A. MADAME RECAMIER
Dans ce frais pavillon de marbre et de verdure , Quand le flot naturel avec art détourné , Pour former un doux lac , vient baiser sans murmure Le pourtour attiédi du pur jaspe veiné ;
Quand le rideau de pourpre assoupit la lumière , Quand un buisson de rose achève la cloison ; Chaste au sortir du bain ; ayant laissé derrière Humide vêtement , blanche écume et toison ;
De fine mousseline à peine revêtue , Assise , un bras fuyant , l'autre en avant penché ; Son beau pied , non chaussé , d'albâtre et de statue , S'éclairant, au parvis , d'un reflet détaché,
Au parvis étoile , d'où transpire et s'exhale Par les secrets d'un art , magicien flatteur , Quelque encens merveilleux , quelque rose , rivale Des roses du buisson à naïve senteur ;
Simple, et pour tout brillant, dans l'oubli d'elle-même, A part ce blanc de lys et ces contours neigeux , N'ayant de diamant, d'or et de diadème, Que cette épingle en flèche attachant ses cheveux ;
N'ayant que ce dard-là , cette pointe légère , Pour dire que l'abeille aurait bien son courroux , Et pour nous dire encor qu'elle n'est pas bergère , Un cachemire à fleurs coulant sur ses genoux ;
Sans miroir, sans ennui , sans un pli qui l'offense , Sans rêve trop ému ni malheur qu'on pressent , Mêlant un reste heureux d'insouciante enfance A l'éclair éveillé d'un intérêt naissant ;
Qu'a-t-elle, et quelle est donc, ou mortelle ou déesse, Dans son cadre enchanté de myrte et de saphir, Cette élégante enfant, cette Hébé de jeunesse, Hébé que tous les Dieux prendraient peine à servir ?
Elle est trouvée enfin la Psyché sans blessure , La Nymphe sans danger dans les bains de Pallas ; C'est Ariane heureuse, une Hélène encor pure, Hélène avant Paris, même avant Ménélas !
Une Armide innocente , et qui de même enchaîne ; Une Herminie aimée , ignorant son lien ; Aux bosquets de Pestum une jeune Romaine Songeant dans un parfum à quelque Émilien !
C'est celle que plus tard , non plus Grecque naïve , Fleur des palais d'Homère et de l'antique ciel , Mais Béatrix déjà, plus voilée et pensive, Canove ira choisir pour le myrte immortel !
* Mais à quoi tout d'abord rêve-t-elle à l'entrée De son bel avenir , au fond de ses berceaux <? ; A quoi s'oublie ainsi la jeune Idolâtrée? :..... A quelle odeur subtile? à quel soupir des eaux ^ ;:
3 lu PENSÉES D'AOUT.
A quel chant de colombe ?... à sa harpe éloignée ? A l'abeille, au rayon ?... au piano de son choix ? Peut-être au char magique où luit la Destinée , Au frère du Consul , à ceux qui seront Rois ?
A l'épée , au génie , à la vertu si sainte ,
A tout ce long cortège où chacun Ta venir
La nommer la plus belle , et dans sa chaste enceinte ,
S'irriter, se soumettre, et bondir, et bénir?
Car qui la vit sans craindre , en ces heures durables , En ces printemps nombreux et si souvent nouveaux , Les sages et les saints eux-mêmes égarantes , Les pères et les fils , enchaînés et rivaux ?
Heureuse, elle l'est donc ; tout lui chante autour d'elle ; Un cercle de lumière illumine ses pas ; C'est miracle et féerie ! — Arrêtez , me dit-elle ; Heureuse , heureuse alors , oh ! ne le croyez pas !
— Elle a dit vrai... — Du sein de la fête obligée, En plein bal , que de fois ( écoutez cet aveu ) , - Songeant au premier mot qui l'a mal engagée, Retrouvant tout d'un coup l'irréparable voeu ,
Le retrouvant cruel , mais respectable encore , ( Car , même dans le trouble et sous l'attrait , toujours , La Décence à pas lents, la Crainte qui s'honore, De leur ton cadencé notèrent ses détours),
Que de fois donc , sentant cette lutte trop forte , Du milieu des rivaux qui n'osent l'effleurer, En hâte de sortir , un pied hors de la porte , Elle se mit, ainsi que Joseph, à pleurer !
Et pleurant sous les fleurs , et de sa tête ornée Épanchant les ennuis dans un amer torrent , Elle dit comme Job : « Que ne suis-je pas née ! » Tant le bonheur d'hymen lui semble le plus grand !
Que de fatigue aussi, de soins (si l'on y pense) , Que d'angoisse pour prix de tant d'heureux concerts , Triomphante Beauté , que Ton croit qui s'avance D'une conque facile à la crête des mers !
L'Océan qui se courbe a plus d'un monstre humide , Qu'il lance et revomit en un soudain moment. *
Quel sceptre, que d'efforts, 6 mortelle et timide, Pour tout faire à vos pieds écumer mollement !
Ces lions qu'imprudente, elle irrite, elle ignore, Dans le cirque, d'un geste, il faut les apaiser ; Il faut qu'un peuple ardent qui se pousse et dévore A ce ruban tendu s'arrête sans oser.
O fatigue du corps ! 6 fatigue de l'âme !
Scintillement du front qui rougit et pâlit !
Que sa rosée a froid ! Cette rougeur de flamme Cache un frisson muet qu'en vain elle embellit !
Ah ! c'est depuis ce temps , même depuis l'automne . Quand la fête est ailleurs, quand l'astre pâle a lui , Quand tout débris sauvé, toute chère couronne, Au souvenir sacré se confond aujourd'hui ;
Lorsque causant des morts, des amitiés suprêmes, Dans ce salon discret, le soir, à demi-voix , Pour Vous qui les pleurez, pour les jeunes eux-mêmes, Le meilleur du discours est sur ceux d'autrefois,
C'est seulement alors, qu'assurée avec grâce, Recouvrant les douleurs d'un sourire charmant , Vous acceptez la vie , et, repassant sa trace , Vous lui pardonnez mieux qu'aux jours d'enchantement.
Le dévoûment plus pur, l'amitié plus égale, Les mêmes , quelques-uns , chaque fois introduits , Le bienfait remplissant chaque heure matinale, Le génie à guérir, à sauver des ennuis ;
Au soir, quelque lecture ; aux jours où l'on regrette , Un chant d'orage encor sur un clavier plus doux ; Puis l'entretien que règle une muse secrète, Tout un bel art de vivre éclos autour de vous :
Sur le mal , sur le bien , sur l'amour ou la gloire , Sur tout objet, cueillir un rayon adouci , En composer un mieux , à quoi vous voulez croire , Voilà, voilà votre art, votre bonheur aussi !
Aimez-le, goûtez-en la pâleur inclinée ; Il fuyait ce bain grec ou nous vous admirons. — Rappelons-nous l'aveu de la plus fortunée, Mortels , sous tant de jougs où gémissent nos fronts !