleur
Orne un faite croulant ; toiture mal fermée ,
Il en sort , le matin , une lente fumée ,
(Voyez) belle au soleil, blanche et torse en vapeur !
Le clair ruisseau des monts coule auprès ; n'ayez peur D'approcher comme lui ; quand l'ame est bien formée , On est humble , on se sait , pauvre race , semée Aux rocs , aux durs sentiers , partout où vit un cœur !
Sous ce toit affaissé de terre et de verdure , Par ce chemin rampant jusqu'à la porte obscure , Venez ; plus naturel , le pauvre a ses trésors :
Un cœur doux , patient , bénissant sur sa route ,
Qui, s'il supportait moins, bénirait moins sans doute...
Ne restez plus ainsi , ne restez pas dehors !
Le Château de Bothwell.
Dans les tours de Bothwell , prisonnier autrefois ,
Plus d'un brave oubliait ( tant cette Clyde est belle ! )
De pleurer son malheur et sa cause fidèle.
Moi-même , en d'autres temps , je vins là ; — je vous vois
Dans ma pensée encor, flots courants, sous vos bois ! Mais, quoique revenu près des bords que j'appelle, Je ne puis rendre aux lieux de visite nouvelle. — Regret ! — Passé léger , m'allez-vous être un poids ?.
Mieux vaut remercier une ancienne journée , Pour la joie au soleil librement couronnée , Que d'aigrir son désir contre un présent jaloux.
Le Sommeil t'a donné son pouvoir sur les songes , Mémoire ; tu les fais vivants et les prolonges ; Ce que tu sais aimer est-il donc loin de nous ?
La voilà , pauvre mère , à Paris arrivée
Avec ses deux enfants , sa fidèle couvée !
Veuve, et chaste, et sévère, et toute au deuil pieux ,
Elle les a, seize ans, élevés sous ses yeux
En province, en sa ville immense et solitaire,
Déserte à voir, muette autant qu'un monastère,
Où croît l'herbe au pavé, la triste fleur ?n mur,
Au cœur le souvenir long , sérieux et sûr.
Mais aujourd'hui qu'il faut que son fils se décide
A quelque état, jeune homme et docile et timide,
Elle n'a pas osé le laisser seul venir ;
Elle le veut encor sous son aile tenir;
Elle veut le garder de toute impure atteinte,
Veiller en lui toujours l'image qu'elle a peinte
( Sainte image d'un père ! ) , et les devoirs écrits
Et la pudeur puisée à des foyers chéris ;
Elle est venue. En vain chez sa fille innocente,
L'ennui s'émeut parfois d'une compagne absente,
Et l'habitude aimée agite son lien :
La mère , elle , est sans plainte et ne regrette rien .
Mais si son ûls , dehors qu'appelle quelque étude , I
Est sorti trop long-temps pour «on inquiétude , ,
Si le soir, auprès d'elle, il rentre on peu plus tard ,
Sous sa question simple observez son regard !
Pauvre mère ! elle est sure, et pourtant sa voix tremble.
O trésor de douleurs, — de bonheurs tout ensemble!
Car, passé ce moment, et le calme remis,
Gomme aux soirs de province , avec quelques amis
Retrouvés ici même > elle jouit d'entendre
(Cachant du doigt ses pleurs) sa fille, voix si tendre,
Légère, qui s'anime eu éclat argenté,
Au piano , — le seul meuble avec eux apporté.
Les vert qui suivent auraient pu être imprimés à la fin du livre Volupté, auquel ils se rapportent ; mais Je les crois mieux à part et ici. Il convient toutefois, pour les bien comprendre , de ne les lire qu'après s'être rappelé les dernières pages de cette longue confidence. L'ami prêtre adressait d'Amérique son histoire et ses conseils a son ami plus Jeune. C'est celui-ci , qui . ayant reçu , à la mort de l'autre, l'écrit, probablement légué, y répond en ces vers :
J'ai reçu , j'ai reçu les émouvantes pages , Aveux , confessions , échos des ans moins sages , Souvenirs presque miens, retrouvés et relus 1 Mais, quand je les lisais, Ami, vous n'étiez plus!
