Livre ton âme à la pénitence et prie
LALAGÉ, se levant brusquement.
Je ne puis prier 1 — Mon âme est en guerre avec
Dieu!
Les bruits effrayants de la gaîté en bas troublent mes sens ! — Va I je ne puis prier —
104 POBSIBS COMPLÈTES
Les effluves printaniers du jardin me tourmentent l Ta présence me chagrine — Va I Ta robe de prêtre me remplit de terreur — ton crucifix d'ébène d'horreur et de crainte I
LI MOINE
Songe à ton âme précieuse I
L AL AGE
Songe à mes premiers jours 1 — Songe à mon père et à ma mère dans le Ciel 1 Songe à notre demeure
paisible, et au ruisseau qui courait devant la porte I Songe à mes petites sœurs! — Songe à elles I et songe à moi I — Songe à mon amour constant et à ma foi — à ses vœux — à ma ruine. — Songe
— songe à mon indicible misère I — Va-t'en !
Mais reste, mais reste I — Que parlais-tu, de prière et de pénitence? N'as-tu pas parlé de foi et de vœux devant le trône?
LE MOINE
Oui.
L AL ÂGÉ
C'est bien, il î/ a un vœu qui doit être fait — un vœu sacré, impérieux, et urgent, un vœu solennel I
POEMES DE l'âge MUR 105
LE MOINE
Ma fille, ce zèle est bien.
LALAGÉ
Père, ce zèle est tout autre que bien I As-tu un crucifix prêt pour ce vœu I un crucifix où jurer ce vœu sacré?
(// lui présente le sien.) Pas celui-là — Oh, non! — non! — non I
{Frissonnant,)
Pas celui-là ! Pas celui-là ! — Je te le dis, saint
homme, tes vêtements et ta croix d'ébène m'épouvantent I Arrière ! j'ai un crucifix, moi-même, moi j'ai un crucifix! Je pense qu'il est bien que l'acte — le vœu — le symbole de l'acte — et le témoin de l'acte soient semblables, père 1
(Elle tire an poignard à la garde en croix, et Vélevant haut.) Voici la croix sur laquelle un vœu comme le mien est inscrit au Ciel 1
LE MOINE
Tes paroles sont de la folie, ma fille, et disent un but impie — tes lèvres sont livides — tes yeux sont hagards — ne tente pas la colère divine!
Arrête avant qu'il ne soit trop tard I —- Oh I ne sois
pas — ne sois pas téméraire I — Ne jure pas ce serment — oh 1 ne le jure pas I
LiULAGÉ
C'est juré I
Un appartement dans un Palais.
POLITIAN ET BALDAZZAR BALDAZZAR
ecoue-toi maintenant, Politianl
Tu ne dois pas l'abandonner — non vraiment, vraiment, tu ne
t'abandonneras pas à ces caprices. Sois toi-même !
Débarrasse-toi de ces vaines fantaisies qui t'obsèdent,
et vis, car maintenant tu meurs 1
POLITIAN
Du tout, Baldazzar I Assurément je vis.
BALDAZZAR
Politian, cela m'afflige de te voir ainsi.
POÈMES DE l'aQB MUR 107
POLITIAN
Baldazzar, cela m'afflige de te donner sujet d'affliction, mon estimé ami. Ordonne, seigneur ! que voudrais-tu que je fisse? Selon ton désir je secouerai cette nature que j'ai héritée de mes ancêtres, que j'ai sucée avec le lait de ma mère, et je ne serai plus Politian, mais quelqu'un autre. Ordonne, seigneur !
BALDAZZAR
Aux camps, alors — aux camps — au sénat ou aux camps.
POLITIAN
Hélas I Hélas !
Il y a un lutin qui me suivrait même là ! Il y a un lutin qui m'a suivi même là ! 11 y a — quelle est cette voix ?
BALDAZZAR
Je ne l*ai pas entendue.
Je n'ai entendu d'autre voix que la tienne, et l'écho de la tienne .
POLITIAN
Alors je n'ai que rêvé.
BALDAZZAR
Ne donne pas ton âme aux rêves îles camps — la cour te conviennent — la Renommée t'attend — la Gloire t'appelle —
108 POisiBS C0MPLBTB3
et tu ne veux entendre la trompette de sa voix, pour écouter des sons imaginaires et des voix de fantômes.
POLITIAN
C'est une voix de fantôme !
Ne Tas-tu pas entendue, alors ?
BALDAZZAR
Je ne l'ai pas entendue.
POLITIAN
Tu ne Tas pas entendue! — Baldazzar, ne me parle plus
à moi, Politian, de tes camps et de tes cours.
