LA VALLÉE NIS
Bien loin — bien loin —
bien loin — aussi loin au moins
que le jour, s'étend cette vallée
là-bas dans rorient doré —
toutes les choses charmantes — ne sont-elles pas
bien loin — bien loin ?
On l'appelle la Vallée Nis.
Et il y a un conte Syriaque
au sujet d'elle, que le temps
défend d'interpréter.
Quelque chose sur le dard de Satan —
quelque chose sur les ailes des anges —
beaucoup de choses sur un cœur brisé —
toutes choses malheureuses :
car « la Vallée Nis » au mieux
veut dire « la Vallée de l'Agitation ».
Autrefois souriait un silencieux vallon où personne ne demeurait,
étant partis pour les guerres — et les rusées, les mystérieuses étoiles avec un visage plein de signification, se penchaient sur les fleurs non gardées: où le rayon de soleil dégouttait rouge, en passant à travers les hautes tulipes, puis devenait plus pâle en tombant sur la tranquille Asphodèle.
Maintenant les malheureux devront confesser
que rien n'y est sans mouvement :
Hélène, comme tes yeux humains,
y reposent les inquiètes violettes —
et rherbe grasse s'y balance
sur la vieille tombe oubliée —
goutte à goutte du sommet des arbres
la rosée éternelle y tombe —
les arbres vagues et rêveurs
y roulent comme des mers sous la brise du nord
autour des orageuses Hébrides —
les nuages éclatants y volent
avec un bruissement éternel,
à travers le ciel frappé de terreur,
roulant comme une cascade
par-dessus le mur de feu de l'horizon —
la lune y brille la nuit
d'un éclat très incertain —
le soleil y passe en vacillant le jour
« sur les collines et au loin ».
Voir In Vallée de V Agitation, p. 181.
Dans une note que j'ai sous les yeux, Charles Dickens faisant allusion à une étude que je fis un jour du mécanisme de Baniahij Rudge, dit : « — En passant, avez-vous remarqué que Godwin a écrit son Caleb Williams en commençant par la fin? Il a d'abord embarrassé son héros dans un tissu de difficultés formant le second volume puis il a imaginé de quoi justifier ce qu'il avait fait. Cela forme le premier. »
Je ne puis croire tel le mode précis de procédé de Godwin — et vraiment ce qu'il dit lui-même ne s'accorde pas tout à fait avec l'idée de jM. Dickens— mais l'auteur de Caleb Williams était un trop bon artiste pour ne pas percevoir les avantages résultant d'un procédé du moins en quelque sorte semblable à celui-ci. Rien de plus clair :
tout plan, digne de ce nom, doit être élaboré en vue de son dénouement avant que Ton puisse y toucher en rien avec la plume. C'est seulement en ayant constamment en vue le dénouement qua nous pouvons donner à un plan son air indispensable de conséquence ou de causalité, en laisant tendre de tous points les incidents et surtout le ton au développement de notre intention.
Il y a, je crois, une erreur radicale dans le mode usuel de bâtir un récit. Chaque récit fournit une thèse — ou bien une thèse est suggérée par un incident du jour — ou bien, ce qui est mieux, l'auteur est décidé à une combinaison d'événements frappants qui doivent former simplement la base de son récit — avec, en général, Tintention de combler par la description, le dialogue, ou même un commentaire personnel, les lacunes de fait et d'action qui peuvent, de page en page, devenir plus visibles.
Je préfère commencer par la considération d'un effet. Ayant toujours en vue l'originalité — car il agit faussement vis-à-vis de lui-même, celui qui se hasarde à se dispenser d'une source d'intérêt aussi claire et aussi facilement attingible — je me dis,en premier lieu: « Des innombrables effets ou impressions dont est susceptible le cœur, l'intelligence, ou (plus généralement) l'âme, lequel choisirai-je, en l'occasion présente? » Ayant choisi
premièrement un effet nouveau, deuxièmement, un effet éclatant, j'examine s'il peut mieux être mis en œuvre par les incidents ou le ton — ou par d'ordinaires incidents et un ton particulier, ou par le dialogue, ou par une double particularité des incidents et du ton — cherchant ensuite autour de moi (ou plutôt en moi) telles combinaisons d'événements ou de ton qui pourront le mieux m'aider à la construction de l'effet.
J'ai souvent pensé combien serait intéressant un article de revue écrit par un auteur quelconque qui voudrait — c'est-à-dire qui pourrait — détailler, pas à pas, les processus par lesquels une quelconque de ses compositions a atteint son point extrême d'accomplissement. Pourquoi un article de ce genre n'a jamais été livré au public, je ne saurais le dire — peut-être la vanité des auteurs en est-elle seule la cause,
La plupart des écrivains — les poètes surtout — préfèrent qu'on comprenne qu'ils ne composent que par une sorte de belle furie — une intuition extatique — et seraient positivement saisis de terreur de laisser le public jeter un regard derrière la scène, sur l'élaboration et les apprêts vacillants de la pensée — sur les vrais buts seulement saisissables au dernier moment — sur les innombrables éclairs de l'idée qui n'arrive pas à sa maturité complète — sur les fantaisies déjà mises
au point mais qu'il faut rejeter avec désespoir comme inadaptables — sur les choix et les rejets scrupuleux — sur les ratures et les interpolations pénibles — en un mot, sur les rouages et le mécanisme — sur les ficelles, sur les échelles, les trappes, les plumes de coq, sur le fard et les mouches, qui, en quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, constituent la mise en scène de Vhistrion littéraire.
Je sais très bien, d'ailleurs, que le cas est très rare où l'auteur est à même de retracer pas à pas le chemin parcouru pour arriver à ses conclusions. En général, les suggestions n'apparaissent que dans un pêle-mêle, et sont de même poursuivies et oubliées.
Quant à moi, je n'ai jamais eu la moindre difficulté à me rappeler les pas successifs de n'importe laquelle de mes compositions ; et puisque l'intérêt d'une analyse ou d'une reconstitution est un desideratum tout à fait indépendant de tout intérêt réel ou imaginaire présenté par l'œuvre analysée, on ne considérera pas comme un manque de décorum de ma part de montrer le modus operandi que j'ai employé pour la construction d'une de mes œuvres. Je choisis le Corbeau comme étant le plus généralement connu. Je me propose de montrer clairement que pas un seul détail de ce poème ne se rapporte soit à l'accident
soit à Fintuition — que cette composition s'est avancée pas à pas vers sa fin avec la précision et les rigides conséquences d'un problème de mathématiques.
Ecartons comme étrangère à Toeuvre, la circonstance, ou, pour mieux dire, la nécessité qui d'abord donna naissance à l'intention d'écrire un poème qui conviendrait au goût populaire et au goût crifique.
x\ous commencerons donc par cette intention.