Vous me les écriviez, songeant à ma jeunesse, A mon âge d'alors, à mon ciel enflammé, Quand le nuage errant, sous un air de promesse, Cache et porte bientôt notre avenir formé,
Quand tout jeune mortel , montant son mont Albane Ou sa bruyère en fleurs , le regard plein d'essor , A ses pieds l'Océan ou les lacs de Diane , Pleure à voir chaque soir coucher les soleils d'or !
Vous vouliez avertir la fleur avant l'orage , Dire au fruit l'heure et l'ombre , et le midi peu sûr ; Vos rayons me cherchaient sous mon plus vert ombrage ; Mais, quand ils sont venus, voilà que j'étais mûr.
Hélas ! je ne suis plus celui du mont Albane , Celui des premiers pleurs et des premiers désirs ; Quelques printemps de trop ont usé les plaisirs. Dieu n'est pas tont pour moi ; mais l'ame encor profane , Sans plus les égarer , étouffe ses soupirs !
Je n'ai que mieux senti l'intention profonde, Ami ; vos saints accents me venant du vrai monde,
Où mort vous habitez, M'ont ravi sur vos pas en tristesse infinie.
Ëh ! qui n'a pas vécu de vos nuits d'insomnie ? Qui n'eut vos lents matins , vos soirs précipités ? Qui n'eut pas sa Lucy quelque jour sur la terre ? Qui ne l'a pas perdue absente ou par la mort ? Au cœur d'une Amélie éveillant le mystère ,
Qui n'a pas gardé le remord ?
Et plus tard, quand la faute en nous s'est enhardie, Tout froissé des liens de quelque madame R., Oh ! qui n'a souhaité l'Instant qui congédie , La paix loin des erreurs, et le toit vaste et clair, Et l'entretien si doux , tout proche de la mer ,
Chez un ami de Normandie?
Guérissons, guérissons ! et plus de faux lien t C'est assez dans nos jours d'une amante pleurée. Ménageons, vers le soir, quelque pente éclairée, Où votre astre, Amaury, serait voisin du mien.
Mais puis-je , à mon souhait , suivre en tout même trace ? Si le Christ m'attendrit , Rome au moins m'embarrasse. O Prêtre, je le sais et l'ai bien éprouvé, Par son sol triomphal , de sépulcres pavé , Par son bandeau d'azur, par ses monts, par ses rues, Par ses places en deuil des foules disparues, Par ses marbres encor , son chant ou ses couleurs , Ta Rome est souveraine à calmer les douleurs. Mais son pouvoir d'en haut me trouble et me rejette ; En vain j'y veux ranger mon ame peu sujette ; Je me dis de ne pas, tout d'abord, me heurter, De croire et de m 'asseoir , de me laisser porter ; Qu'au sommet aplani luit le divin salaire ;
Je dis, et malgré tout, cœur libre et populaire, Chaque fois que j'aspire à l'antique rocher, Maint aspect tortueux m'interdit d'approcher !
Et cependant l'on souffre et l'on doute avec transe ; N'est-il plus en nos jours besoin de délivrance , D'asile au toit béni , d'arche au-dessus des eaux , De rameau séculaire entre tant de roseaux ? v
Souvent l'hiver dernier, en douce compagnie Où les noms plus obscurs et des noms de génie , Et d'autres couronnés de bonté, de beauté, S'unissaient dans un nœud de libre intimité, Comme aux chapeaux de Mai , sous la main qui se joue , La pale ou sombre fleur au bouton d'or se noue; Souvent donc, réunis par qui savait choisir, • Tous chrétiens de croyance ou du moins de désir , Ces soirs-là , nous causions du grand mal où nous sommes , De l'avenir du monde et des rêves des hommes , De l'orgueil emporté qui déplace les deux , De l'esprit toutefois meilleur , religieux , Jeune esprit de retour , souffle errant qui s'ignore , Qu'il faut fixer en œuvre avant qu'il s'évapore. Puis par degrés venait le projet accueilli De faire refleurir Port-Royal à Juilly , Ou plus près, quelque part ici, dans Paris même, Et dans quelque faubourg d'avoir notre Solesme. Et c'étaient des détails de la grave maison , Combien de liberté, d'étude ou d'oraison, La règle, le quartier, tout.... hormis la demeure, Et le plus vif sortait pour la chercher sur l'heure.