Oh, je suis malade, malade, malade, jusqu'à la mort
même, des vanités creuses et sonores de la Terre peuplée 1 Aie patience encore avec moi ! Nous avons été enfants ensemble — camarades
d'école — et maintenant nous sommes amis — mais nous ne le
serons plus longtemps — car dans la Ville Eternelle tu me rendras un doux et cher service, et un Pouvoir — un Pouvoir auguste, bienveillant et suprême — alors t'absoudra de tous autres devoirs envers ton ami.
BALDAZZAR
Tu énonces une énigme affreuse que je ne veux pas comprendre.
POÈMBS DE l'âge MUR 109
POLITIAN
Maintenant, cependant, que le Destin approche et que les Heures respirent à peine, les sables du Temps se changent en grains d'or, et m'éblouissent, Baldazzar. Hélas! Hélas! Je ne puis mourir, avec dans mon cœur un goût aussi ardent du beau que celui qui s'y est allumé. Il me semble que l'air est plus embaumé qu'à l'ordinaire — de riches mélodies flottent sur les brises — un charme plus rare pare la terre — et avec un éclat plus pur la lune paisible se tient dans le Ciel — Écoute I écoute I tu ne peux
pas dire que tu n'entends pas maintenant, Baldazzar?
BALDÂZZAR
Vrai, je n'entends pas .
POLITIAN
Ne pas l'entendre! — écoute maintenant! — écoute ! — le son le plus faible.
et cependant le plus doux que jamais oreille entendit :
Une voix de femme ! — et la douleur dans ses intonations î
Baldazzar, elle m'oppresse comme un charme !
Encore 1 — encore ! — comme solennellement elle tombe
dans le cœur de mon cœur ! Cette éloquente voix,
110 POisiBS COMPLÈTES
je ne l'ai certes jamais entendue — cependant il serait bien
que je l'eusse seulement entendue avec ses notes vibrantes
dans mes premiers jours I
BALDAZZAR
Je l'entends moi-môme à présent- Silence I — la voix, si je ne me trompe grandement, vient de cette croisée — là-bas — que vous pouvez
voir très distinctement par la fenêtre — elle appartient» pas vrai? à ce palais du Duc.
La chanteuse est sans doute sous le toit de son Excellence — et peut-être même est-ce « ette Alessandra dont il parlait comme fiancée à Castiglione, son fils et héritier.
POLITIAN
Silence I — elle revient de nouveau 1
SA VOIX, très faiblement,
« Et ton cœur est-il assez fort pour me laisser ainsi, moi qui t'ai aimé si longtemps dans la richesse et le deuil ?
Et loQ cœur est-il assez fort pour me laisser ainsi ?
Dis non — dis non 1 »
POÈMES DB l'âge MUR 111
BALDAZZAR
La chanson est anglaise et souvent je l'ai entendue dans la joyeuse Angleterre — jamais aussi plaintivement — Écoute l écoute ! elle revient de nouveau.
LA VOIX, pins distinctement.
« Est-il assez fort
pour me laisser ainsi,
moi qui t'ai aimé si longtemps
dans la richesse et dans le deuil ?
Et ton cœur est-il assez fort
pour me laisser ainsi ?
Dis non — dis non! »
BALDAZZAR
Elle s'est tue et tout est silence.
POLITL\N
Tout n'est pas silence !
Descendons,
BALDAZZAR POLITIAN
Descends, Baldazzar, va !
BALDAZZAR
L'heure devient tardive — le Duc nous attend ta présence est attendue dans la salle en bas. Qu'as-tu, Comte Politian ?
LA VOIX, distinctement,
« Moi qui t'ai aimé si longtemps dans la richesse et le deuil, et ton cœur est-il assez fort?
Dis non — dis non ! »
BALDAZZAR
Descendons! — il est temps. Politian, donne
ces fantaisies au vent. Rappelez-vous, je vous prie,
que votre maintien dernièrement avait un air de
rudesse envers le Duc. Secoue-toi et rappelle-toi !
POLITIAN
Me rappeler? Je le fais. Va devant I Je me rappelle.
(Sortant.) Descendons. Crois-moi, je donnerais volontiers, je donnerais les vastes terres de ma comté pour voir ce visage caché derrière cette persienne
là-bas — « pour contempler ce visage voilé, et entendre encore une fois cette voix silencieuse. >
BALDAZZAR
Laissez-mai vous prier, seigneur, de descendre avec moi — le Duc pourrait s'offenser. Descendons, je vous prie.
LA VOIX, fortement.
Dis non — dis non !