‹ Poésies complètesChapitre 4 sur 70 · LE CORBEAU · texte numérisé non relu

LE CORBEAU

Une fois, par un triste minuit, comme je méditais,

faible et las, sur quelques bizarres et curieux volumes de science

oubliée — tandis que je baissais la tète, presque assoupi, tout à

coup il y eut un heurt, comme de quelqu'un frappant doucement, frappant

à la porte de ma chambre.

« C'est quelque visiteur », murmurai-je, heurtant à

la porte de ma chambre — seulement cela et rien de plus.

Ah, je me souviens distinctement que c'était dans le froid Décembre,

et chaque tison, mourant séparé, façonnait son fantôme sur le parquet.

Impatiemment je désirais le matin ; — vainement j'avais tenté d'emprunter

Pas le moindre salut il ne fît ; pas un instant il ne s'arrêta ni nhésita ;

mais avec un port de seigneur ou de dame, il se percha sur la porte de ma chambre —

il se percha sur un buste de Pallas juste au-dessus de la porte de ma chambre —

il se percha, et s'installa, et rien de plus.

Alors cet oiseau d'ébène cajolant ma triste imagination à sourire

avec le grave et sévère décorum de sa contenance et de son port :

« Quoique ta crête soit tondue et rasée », dis-je, « tu n'es sûrement pas un lâche,

Corbeau fantômal, sombre et vieux, errant loin du rivage de la Nuit —

dis-moi quel est ton nom seigneurial sur le rivage Plutonien de la Nuit ! »

Fit le Corbeau: « Jamais plus. »

Je m'étonnai beaucoup que ce vilain volatile parlât

si clairement, quoique sa réponse eût peu de signification — et d'à-

propos ; car nous ne pouvons nous empêcher de convenir

qu'aucun être humain vivant n'eût jamais la bénédiction de voir un oiseau sur la

porte de sa chambre —

un oiseau ou une bête sur un buste sculpté au-dessus de la porte de sa chambre, avec un nom tel que « Jamais plus ».

Mais le Corbeau, perché solitaire sur le buste tranquille, disait seulement

ce seul mot; comme si son âme en ce seul mot il épanchait.

Il ne dit rien de plus ; — il ne remua pas une plume —

jusqu'à ce que je murmurai à peine, « D'autres amis se sont envolés déjà —

demain îl me quittera, comme mes Espérances se sont envolées déjà. »

Alors l'oiseau dit : « Jamais plus. »

Effrayé du silence rompu par une réplique dite si à propos :

« Sans doute », dis-je, « ce qu'il répète est son seul savoir et sa seule richesse,

appris de quelque maître malheureux que le Désastre sans merci

suivait vite et suivait plus vite jusqu'à ce que ses chansons n'eussent qu'un seul refrain —

jusqu'à ce que les chants funèbres de son espoir n'eussent plus que ce refrain mélancolique

de « Jamais — Jamais plus ».

Mais le Corbeau cajolant encore toute ma triste âme à sourire,

vite je roulai un siège à coussins en face de Toiseau et du buste et de la porte ;

puis, me laissant tomber sur le velours, je me mis à enchaîner

fantaisies à fantaisies, pensant à ce que ce sinistre oiseau d'autrefois —

à ce que ce lugubre, maladroit, fantômal, maigre, sinistre oiseau d'autrefois

voulait dire en croassant « Jamais plus ».

C'est ce que j'étais occupé à deviner, mais sans exprimer une syllabe

à l'oiseau dont les yeux de feu maintenant me brûlaient jusqu'au fond de mon sein ;

c'est ce que je cherchais à deviner et plus encore, assis, ma tête reposant à l'aise

sur l'enveloppe de velours du coussin où la lumière de la lampe ruisselait,

sur l'enveloppe de velours violet où la lumière de la lampe ruisselait,

mais qu'e//e ne touchera, ah, jamais plus I

Alors il me sembla que l'air devenait plus dense, parfumé par un encensoir invisible

balancé par des séraphins dont les faibles bruits d& pas tintaient sur le parquet moelleux.

« Malheureux », m'écriai-je, « ton Dieu t'a prêté — par ces anges t'a envoyé

le répit — le répit et le nepenthes à tes souvenirs de Lenore I

Bois, oh, bois ce doux nepenthes, et oublie ta Lenore

perdue ! »

Fit le Corbeau: « Jamais plus ».

« Prophète! » dis-je, « créature du mal 1 — Prophète cependant, oiseau ou démon ! —

Soit que le Tentateur t'ait mandé ou soit que la Tempête t'ait rejeté sur ce rivage,

désolé, mais indompté, sur cette terre déserte enchantée —

sur ce foyer hanté par l'Horreur — dis-moi vraiment, je t'implore —

y a-t-il, — y a t-il un baume dans Galaad? Dis-mo — dis-moi, je t'implore I »

Fit le Corbeau;* Jamais plus ».

« Prophète » dis-je « créature du mal — Prophète cependant, oiseau ou démon !

Par ce Ciel qui s'incurve au-dessus de nous — par ce Dieu que tous deux nous adorons —

dis à cette âme de douleur chargée, si, dans le distant Eden,

elle étreindra une jeune fille sanctifiée que les anges nomment Lenore —

elle étreindra une rare et radieuse jeune fille que le s anges nomment Lenore. »

Fit le Corbeau : « Jamais plus ».

« Soit ce mot le signal de notre séparation, oiseau ou démon » hurlai-je en me levant —

« retourne dans la tempête et au rivage Plutoniende la Nuit.

Ne laisse aucune plume noire comme trace de ce mensonge que ton âme a dit !

Laisse ma solitude inviolée ! Quitte le buste au-dessus de ma porte !

Ote ton bec de mon cœur, etôteta forme de ma porte!»

Fit le Corbeau : « Jamais plus ».

Et le Corbeau, ne voletant jamais, siège encore, siège

encore sur le pallide buste de Pallas juste au-dessus de la

porte de ma chambre ; et ses yeux sont tout semblables à ceux d'un démon

qui rêve, et la lumière de la lampe coulant sur lui projette son

ombre sur le parquet ; et mon âme, hors de cette ombre qui gît flottante sur

le parquet, ne s'élèvera -- jamais plus I

Publié en 1845.

Page 1