La considération initiale était celle du développement à donner. Si une œuvre littéraire est trop longue pour être lue d'un seul trait, il faut, malgré nous, nous dispenser de cet effet très important qui dérive de l'unité d'impression. Car s'il faut y revenir pour en achever la lecture, les affaires de ce monde s'en mêlent et Tunité est aussitôt détruite. Mais puisque, ceteris paribus y aucun poète ne peut se permettre de se dispenser de la moindre chose qui puisse concourir au progrès de son dessein, il nous reste à voir seulement si dans l'étendue il y a des avantages qui contrebalancent la perte de Tunité qui y est inhérente. Sur ce point, je réponds tout de suite non. Un long poème n^est en effet qu'une simple succession de poèmes brefs, c'est-à-dire de courts effets poétiques. Il est inutile de démontrer qu'un poème peut s'appeler poème, lorsqu'il excite in-
tensément, en l'élevant, Tàme ; et toute excitation intense, par une nécessité psychique, est brève. C'est ainsi qu'une moitié au moins du Paradis perdu n'est que de la prose — une succession d'excitations poétiques inévitablement suivies de dépressions correspondantes — le tout, privé, par son extrême longueur, de cet élément artistique de première importance, la totalité ou Tunité de l'effet.
11 paraît évident alors qu'il y a une limite bien distincte à la longueur de toutes les œuvres littéraires — la limite d'une seule lecture — et que, malgré que cette limite puisse être avantageusement excédée en certaines compositions de prose telle que le Robinson Crusoe où l'unité n'est pas nécessaire, elle ne peut cependant jamais être excédée dans un poème. Ainsi, le développement devrait être en raison directe de son mérite, en un mot, de son excitation ou de son élévation — ou du degré de réel effet poétique qui peut en être induit, car il est clair que la brièveté doit être en raison directe de l'effet perçu mais toujours sous cette condition qu'une certaine durée est indispensable à la production d'un effet.
Ces considérations en vue, et tenant compte aussi du degré d'excitation que je n'estimais ni au-dessus du goût populaire ni au-dessous du goût critique, j'eus conscience tout de suite delà
longueur exigée par mon sujet — environ cent vers: le poème en a cent huit.
Ma seconde pensée fut le choix d'une impression ou d'un effet à rendre et j'observerai ici qu'en tout ce travail, j'eus constamment en vue le but de rendre mon œuvre universellement d^^'^vQcmhlQ. Je serais entraîné trop loin de mon sujet, si je voulais démontrer un point sur lequel j'ai insisté à plusieurs reprises, et qui, en poésie, n'a pas besoin de démonstration, à savoir que la beauté est le seul domaine légitime de la poésie. Quelques mots cependant pom? élucider ma vraie pensée que quelques-uns de mes amis ont voulu défigurer. Le plaisir à la fois le plus intense, le plus élevé et le plus pur, réside dans la contemplation du beau. Quand en effet les hommes parlent du beau, ils entendent non une qualité, comme on le suppose, mais un effet — ils entendent cette intense et pure élévation de rdme — /zo/i de l'intelligence ou du cœur — que l'on éprouve à la contemplation du beau. Pour moi, je désigne le beau comme le domaine de la poésie, simplement parce que c'est une règle manifeste de TArt que les effets doivent naître des causes directes — que la fin doit être atteinte par les moyens qui peuvent le mieux y conduire — personne n'ayant encore été assez fou pour nier que cette particulière élévation à laquelle il est fait allusion ne soit atteinte
plus aisément dans la poésie. Mais, l'objet Vérité — ou la satisfaction de l'intelligence et l'objet Passion — ou l'excitation du cœur sont beaucoup plus attingibles en prose qu'en poésie. En effet, la Vérité exige une précision et la Passion une simplicité — les vrais passionnés me comprendront — qui sont absolument ennemis de cette Beauté qui, je le répète, est l'excitation ou Télévation agréable de l'âme. Pourtant, ce n'est pas une conséquence que la Passion ou même la Vérité ne soit introduite avec avantage dans un poème — car elles servent à élucider ou à aider l'effet général par contraste, comme les dissonances aident la musique — mais le vrai artiste s'arrangera toujours, d'abord pour leur donner la couleur propre à son but prédominant, et ensuite pour les envelopper autant que possible dans cette Beauté qui est l'atmosphère et l'essence de la poésie.
Considérant donc la Beauté comme mon domaine, la seconde investigation portera sur la recherche du ton approprié à la plus haute manifestation de cette beauté et l'expérience démontre que ce ton est celui de la tristesse. La Beauté, de n'importe quelle espèce, dans son développement suprême, excite invariablement l'âme sensible aux larmes. La mélancolie est donc le ton le plus légitime de tous les tons poétiques.
La longueur, le domaine et le ton étant ainsi déterminés, moyennant l'induction ordinaire, je me mis à chercher quelque artistique fantaisie qui pût me servir de dominante dans la construction du poème, un pivot sur lequel pût tourner l'ensemble. En repassant soigneusement tous effets artistiques ordinaires ou tous détails,à3ins le sens théâtral du mot, je m'aperçus bientôt que le refrain était le plus usuellement employé. Cet emploi universel m'assurait de sa valeur intrinsèque, et m'épargnait la nécessité de l'analyser. Je vis cependant qu'il pouvait être sujet à des améliorations tout en conservant sa condition primitive. Dans son usage le plus ordinaire, le refrain ou ritournelle non seulement est limité au vers lyrique, mais n'impressionne que par la force de la monotonie et dans le ton et dans la pensée. Le plaisir ne naît que de la sensation d'identité, de répétition. — Je résolus de les varier et d'en accroître l'effet en conservant la monotonie du ton mais en variant la pensée : c'est-à-dire de déterminer, de produire des effets constamment nouveaux par une variante da?is l'application du refrain — le refrain lui-même demeurant généralement invariable.
Ces détails arrêtés, je songeai à la nature de mon refrain. Puisque l'application en devait être toujours variée, il était clair que ce refrain devait
être court ; sinon, des difficultés insurmontables auraient surgi et la facilité de la variante serait naturellement pour varier les applications de toute phrase un peu longue, en proportion de la brièveté de la phrase. C'est pourquoi, je ne choisis qu'un seul mot qui me parut devoir être le meilleur refrain.
Il s'agissait maintenant du caractère à donner à ce mot. Ayant fait choix d'un refrain^ la division du poème en strophes n'était qu'un corollaire : le refrain formant la fin de chaque strophe. Une telle fin pour avoir de la force devait être sonore et susceptible d'une cadence prolongée. Ces considérations m'amenèrent à choisir \o long suivi d'un r comme la voyelle la plus sonore et la consonne la plus longue. Le son du refrain ainsi déterminé, il s'agissait de choisir un mot qui le contînt, et fût en rapport aussi avec le ton mélancolique que devait affecter le poème. Il devenait par conséquent impossible de ne pas s'arrêter à ce mot « Nevermore », «Jamais plus » et ce fut le premier qui se présenta à mon esprit.
