‹ Poésies complètes de Sainte-Beuve: Joseph Delorme; Les consolations; PenséesChapitre 97 sur 121 · A M. J. MAURICE · texte numérisé non relu

A M. J. MAURICE

Dans le Jura.

Nous gravissions de nuit une route sévère , Une côte escarpée aux rochers les plus hauts ; L'orage avait cessé ; chaque nue en lambeaux Flottait, laissant des jours où brillait quelque sphère.

Une raie un peu blanche au loin parut se faire : C'est l'aube, dit quelqu'un; — et sur ces monts si beaux, Si beaux de ligne sombre, et pour moi si nouveaux , Je chantais en mon cœur : Voyons l'aube légère !

Mais, à peine à mon siège où j'étais remonté,

Le sommeil du matin, pesant, précipité,

Ferma de plomb mes yeux. — Quand déjà l'aube errante

Luit du bord éternel , ainsi l'autre sommeil , Le sommeil de la mort saisit l'ame espérante , Et nous nous réveillons au grand et plein soleil !

SONNETS

Je côtoyais ce lac , tant nommé dans mon rêve ; Je le tenais enfin , et j'en voyais le tour.

Le rapide bateau l'embrassait d'un seul jour. Joyeux , je commençais ce qui sitôt s'achève.

Chaque instant amenait- quelque nom qui se lève : Coppet venait de fuir; Lausanne avait son tour; Vevay luisait déjà sous sa légère tour ; Clarens... quoi? c'est Clarens ! bosquet d'ardente sève!

J'admirais , mais sans pleurs , mais sans jeune transport ;

Rien en moi ne chantait ou ne faisait effort.

Je disais : Est-ce tout ? — Le peu de ce qu'on aime ,

La fin des longs désirs , leur inégale part ,

Me revenait alors ; je m'accusais moi-même ,

Beaux monts, cadre immortel , et que je vois trop tard!

Mais , dans l'autre moitié du rapide passage , Un mot dit sans dessein fit naître à mon, côté , Fit jaillir un regard d'esprit et de beauté, Tout un jeune bonheur, tout un charmant langage.

Elle parlait du Beau dont Dieu peignit l'image , Des grands livres, de l'art vu dans sa majesté , Du coteau plus sévère et trop vite quitté , Puis de sa chère enfant au retour du voyage !

Je la voyais au coeur, sur ce lac. transparent , Aimant tout ce qu'on aime en la vie en entrant , Confiante jeunesse, admirante et sereine!

Mon regard aux coteaux glissait moins attaché; Et, tous ces sentiments accompagnant la scène, Les lieux furent plus beaux, — je revins plus touché.

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