‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 82 sur 121 · A JÉSUS CRUCIFIÉ · texte numérisé non relu

A JÉSUS CRUCIFIÉ

Ce qui m'excite à t'aimer , ô mon Dieu , Ce n'est pas l'heureux ciel que mon espoir devance ,

Ce qui m'excite à t'épargner l'offense , Ce n'est pas l'enfer sombre et l'horreur de son feu !

C'est toi , mon Dieu , toi par ton libre vœu Cloué sur cette croix où t'atteint l'insolence ;

C'est ton saint corps sous l'épine et la lance , Où tous les aiguillons de la mort sont en jeu.

Voilà ce qui m 'éprend, et d'amour si suprême, O mon Dieu , que, sans ciel même, je t'aimerais; Que , même sans enfer , encor je te craindrais !

Tu n'as rien à donner, mon Dieu, pour que je t'aime ; Car, si profond que soit mon espoir, en l'étant, Mon amour irait seul , et t'aimerait autant !

Tu te révoltes, tu t'irrites, O mon Ame , de ce que tel Ne comprend pas tous tes mérites Et met ton talent sous l'autel ;

Tu t'en aigris ! mais , Ame vaine , Pourquoi , d'un soin aussi profond , N'es-tii pas prompte à tirer peine De ce que d'antres te surfont ;

PENSÉES D'AOl T. 301

De ce que tout lecteur sincère , Te prenant au mot de devoir , Te tient en son estime chère Bien plus que tu sais ne valoir ?

Oh ! plus sage , mieux attristée , Tu souffrirais amèrement De la faveur imméritée Plus que de l'injure, estimant

Que dans cette humaine monnaie Ton prix encor est tout flatteur, Et que bien pauvre est la part vraie Aux yeux du seul Estimateur !

. Nam rur

Quœ lœdunt oculos festinas demere : si quid Est animum , différa rurandi tempos iu annnm

noRACE, Êp. 11, liv. i.

Dans ce cabriolet de place j'examine

L'homme qui me conduit , qui n'est plus que machine ,

Hideux , à barbe épaisse , à longs cheveux collés :

Vice et vin et sommeil chargent ses yeux soûlés.

Comment l'homme peut-il ainsi tomber ? pensais-je , "

Et je me reculais à l'autre coin du siège.

— Mal? Toi , qui vois si Ulëll l« lirai à son dehors ,

La crapule poussée à l'abandon du corps , *

Comment tiens-tu ton ame au-dedans ? Souvent pleine

Et chargée , es-tu prorapt à la mettre en haleine ?

Le matin , plus soigneux que l'homme d'à-côté ,

La laves-tu du songe épais ? et dégoûté ,

Le soir , la laves-tu du jour gros de poussière ?

Ne la laisses-tu pas sans baptême et prière

S'engourdir et croupir, comme ce conducteur

Dont l'immonde sourcil ne sent pas sa moiteur ?

302 PENSÉES D'AOLT.

A ULR...

Les vieilles amitiés , si elles ne sout pas pour nous, demeurent contre nous, et c'est amer.

Lettres.

Chez lai , chez vous surtout , une aigreur s'est glissée ; Elle dure et s'augmente', et corrompt la pensée. Vous lui pardonnez bien , mais en Dieu seulement , Et sans entendre à rien d'humain et de clément. Et cette amitié morte au fond de vous remue; Et si dans mon discours son ombre est revenue , Si le nom, par mégarde, irrite un souvenir, • Un sourire blessé ne se peut retenir , Et vous rejetez loin l'affection trompée Comme on fait sous lé pied la couleuvre coupée.

Et pourtant, dès l'enfonce, en vos prés les plus verts l Par vos jeux , par vos goûts ressemblants et divers , Aux plus beaux des vallons de votre Normandie , Vous , effeuillant déjà les fleurs qu'il étudie ; Vous, plus brillant, plus gai de folie, et plus vain A dissiper, poète, un trésor plus divin; Lui plus grave , et pourtant aimable entre les sages , S'éprenant des douceurs comme vous des orages ; Et puis avec les ans tous les deux divisés (Non de cœur) et menant voff sentiers moins croisés* Lui *lans la raison saine et l'étude suivie , Et la possession plénière de la vie , Et l'obligeance heureuse , et tout ce qui s'accroît En estime, en savoir, sous un antique toit, Et chaque jour enfin, dans sa route certaine, ' Tournant au docte Huet , — mais Vous au La Fontaine ; Vous , pauvre Ami sensible , avec vos tendres vers , Avec tous vos débris délicieux et chers , Vos inquiets tourments de choses si sacrées ,

Vos combats de désirs et vos fautes pleurées ; Tous deux liés toujours , Vous d'erreurs assailli , Jusqu'en Dieu rejetant ce coeur trop défailli Qu'un bruit de blâme humain y va troubler encore ; Lui ( ne l'enviez pas ! ) jouissant qu'on l'bonore ; Tous les deux, vous avez vieilli !

Oh ! quand , après le charme et les belles années , L'amitié , déjà vieille , en nos âmes tournées S'ulcère et veut mourir, oh ! c'est un mal affreux ! Le passé tout entier boit un fiel douloureux. L'ami qui de nous-même, hélas ! faisait partie, Qu'en nous tenait vivant le nœud de sympathie , Cet ami qu'on portait , frappé d'un coup mortel (J'en parle ayant souffert quelque chose de tel) , Est comme un enfant mort dans nos flancs avant l'heure , Qui remonte et s'égare et corrompt sa demeure ; Car il ne peut sortir ! Et ce fardeau si doux , Qui réchauffait la vie ainsi doublée en nous , N'est plus qu'un ennemi, le fléau. des entrailles. Pour te guérir alors, ô cœur saignant qui railles, Ce n'est pas l'ironie et le sourire amer Qu'il faut, triste lueur de tout secret enfer ! Mais c'est un vrai pardon , et non , comme on le nomme , Un pardon eu Dieu seul , mais aussi devant l'homme , Devant l'ami blessé , s'il se peut ; ne laissant En lui non plus qu'en nous nul poison renaissant. C'est en priant qu'Élie, ou le Dieu de Lazare, Réveille dans nos flancs'cet enfant qui s'égare , Le rende à notre chair sans plus l'aliéner, Ou l'aide doucement de nous à s'éloigner.

J'ai souvent , dit Jean-Paul , le funèbre prophète , Cette fois plus touchant , — j'ai souhaité pour fête D'être témoin sur terre , attentif et caché , De tout cœur qu'un pardon aurait soudain touché , . Et des embrassements où le reproche expire , Quand l'ame que l'Amour ranime à son empire , Comme un osier en fleur qu'un vent avait courbé , Violent , du côté du marais embourbé , Se redresse au soleil et brille sur la haie Par le plus gai duvet de toute l'oseraie.

Mais quand l'aigreur mauvaise a duré trop long-temps , Quand le pardon se tait , c'est en vain qu'au printemps Vous marchez , seul et Roi , dans vos plaines brillantes , L'ame ouverte aux parfums des forêts et des plantes , Admirant l'Océan où s'achèvent les cieux ; Car ce nuage prompt , cette ride en vos yeux , Qu'est-ce ? sinon en vous un souvenir qui passe , Réveillé par le lieu peut-être , par la trace Qu'y laissa votre ami , discourant autrefois Avec vous de ces fleurs et du nom de ces bois , Et du dôme sans fond qui s'appuie à l'abîme... , Ou des molles erreurs qui furent votre crime.

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