Le second desideratum portait sur l'emploi continuel de ce moi «Nevermore ».Je m'aperçus aussitôt de la difficulté de trouver une raison plausible de le faire répéter d'une façon continue et monotone par une créature humaine.
Bref, je compris tout de suite combien il serait
difficile de concilier cette monotonie avec l'exercice de la raison dans une créature. Surgit alors l'idée d*une créature irraiso?inante, capable de parole ; et le perroquet se présenta à mon esprit : il devint plus tard un Corbeau, comme également capable de parole et plus intimement en rapport avec le ton de tristesse que je voulais donner au poème. J'étais donc arrivé à la conception d'un Corbeau, oiseau de mauvais augure, répétant avec monotonie le mot « Nevermore » à la fin de chaque strophe d'un poème devant avoir une longueur de cent vers environ.
Mais ne perdant jamais de vue Tobjet suprême ou la perfection sous tous les rapports, je me demandai ; — « De tous les sujets mélancoliques selon l'intelligence universelle de Thumanité, lequel Test le plus ? » La Mort, était la réponse naturelle — « Et quand, me demandai-je encore, le plus triste des sujets est-il le plus poétique? » La réponse vint aussi toute seule : — « Quand il s'allie étroitement à la Beauté : la mort donc d'une femme belle est sans aucun doute le sujet le plus poétique qui soit au monde ; et les lèvres les mieux faites pour un tel sujet sont sans aucun doute celles d'un amant éploré. »
J'avais maintenant à combiner les deux idées: un amant pleurant sa maîtresse défunte et un Corbeau répétant continuellement le mot « Never-
more». J'avais aussi à réfléchir à mon dessein de varier à chaque strophe V application de ce mot. Et la seule manière intelligible d'y atteindre était d'imaginer le Corbeau employant ce mot en réponse aux questions de l'amant. J'entrevis tout de suite une occasion offerte pour arriver à ce que j'appellerai la variation de rapplicatio7i.5G wisqne la première question faite par l'amant — question à laquelle le corbeau répond « Nevermore » — pouvait être une question tout à fait ordinaire. La seconde devait Têtre moins, la troisième encore moins et ainsi de suite jusqu'à ce que l'amant réveillé de sa première nonchalance par le mot en lui-même, par sa répétition fréquente et par le caractère lugubre de l'oiseau, s'excitât enfin et posât des questions d'une nature bien différente — des questions dont la solution lui tient passionnément au cœur — les fait à moitié par superstition, à moitié poussé par un désespoir qui prend plaisir à se torturer — les fait non parce qu'il croit absolument aucaractèreprophétique et démoniaque de l'oiseau (qu'il sait très bien ne répéter qu'une leçon apprise par cœur) mais parce qu'il éprouve un délice frénétique à modeler ses questions de façon à recevoir du mot attendu « Nevermore » la plus exquise parce que la plus intolérable des douleurs. Voyant l'occasion qui s'offrait ainsi ou étant ainsi forcé à cette construction
progressive, je fixai avant tout le point suprême ou la question concluante — cette question à laquelle « Nevermore » serait la dernière réponse — cette question cà laquelle « Nevermore » répondrait en créant la plus grande douleur et le plus grand désespoir.
Ce point suprême devint le commencement du poème et c'est ainsi que devraient commencer, c'est-à-dire par la fin toutes les œuvres d'art et j'écrivis alors la stance:
Prophète, dis-je, créature du mal — prophète cependant, oiseau ou démon !
Par ce Ciel qui s'incurve au-dessus de nous par ce Dieu que tous deux nous adorons —
dis à cette âme de douleur chargée, si, dans le distant Eden,
elle étreindra une jeune fille sanctifiée que les anges nomment Lenore —
elle étreindra une rare et radieuse jeune fille que les anges nomment Lenore ?
Fit le Corbeau — Jamais plus —
Je composai alors cette stance, d'abord pour pouvoir mieux varier et graduer, selon leur gravité et leur importance, les questions précédentes de l'amant, et aussi pour régler définitivement le rythme, le mètre, la longueur et l'ordonnance
214 POÉSIES COMPLJ-TES
génértale des strophes, et aussi pour pouvoir les graduer, afin qu'aucune d'elles ne surpassât cette dernière en effet rythmique. Si plus tard dans la composition j'avais pu atteindre à plus de rigueur dans les stances précédentes, je les aurais impitoyablement et sans scrupule affaiblies pour ne pas nuire à l'effet final.
Et maintenant, quelques mots sur la versification. Mon premier but était (comme toujours) l'originalité. On ne saurait croire combien elle a été négligée parles poètes. En admettant que le simple rythme n'offre pas beaucoup de variété, cependant les variations de la strophe et du mètre sont absolument infinies ; mais malgré cela pendant des siècles personne n'a songé à écrire une œuvre originale en vers. Le fait est que l'originalité, si nous exceptons les esprits d'une force sublime, n'est pas du tout fille de l'impulsion ou de l'intuition. En général il faut la chercher laborieusement, pour la trouver et qu'elle soit certainement un mérite très haut et très positif, elle demande moins d'invention que de négation pour y atteindre.
D'ailleurs je n'ai aucune prétention à l'originalité soit dans le rythme, soit dans le mètre du Corbeau. Le premier est trochaïque — le second est un octamètre acatalectique, alternant avec un heptamètre catalectique répété dans le refrain
du cinquième vers et se terminant par un tétramètre catalectique: ou, pour parler moins pédantes qnement, les pieds sont des trochées c'est-à-dire une longue suivie d une brève ; le premier vers de la stance a huit de ces pieds^ le second sept et demi, le troisième huit, le quatrième et le cinquième sept et demi, le sixième trois et demi. Pris isolément, ces vers ont été fréquemment employés et toute l'originalité du Corbeau consiste à les avoir combinés dans une stance que jamais aucune autre combinaison n'a approchée. L'effet original de cette combinaison est accru par des effets nouveaux dus à l'application plus large des principes de la rime et à l'allitération.
Le point qui restait à considérer était le moyen de mettre en présence l'amant et le Corbeau — et la première considération était le choix du lieu où ils devaient se rencontrer. Il me vint tout naturellement à l'esprit de prendre une forêt, ou les champs — mais il m'a toujours semblé qu'une circonscription restreinte cP espace est absolument nécessaire à l'effet d'un incident isolé — cela a la force du cadre d'un tableau. Cela possède une indiscutable puissance morale pour concentrer l'attention, mais ne doit d'ailleurs pas être confondu avec la simple unité de lieu.