Oui , — mais , le lendemain de ces soirs si fervents , Les beaux vœux dispersés s'en allaient à tous vents , Vrais propos de festin dont nul ne tient mémoire. Et la vie au dehors avait repris son cours ; A chacun ses oublis ! un rayon de la gloire ,
Un rayon des folles amours, Ou le monde et ses soins, cent menus alentours, Et le doute en travers qui chemine et nous presse. — Tout ce projet d'hier , n'était-ce donc qu'ivresse ?
Que faire? — Au moins sauver le projet dans son sein , En garder le désir et l'idéal dessin ; A chaque illusion dont l'ame devient veuve , A chaque flot de plus dont le monde l'abreuve, Tout indigne qu'on est , plein du deuil de son cœur , Regagner en pleurant le cloître intérieur ; Et rapporter de là , de la haute vallée , Au plus bas de la vie inquiète et mêlée , Même dans les erreurs , même dans les combats , Même au sein du grand doute où s'empêchent nos pas , Un esprit de pardon , d'indulgence et de larmes , Une facilité de prier sous les armes, Le souvenir d'un bien qui n'a pu nous tromper . Un parfum que tout l'air ne pourra dissiper, Et dont secrètement l'influence reçue Nous suit par nos chemins et bénit chaque issue ; Quelque chose >?e bon , de confiant au Ciel , De tolérant à tous , écoutant , laissant dire , N'ignorant rien du mal et corrigeant le fiel , Religion clémente à tout ce qui soupire , Christianisme universel !
Bien volontiers je crois avec ceux de notre âge , Un peu plus qu'Amaury n'y penche en son ouvrage , Je crois avec nos chefs en ce douteux instant , Nos guides enchanteurs (un peu moins qu'eux pourtant) , A quelque vrai progrès dans l'alliance humaine, Au peuple par degrés vivant mieux de sa peine, Au foyer chez beaucoup , suffisant et frugal , S'honorant, chaque jour, d'un accord plus égal, A l'enfance de tous d'enseignement munie, A plus de paix enfin , d'aisance et d'harmonie. , J'y crois, et, tout marchant, la flamme est à mon front ; J'y crois, mais tant de maux au bien se mêleront, Mais tant d'âpre intérêt , de passion rebelle , Sous des contours plus doux , d'injustice éternelle , Tant de poussière, à flots, si prompte à s'élever, Obscurciront l'Éden impossible à trouver, Que je veux concevoir des âmes détachées , Muet témoin , les suivre aux retraites cachées , En être quelquefois , les comprendre toujours ,
Embrasser leur exil ici-bas, leurs amours, Plaintes, fuites, aveux, tout... jusqu'à leurs chimères. L'essor va loin souvent dans leurs pages légères. Oh ! oui , qu'on laisse encore à nos rares loisirs Ces choix d'objets aimés et de touchants plaisirs , Quelque couvert d'ombrage où l'on se réfugie ! Pleurez tout bas pour nous , idéale Élégie !
Souvent à cette voix trop tendre en commençant , La prière éveillée ajoute son accent.
Racine, enfant pieux, relisait Chariclée.
Clémentine , ou Clarisse , à propos rappelée , Nonchalants entretiens venus d'un air rêveur , Des purs amours en nous ravivent la saveur.
Huet louait Zaïde, et tout m'embellit Clèye ; Et mon être à souhait s'attendrit ou s'élève , Selon que plus avant en un monde chéri , Bien après le bosquet où la place est encore
Du bon évèque Héliodore , L'abbé Prévost m'entraîne , et d'un tour favori Par la main me ramène à l'évêque Amaury.
Précy, octobre.
SONNET