A MADAME DE STAËL
Au sein de Parthénope as-tu goûté la vie ?
Dans le tombeau du monde apprenons à mourir ! Sur cette terre en vain , splendidement servie , Le même astre immortel règne sans se couvrir ;
En vain , depuis les nuits des hautes origines ,
Un ciel inaltérable y luit d'un fixe azur,
Et , comme un dais sans plis au front des Sept-Collines ,
S'étend des monts Sabins jusqu'à la tour d'Astur :
Un esprit de tristesse immuable et profonde Habite dans ces lieux et conduit pas à pas ; Hors l'écho du passé, pas de voix qui réponde ; Le souvenir tous gagne, et le présent n'est pas.
Accouru de l'Olympe, au matin de Cybèle, Là Saturne apporta l'anneau des jours anciens ; Janus assis scella la chaîne encor nouvelle ; Vinrent les longs loisirs des Rois Arcadiens.
Et sans quitter la chaîne, en descendant d'Évandre, On peut , d'or ou d'airain , tout faire retentir : Chaque pierre a son nom , tout mont garde sa cendre , Vieux Roi mystérieux , Scipion ou martyr.
Avoir été, c'est Rome aujourd'hui tout entière. Janus ici lui-même apparaît mutilé ; Son front vers l'avenir n'a forme ni lumière , L'autre front seul regarde un passé désolé.
Et quels aigles pourraient lui porter les augures , Quelle Sibylle encor lui chanter l'avenir ?
Ah ! le monde vieillit, les nuits se font obscures... Et nous venus si tard , et pour tout voir finir ,
Nous, rêveurs d'un moment, qui voulons des asiles, Sans plus nous émouvoir des spectacles amers , Dans la Ville éternelle, il nous siérait , tranquilles, An bout de son déclin , d'attendre l'Univers.
Voilà de Gestius la pyramide antique ;
L'ombre au bas s'en prolonge et meurt dans les tombeaux * .
Le soir étend son deuil et plus avant m'explique
La scène d'alentour, sans voix et sans flambeaux.
Comme une cloche au loin confusément vibrante , La cime des hauts pins résonne et pleure au vent : Seul bruit dans la nature ! on la croirait mourante ; Et, parmi ces tombeaux, moi donc, suis-je vivant?
* Le cimetière des Protestans à Rome.
Heure mélancolique où tout se décolore Et suit d'un vague adieu l'astre précipité !
Les étoiles au ciel ne brillent pas encore :
Espace entre la vie et' l'immortalité !
Mais , quand la nuit bientôt s'allume et nous appelle Avec ses yeux sans nombre ardents et plus profonds , L'esprit se reconnaît, sentinelle fidèle , Et fait signe à son cbar aux lointains horizons.
C'est ainsi que ton œil , ô ma noble Compagne , Beau comme ceux des nuits, à temps m'a rencontré ; Et je reçois de Toi , quand le doute me gagne , Vérité , sentiment , en un rayon sacré.
Celui qui dans ta main sentit presser la sienne , Pourrait-il du Destin désespérer jamais ?
Rien de grand avec toi que le bon n'entretienne , Et le chemin aimable est près des hauts sommets.
Tant de trésors voisins , dont un peuple se sèvre , Tentent ton libre esprit et font fête à ton cœur. Laisse-moi découvrir son secret à ta lèvre, Quand le fleuve éloquent y découle en vainqueur !
De ceux des temps anciens et de ceux de nos âges Long-temps nous parlerons , vengeant chaque immolé ; Et quand, vers le bosquet des pieux et des sages, Nous viendrons au dernier, à ton père exilé * ,
Si ferme jusqu'au bout en lui-même et si maître , Si tendre au genre humain par oubli de tout fiel , Nous bénirons celui que je n'ai pu connaître , Mais qui m'est révélé dans ton deuil éternel !
• M. Necker était mort assez peu de temps ayant cette pièce , qui doit dater de 1805.
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