Je décidai donc de placer l'amant dans sa chambre — une chambre rendue sacrée pour lui par
les souvenirs de celle qui y est venue. La chambre est représentée comme richement meublée — ceci, conformément aux idées que j'ai exposées plus haut au sujet de la Beauté, unique et vraie thèse poétique.
Le lieu ainsi déterminé, j'avais maintenant à introduire l'oiseau — et la pensée de le faire entrer par la fenêtre était inévitable. L'idée de faire supposer à l'amant que le battement des ailes de l'oiseau contre la croisée, n'est qu'un « tapement » à sa porte, me vint du désir d'accroître, en la prolongeant, la curiosité du lecteur, et d'admettre l'effet incidentel qui résulterait de l'amant ouvrant violemment la porte, ne trouvant que des ténèbres, et adoptant cette demi-fantaisie que c'était l'esprit de sa maîtresse qui frappait.
Je fis une nuit orageuse, d'abord pour justifier l'admission solliciteuse du Corbeau, et en second lieu, pour arriver à un effet de contraste avec la sérénité (matérielle) de la chambre.
Je fis se poser l'oiseau sur un buste de Pallas, pour obtenir aussi un effet de contraste entre le marbre et le plumage sombre — et l'on comprend que le buste me fut uniquement suggéré ^d^^ l'oiseau — et je choisis le buste de Pallas comme étant d'abord le plus en rapport avec l'érudition de l'amant et en outre, à cause de la sonorité elle-même du mot Pallas.
Vers le milieu du poème, aussi, je me suis servi de la force du contraste, avec l'intentioii d^assombrir encore l'impression finale. Par exemple, un air fantastique — aussi voisin que possible du ridicule, si je puis me servir de ce mot — est donné à l'entrée du Corbeau. 11 entre « avec plusieurs sautillements et battements d'ailes ».
Pas le moindre salut il ne fît — pas une minute il ne
s'arrêta ni n'tiésita ; mais avec un port de seigneur ou de dame, il se percha
sur la porte de ma chambre.
Dans les deux strophes qui suivent, cette intention est développée plus clairement:
Alors cet oiseau d'ébène cajolant ma triste imagination à sourire,
avec le grave et sévère decorum de sa contenance et de son port :
« Quoique ta crête soit tondue et rasée, dis-je, tu n'es sûrement pas un lâche,
Corbeau fantômal, sombre et vieux, errant loin du rivage de la Nuit —
dis-moi quel est ton nom seigneurial sur le rivage Plutonien de la Nuit? »
Fit le Corbeau — jamais plus.
248 POÉSIES COMPLÉTKS
Je m'élonnai beaucoup que ce vilain volatile parlât
si clairement, quoique sa réponse eût peu de signification — et d'à-
propos ; car nous ne pouvons nous empêcher de convenir,
qu'aucun être humain vivant n'eut jamais la bénédiction de voir un oiseau sur la
porte de sa chambre — un oiseau ou une bête sur un buste sculpté au-dessus
de la porte de sa chambre, avec un nom tel que Jamais plus.
L'effet du dénoueinent étant ainsi préparé, j'abandonnai immédiatement le fantastique pour un ton du plus profond sérieux — ce ton, commençant dans la strophe qui suit la dernière citée, avec le vers,
Mais le Corbeau, perché solitaire sur le buste tranquille, disait seulement, etc. —
Dès lors, Tamant ne songe plus à plaisanter, ne voit même plus rien de fantastique dans la conduite du Corbeau. Il parle de lui comme d'un « sévère, maladroit, fantômal, maigre, et sinistre oiseau d'antan », et craint ses « yeux de feu » qui le brûlent jusqu'au « fond de son sein ». Cette révolution de pensée, ou cette fantaisie, chez l'amant, cherche à provoquer une similaire révo-
lution ou fantaisie chez le lecteur — à donner à l'esprit un cadre approprié au dénouement — qui est maintenant amené aussi rapidement et aussi directement que possible.
Avec le dénouement proprement dit, — avec la réplique du Corbeau « Nevermore » à la question finale de l'amant s'il retrouvera sa maîtresse dans un autre monde — le poème, dans sa phase manifeste, qui est celle d'un simple récit, peut être considéré comme ayant atteint son accomplissement. Jusque-là, tout est dans les limites du croyable — du réel. Un corbeau, ayant appris par routine le mot « Nevermore » et s'étant échappé de la garde de son maître, est forcé à minuit, par la violence d'un orage, à demander l'hospitalité à une fenêtre où de la lumière brille encore — la fenêtre de la chambre d'un étudiant, occupé moitié à parcourir un volume, moitié à rêver de sa chère maîtresse morte. La croisée grande ouverte au battement d'ailes de l'oiseau, l'oiseau lui-même se perche sur le plus convenable siège hors de l'atteinte immédiate de l'étudiant qui, amusé par l'incident et par la bizarre conduite du visiteur, lui demande, en plaisantant et sans espoir de réponse, son nom. Le corbeau cjucstionné, répond avec son mot habituel « Nevermore » — un mot qui trouve immédiatement un écho dans le cœur mélancolique du jeune homme qui, donnant suite
à certaines pensées que lui suggère roccasion, tressaille de nouveau à ce « Nevermore » que répète l'oiseau.
L'étudiant devine tout maintenant, mais il est ]30ussé, comme je l'ai expliqué plus haut, en partie par de la superstition, en partie par cette soif si humaine de souffrance, à poser à Foiseau des questions qui lui apporteront la volupté de la douleur par la réponse anticipée de <i Nevermore'», Dans cette torture de soi-même, le récit dans ce que j'ai appelé sa première phase, sa phase évidente a une fin naturelle et sans que Ton ait dépassé les limites de la réalité.
Mais dans des sujets ainsi traités, si habilement et avec quelque éclat et quelque luxe d'incidents que ce soit, il y a toujours une certaine âpreté, une nudité qui offense Toeil artiste. On a toujours deux conditions à remplir : d'abord de complexité ou adaptation et ensuite de suggestivité ou courant souterrain, indéfini de signification. C'est particulièrement cette dernière qui donne à une œuvre d'art cette richesse que nous confondons trop souvent avec Vidéal. C'est l'excès de signification suggérée, c'est de faire du courant souterrain le courant supérieur d'une œuvre, qui change en prose et de la plus grossière espèce la soi-disant poésie des soi-disant transcendantalistes .
Étant complètement de cet avis, j'ajoutai les deux strophes finales du poème, en faisant partager leur puissance de suggestion à tout le récit qui les précède. Le courant souterrain de signification apparaît d'abord dans le vers :
« Ote ton bec de mon cœur et ôte la forme de ma porte ! »
On observera que les mots « de mon cœur » enferment la première expression métaphorique du poème. Ces mots avec la réponse « Nevermore » disposent l'esprit à chercher une morale en ce qui a été dit auparavant. Le lecteur commence à regarder le Corbeau comme un emblème, mais ce n'est que juste au dernier vers de la dernière stance qu'il peut distinctement voir l'intention de faire du corbeau l'emblème d'un funèbre et impérissable souvenir.
« Et le Corbeau ne voletant jamais, siège encore,
siège encore sur le pallide buste de Pallas juste au-dessus de la
porte de ma chambre ; et ses yeux sont tout semblables, à ceux d'un démon
qui rêve
et la lumière de la lampe coulant sur lui projette
son ombre sur le parquet ; et mon âme hors de celte ombre qui gît flottante sur
le parquet, ne s'élèvera — Jamais plus !
Je me suis servi, poui' établir ces notes biographiques e t h ib l iograp hiques :
1» Des notes dont John H. Ingram a accompagné les CEuvres poétiques complètes d'Edgar Poe dans Védition des Ghandos Classics.
2^ De la Vie et Lettres d'Edgar-AUan Poe et du Commentaire littéraire et historique du Corbeau, du même auteur j à qui j'adresse ici l'expression de ma sincère gratitude.
Le Corbeau (page 15).
Le Corbeau fut publié pour la première fois, le 29 janvier 1845, dans V Evening Mirror de New-York, dont Poe était alors directeur-adjoint. Il était précédé de ces mots, dus sans doute à la plume de N.-P. Willis : — « Nous avons été autorisés à prendre copie, avant sa publication dans le second numéro de VAmerican Beview, du remarquable poème d'Edgar Poe, que Ton va lire. C'est, à notre avis, le plus saisissant, Tunique exemple de « poésie fugitive s> qui ait jamais paru dans ce pays; insurpassé dans la poésie anglaise pour la conception subtile, la magistrale originalité de versification, la puissance soutenue d'élévation imaginative et d'acuité. C'est un de ces régals littéraires, dont nous pourons nous nourrir. Le Cor/jeaiz restera dans le souvenir de tous ceux qui l'auront lu. »
Dans le numéro de février de VAmerican Review, le poème parut comme étant de « Quarles», et il était précédé de la note que l'on va lire, évidemment inspirée sinon écrite par Poe lui-même.
f2Jf5 POÉSIES COMPLÈTES
« Le poème suivant que nous adresse un correspondant, — mis à part, le profond et étrange accent des sentiments qu'il exprime, et la curieuse introduction de quelques touches plaisantes dans un sujet sérieux et impressionnant, effets certainement voulus par l'auteur — nous paraît un des exemples les plus heureux de rime unique qu'il nous ait été donné de voir depuis quelque temps. Les ressources du rythme anglais en variétés de mélodie, mesure et son, produisant des diversités d'effet correspondant, ont été étudiées entièrement et perçues par très peu de poètes. Tandis que les langues classiques, surtout la grecque, possèdent, grâce à l'accent, nombre d'avantages sur la nôtre pour la versification, principalement à cause de la plus grande abondance de pieds spondaïques, nous retrouvons d'autres et très importants avantages de sonorité de l'emploi moderne de la rime. L'alUtération est presque le seul effet de cette espèce que les anciens aient eu en commun avec nous. On verra que beaucoup de la mélodie du Coi'beau provient de Tallitération et de l'emploi étudié de sons similaires en des occasions inhabituelles. Au sujet de la mesure, on peut remarquer que si tous les vers étaient comme le second de chaque strophe, ils pourraient sans inconvénient être disposés en simples vers courts, et revêtiraient ainsi une forme peu commune ; mais la présence dans tous les autres d'un vers — le plus souvent le second dans la strophe — qui flue continuellement, avec seulement un repos aspiré au milieu, comme celle qui précède le vers court dans la strophe tophique cédonique, tandis que le cinquième n'a, dans son repos médian, aucun similarité de son avec son entourage, donne à la versification un effet entièrement différent. Il serait à souhaiter que les possibilités pro-
NOTES BIOGRAPHIQUES ET BIBLIOGRAPHIQUES '2ji
socliques de notre noble langue fussent mieux comprises. » Directeur de VAm. Rev.
4. Durant l'automne de 184i, raconte M. John H. Ini^ram dans son Histoire du Corbeau *, Poe quitta Philadelphie pour New-York. Il apportait avec lui le premier jet du Corbeau. Si les faits rapportés par le South de novembre 1875, sont exacts — et il y a lieu de le croire — le poème original aurait été offert à plusieurs directeurs de revues et refusé par eux avant d'être accepté, grâce à l'intervention de David W, Holley, par V American Review. ^l. HoUey était presque un parent du directeur de Y American Review et il était attaché à cette maison d'édition. Un jour, paraît-il, Poe, toujours à court d'argent, se présenta à lui, porteur de son manuscrit, et lui raconta tous ses mécomptes. M. Holley, dit le South, « avec une remarquable indifférence à l'égard de l'opinion des autres, et soucieux de se former s#ul son opinion, n'hésita pas à exprimer l'admiration que lui inspirait ce poème. Et après avoir écouté le poète et l'histoire des difficultés qu'il rencontrait pour le publier, il dit à Poe, tout en exprimant son regret de ne pouvoir mieux faire : « Si cinq dollars peuvent vous être utiles, je vous les donnerai pour votre poème et je me chargerai de courir les risques de le publier. » P03 accepta: le Corbeau lui fut payé vingt-cinq francs.
1. The Raven, hy Edgar-AUan Poe, with literary and historical commentary, by John H. Ingram. Londres. George Redwav, 1885.
Les Cloches (page 23).
Les Cloches ont été composées durant l'été de 1848 chez Mrs Shew.
« Un jour^ raconte-t-elle, il entra et dit : « Marie- « Louise, j'ai un poème à écrire, et je n'ai ni sensation, « ni sentiment, ni inspiration. » Elle l'engagea à prendre du thé. On le lui servit dans une pièce dont les fenêtres ouvertes laissaient pénétrer le son des cloches d'une église voisine.
Alors, Mrs Shew: « Voici du papier. » — « Le bruit des cloches m'est si déplaisant ce soir, dit-il, que je ne pourrai pas écrire. Je n'ai pas de sujet ; je suis épuisé. » La bonne dame prit la plume et écrivit : « Les Cloches, par E.-A. Poe », puis, en manière de jeu elle continua : « Les cloches, les petites cloches d'argent » et Poe acheva la strophe. Puis elle lui suggéra un autre vers : « Les lourdes cloches de fer », et Poe continua.
Quand il recopia le poème, il écrivit en tête : « par Mrs M. L. Shew ».
L'état physique et moral du poète était alors pitoya ble. Jamais il ne s'était senti aussi nettement, comme il s'appelait lui-même dans ses lettres à son amie, « une âme perdue ».
Cette première version des Cloches, dont le manuscrit est aujourd'hui en la possession de M. John Ingram, ne comprend que dix-sept vers. En voici la traduction :
NOTES BIOGRAPHIQUES ET BIBLIOGRAPHIQUES 2j9
Les cloches ! — oh ! les cloches !
Les petites cloches d'arg#nt !
Combien féerique une mélodie s'exhale de leurs gosiers — de leurs joyeux petits gosiers — du gosier d'argent qui tinte des cloches, cloches, cloches, — des cloches !
Les cloches ! — ah ! les cloches !
Les lourdes cloches de fer !
Combien horrible une monodie s'exhale de leurs gosiers — de leurs gosiers au timbre profond de leurs mélancoliques gosiers !
Comme je frissonne aux notes des cloches, cloches, cloches — des cloches !
Durant l'automne de 18i8,Poe ajouta d'autres vers à son poème et l'envoya au directeur de l'union Magazine, qui ne le publia pas. C'est pourquoi, en février suivant, le poète soumit au même périodique une version beaucoup plus étendue et très différente. Trois mois ayant passé sans que le poème fût publié, Poe expédia une troisième version, qui est la version courante,et qui parut en octobre 1849 dans VUnion Magazine, c'est-à-dire dans le mois même de sa mort.
Ulalume (page 28).
Ce délicieux poème parut pour la première fois, sans signature, dans VAmerican Review de décembre 1847, sous le titre « Ulalume^ ballade ». Reproduit plus tard dans le Home Journal, on l'attribua, par erreur, au directeur de cette feuille, N. P. Willis.
Il possédait originellement dix strophes au lieu de neuf : voici la strophe finale supprimée par Poe luimême, sur la prière de Mrs Whitman.
Avons-nous dit alors — tous deux, alors — « Ah 1 est-il
possible que les ghouls forestiers —
les compatissants, les miséricordieux ghouls —
pour barrer notre chemin et le bannir
du secret qui gît dans ces forêts —
aient tiré le spectre d'une planète
des limbes des âmes lunaires —
cette planète criminellement scintillante,
de l'enfer des âmes planétaires ? »
Ulalume date de 1847, Tannée où Poe perdit sa femme : c'est l'année de la publication d'Euréha.
A HÉLÈNE (page 33).
Le poème A Hélène (Mrs S. Helen Whitman) ne parut qu'en novembre 1848, bien qu'il eût été composé quelques mois plus tôt : quand il fut publié pour la première fois dansV Union Magazine le vers « Oh, Dieu ! Oh, Ciel 1 — comme mon cœur bat en accouplant ces
NOTES riOGRAPIIIQUES ET BIBLICGÎÎAPIÎIQUES 26^
deux mots », contrairement au désir ou à rautorisation de Poe, fut supprimé. (Note de J.-H. I.).
Mrs Helen Witman inspira à Edgar Poe sa dernière passion. Aussi m'a-t-il paru intéressant de faire figurer ici les pages suivantes publiées par la Bévue hleue le 6 mars 1909 sous le titre:
Un Amour d'Edgard Poe.
Edgar Poe fut un être d'amour ; les seules joies que lui donna son étrange et tragique destin, c'està l'amour qu'il les dut. Sa plus haute ambition, je crois, fut d'être aimé : peut-être ne connut-il vraiment que celle-ci. Dès sa plus tendre enfance, elle le posséda et le tourmenta ; autour d'elle, sa sensibilité frémissante, son besoin maladif de tendresse, jusqu'à son dernier soupir^ battit des ailes.
On sait qu'il perdit de très bonne heure son père et sa mère: à trois ans, il était orphelin. Recueilli par M. John Allan, riche négociant écossais de la Virginie, qui devait bientôt, sur les prières de sa femme, devenir son père adoptif, il passa ses premières années dans le luxe. C'était un enfant précoce et charmant, doué d'une mémoire prodigieuse et dont ses protecteurs avaient le droit d'être fiers. Déjà il faisait montre des facultés d'imagination et du tempérament excitable qu'il prétendait, plus tard, avoir hérités de ses parents. Chez les Allan, il était le maître: « A un âge oi^i peu d'enfants ont quitté leur lisière, je n'eus pour guide que ma propre volonté et je devins, en toutes choses, sauf en ce qui concerne mon nom, le maitre
26*2 POÉSIES COMPLI-TES
de mes propres actions. » Livrée à elle-même, sans personne pour la réfréner ou la discipliner, sa sensibilité s'affina à l'extrême, s'exaspéra. 11 était ardent, enthousiaste, impérieux. « Dans mon enfance, je dois avoir senti avec toute l'énergie d'un homme tout ce que je trouve aujourd'hui gravé sur ma mémoire en traits aussi vifs, aussi profonds, aussi durables que les inscriptions des médailles carthaginoises. » Il adorait les animaux, trouvant auprès d'eux l'affection « dénuée d'égoïsme, l'amour capable de sacrifice qui va droit au cœur de quiconque a eu Toccasion, fréquente, d'éprouver la mesquine amitié etlapauvrefidélitéde /Tio/Time,» car, malgré tout le bien-être qui l'entourait, Poe était malheureux. Ce qu'il était, l'argent dont il disposait, ses relations, il les devait à la charité de ses bienfaiteurs ; sans elle, il n'aurait su où reposer sa tête. Dans ce milieu élégant et luxueux, il souffrait de se rappeler que son père et sa mère n'avaient été que de pauvres acteurs ; il en souffrait et, en même temps, il en était fier. Il devint ombrageux: les marques de sympathie dont certains le comblaient le blessaient parfois comme une humiliation. D'autre part, il avait déjà l'orgueil de sa supériorité intellectuelle et aussi comme un mépris combattif de ceux qu'il jugeait moins bien doués que lui. En revanche, tout mouvement du cœur qu'il sentait sincère et vrai provoquait en lui de l'attendrissement et de l'enthousiasme.
Un jour, raconte Mrs Whitman, pendant qu'il était à l'Académie de Richmond, il reconduisit chez lui un de ses camarades. La mère du jeune homme se trouvait là. C'était la première fois qu'il la voyait. « En entrant dans le salon, elle lui prit la main et lui adressa de si aimables et de si gracieuses paroles de bienvenue,
qu'elles émurent le cœur impressionnable de l'orphelin au point de lui enlever la voix et de le faire presque défaillir. Il retourna chez lui dans un rêve, avec une seule pensée, un seul espoir dans sa vie, entendre encore les mots de douceur et de grâce, qui lui avaient rendu si beau le monde désolé et empli son cœur solitaire d'une joie inconnue. Cette dame devint dans la suite la confidente de toutes ses douleurs d'enfant et ce fut sa seule influence bienfaisante qui le sauva et le g-uida dans les premiers jours desa jeunesse agitéeet passionnée.» Mrs Helen Stannard (c'était le nom de cette dame) devint folle et mourut peu de temps après, et durant des mois Poe vint chaque nuit pleurer sur sa tombe. C'est le souvenir du « seul amour idolâtre et purement idéal » de son enfance, souvenir qu'il conserva pieusement jusqu'à son dernier jour et qui lui inspira ces délicieuses strophes voilées :
Hélène, ta beauté est pour moi comme ces nicéennes barques de jadis qui doucement, sur une mer parfumée, portaient le voyageur las, épuisé par la route, à son cher rivage natal...
Et, vingt-cinq ans après, le culte qu'il professait pour THélène de sa jeunesse était si vivace, si passionné encore au fond de son être que, désireux d'exprimer à une autre Hélène, la poétesse Hélène Whitman, dont il aimait et admirait le talent et qui venait de lui dédier un poème, sa sympathie fervente, il ne trouvait d'autre hommage à lui offrir que la prier de s'en référer aux sentiments exprimés dans ces exquises stances. Que ne puis-je traduire ici toute la lettre, l'émouvante lettre que lui adressa Edgar Poe ! Les fragments que je vais
en donner permettront, cependant, de se faire une idée de Textrême délicatesse de sa sensibilité affective. Une dame lai avait parlé déjà de Mrs Whitman et d'après la description qui lui avait été faite de « Tauthoress », Poe avait aussitôt conçu pour elle « une sympathie profonde». Des pensées, des traits de caractère, des sentiments qu'il croyait être seul à posséder, voici qu'un autre être humain les possédait aussi.
Je ne puis mieux vous expliquer ce que j'ai ressenti qu'en disant que votre cœur inconnu me sembla passer dans ma poitrine et y habiter pour toujours, tandis que le mien, pensais-je, était transporté dans la vôtre. A partir de ce moment je vous aimai. Depuis, je n'ai jamais vu ou entendu prononcer votre nom sans un frisson... de délices et d'anxiété.
Mais Poe croit que Mrs Whitman est mariée. Aussi ôvite-t-il non seulementsaprésence, mais la ville qu'elle habite. De passage à Providence, en compagnie de Mrs Osgood, celle-ci veut l'entraîner à visiter Mrs Whitman ; il refuse énergiquement.
Je n'osais ni venir chez vous ni avouer pourquoi je ne le pouvais pas. Je n'osais pas parler de vous, encore moins vous voir. Pendant des années, votre nom n'a jamais passé sur mes lèvres, tandis que mon âme buvait^ d'une soif délirante, tout ce que Ton disait de vous en ma présence. Le moindre propos vous concernant éveillait en moi un sixième sens, vaguement composé de crainte, de bonheur extatique et d'un ardent et inexplicable sentiment qui ne ressemblait d'aussi près à rien qu'à la conscience d'un crime.
Et plus loin, pour s'excuser de lui consacrer le poème dédié à l'autre Hélène:
Pensez à la rare séduction de ce nom et vous ne vous étonnerez pas plus longtemps que, pour quelqu'un accoutumé comme je le suis au Calcul des Probabilités, cllos aient l'air d'un vrai miracle... J'ai cédé aussitôt à un sentiment écrasant de la Fatalité. Depuis je n'ai jamais été capable d'arracher de mon âme la conviction que ma destinée est, pour le bien ou le mal, ici-bas ou dans la vie future, emmêlée en quelque sorte avec la vôtre.
Quelques mois plus tard, à Fordham, le poète fut présenté à Mrs Whitman. Il lui fit plusieurs visites ; son amour puisait dans la contemplation de son objet de nouvelles forces. Ils se quittèrent : elle promit de lui écrire pour lui expliquer les raisons qui l'empêchaient d'accueillir cet amour comme elle aurait désiré le faire. Elle tint sa promesse, en effet, et lui, aussitôt, répondit :
J'ai pressé votre lettre mille et mille fois sur mes lèvres, ma très douce Hélène, en la mouillant de larmes de joie ou d'un « divin désespoir >. Mais moi qui naguère, en votre présence, vantais « le pouvoir des mots », que valent à présent pour moi de simples mots ? Si je crojais à l'efficacité des prières adressées au Dieu du ciel, je m'agenouillerais, oui, je m'agenouillerais humblement à ce moment, le plus sérieux de ma vie, je m'agenouillerais pour implorer de lui des mots, mais des mots qui pourraient vous révéler, qui pourraient me rendre capable de mettre à nu sous vos yeux tout mon cœur. Toutes mes pensées, toutes mes passions me semblent se fondre dans cet unique et dévorant désir: le simple souhait de vous faire comprendre, de vous faire voir ce pour quoi il n'est point de voix humaine, l'inexprimable ferveur de mon amour; car je connais si bien votre nature poétique, que je suis sûr, si vous pouviez voir maintenant dans, les profondeurs de mon âme avec vos purs yeux spirituels, que vous ne pourriez pas vous refuser à me dire ce que résolument, hélas !vous n'avez pas encore dit î
VOUS m'ciimeriez, ne serait-ce qu'à cause de la grandeur de mon amour. N'est-ce donc rien, dans ce froid et lugubre monde, d'être aimé ? Ohl si je pouvais seulement allumer dans votre esprit le sens profond, le vrai sens, que j'attache à ces syllabes que je souligne I mais hélas ! mon effort est vain : « je vis et meurs sans être compris. »
Si j'avais pu vous tenir près de mon cœur et vous murmurer les étranges secrets de son histoire passionnée, alors, sans doute, vous auriez vu que ce n^a jamais été et que ce n'aurait jamais pu être au pouvoir de personne autre que vous de me troubler comme je le suis à présent, de ra'oppresser de cette ineffable émotion, de m'entourer et de me baigner de cette iuraière électrique qui illumine et enflamme tout mon être, qui rae remplit de gloire, d'émerveillement, et de crainte. Durant notre promenade dans le cimetière, je vous disais, tandis que d'amères, d'amères larmes jaillissaient de mes yeux: «Hélène, j'aime aujourd'hui, aujourd'hui, pour la première et unique fois. » Je disais cela, je le répète, non dans l'espoir que vous rae croirez, mais parce que je ne puis m'empêcher de sentir combien inégales sont les richesses de cœur que nous pouvons nous offrir l'un à l'autre !...
Une autre fois encore, il lui écrit : — ah I les beaux cris de passion sincère, les beaux élans d'amour 1
Et maintenant, avec les mots les plus simples que je puisse trouver, laissez-moi vous peindre l'impression qu'a faite sur moi votre présence personnelle. Quand vous êtes entrée dans la pièce, pâle, hésitante, et le cœur visiblement oppressé ; quand vos yeux se sont reposés un bref instant sur les miens, j'ai senti et j'ai constaté en tremblant, pour la première fois de ma vie, l'existence d'influences spirituelles absolument inaccessibles à la raison. Je vis que vous étiez Hélène — mon Hélène, — l'Hélène de mille rêves... celle que le grand dispensateur de tout bien avait prédestiné à être mienne, seulement mienne, sinon maintenant, hélas ! désormais et pour toujours dans les cieux. — Vous parliez avec hésitation et vous aviez
lair à peine consciente de ce que vous disiez; je n'entendais pas de mots... seulement une douce voix plus familière à mes oreilles que ma propre voix...
Votre main reposait dans la mienne et toute mon âme vibrait dans une extase tremblante ; et alors, si ce n'eût été la peur de vous affliger ou de vous blesser, je serais tombé à vos pieds dans une adoration aussi pure, aussi vraie, que celle qui fût jamais offerte à une idole ou à Dieu.
Et quand, ensuite, durant ces deux soirs successifs de toutes célestes délices, vous alliez et veniez dans la pièce, tantôt vous asseyant à mes côtés, tantôt loin de moi, tantôt debout, votre main posée au dossier de ma chaise, tandis que le frémissement surnaturel de votre contact vibrait à travers le bois, sensible jusqu'à mon cœur, — tandis que vous marchiez ainsi sans repos à travers la chambre, comme si une profonde douleur ou une très grande joie obsédait votre sein, — mon cerveau tournait sous le sortilège enivrant de votre présence, et c'est avec des sens autres que simplement humains que je vous voyais ou vous entendais. C'est mon âme seule qui vous percevait là...
Laissez-moi citer un passage de votre lettre : — « Quoique mon respect pour votre intelligence et mon admiration pour votre génie fassent que je me sente comme une enfant en votre présence, vous ne savez peut-être pas que je suis de plusieurs années votre aînée... » Mais supposons que ce que vous avancez soit vrai. Ne sentez-vous pas, dans le tréfonds de votre cœur, que « l'Amour spirituel » dont le monde parle si souvent et si ouvertement est, dans ce cas du moins, la plus vraie, la plus absolue des réalités ? Ne comprenez-vous pas — c'est à votre raison que j'en appelle, chérie, autant qu'à votre cœur— ne comprenez-vous pas que c'est ma nature plus divine, mon être spirituel qui brûle et qui aspire à se mêler à vous? L'âme a-t-elle un âge, Hélène? L'immortalité peut-elle prendre garde au temps? Ce qui n'a jamais commencé et ne finira jamais peutil tenir compte des quelques années misérables de sa vie incarnée ? Ah, je pourrais presque vous en vouloir pour le tort que vous faites sans raison à la réalité sacrée de mon affection.
Et qu*ai-je à répondre à ce que vous me dites de votre apparence même ? Ne vous ai-je pas vue, Hélène ? N'ai-je pas entendu la surhumaine mélodie de votre voix? Mon cœur n'a-t-ii pas cessé de battre sous le charme de votre sourire? N'ai-je pas tenu votre main dans la mienne et regardé avec assurance dans votre âme à travers le ciel de cristal de vos yeux? Ai-je fait tout cela? Ou bien révé-je, ou suis-je fou?...
Mais le ton change tout à coup: Poe avait, pour mille raisons qu'il serait trop long d'énumérer ici, des ennemis implacables. Lui, dont sa fidèle et irréprochable amie, ^Irs F'rances Osgood, disait « que les lettres étaient divinement belles et que pendant des heures il lui était arrivé de l'écouter parler, ravie parles accents de sa pure et presque céleste éloquence », on l'accusait de s'exprimer en termes compromettants sur le compte de sesrelations féminines. D'autreslui faisaient un crime d'avoir demandé quelquefois à l'alcool, durant ses crises, trop fréquentes, hélas i de découragement et de misère, l'oubli des obsessions qui le dévoraient, et Poe traînera à jamais après lui, comme le châtiment de son génie, cette réputation — imméritée d'ailleurs, la preuve en est faite à présent — d'ivrognerie. Avec quel acharnement ses détracteurs s'acharnèrent à souiller sa mémoire : il faut lire la Vie et les Lettres d'Edgar-Allan Poë de M. John H. Ingram, qui a consacré sa carrière à l'étude du grand poète — et à qui j'ai emprunté, avec sa permission, les éléments de cette étude — pour s'en faire une idée. Dès le lendemain de la mort de Poe, Griswold, l'infâme et venimeux Griswold, commençait ses prétenduesrévélations, allant juqu'à accuser l'auteur de Ligeia^ « d'avoir emprunté jadis cinquante dollars à une femme de lettres de la Caroline du Sud » et, un jour où elle aurait exigé le
remboursement ou la reconnaissance de sa dette^ « d'avoir nié la chose et de l'avoir menacée de mettre entre les mains de son mari des lettres déshonorantes pour elle ». Et tout cela était faux, tout cela n'était que mensonge et calomnie.
Quoi qu'il en soit, il est certain que ces bruits diffamatoires étaient parvenus aux oreilles de Mrs Helen Whitman. Cette lettre de Poe, pleine d'angoisse, de cris de révolte, d'accablement aussi, le prouve:
Vous ne m'aimez pas, ou vous auriez éprouvé une trop entière sympathie pour la sensitivité de mon tempérament, pour m'avoir blessé comme vous l'avez fait par ce terrible passage de votre lettre : « Combien de fois ai-je entendu dire de vous : il a une grande puissance intellectuelle, mais aucun principe, aucun sens moral. »
Est-il possible que de pareilles expressions aient pu m'ètre répétées, à moi, par quelqu'un que j'aimais, ah 1 que j'aime!...
Par le Dieu qui règne dans les cieux, je a'Ous jure que mon âme est incapable de déshonneur, que — à l'exception de folies et d'excès occasionnels que je déplore amèrement, mais où j'ai été entraîné par une intolérable douleur, et que d'autres commettent à chaque instant sans attirer l'attention, — je ne puis me rappeler aucun acte de ma vie dont ma joue, ou la vôtre, ait à rougir. Si j'ai jamais failli à cet égard, c'a été dans ce que le monde appellerait le sens Donquichottesque de l'honorable, du chevaleresque. Le plaisir de ce sens a été la vraie volupté de ma vie. C'est pour cette sorte de luxe que, dans ma première jeunesse, j'ai volontairement renoncé à une grande fortune plutôt que de subir une basse injustice. Ah ! combien profond est mon amour pour vous, puisqu'il me pousse à cet amour-propre pour lequel inévitablement vous me mépriserez...
Pendant près de trois ans, j'ai été malade, pauvre, vivant hors du monde, et j'ai fourni ainsi à mes ennemis, je le vois maintenant avec peine, l'occasion de me calomnier dans la société, sans que je le sache et par suite impunément. Quoi qu'il
puisse, cependant, avoir été dit (et, je m'en rends compte à présent, quoi qu'il ait dû être dit) à mon désavantage, durant ma retraite, les quelques-uns qui, me connaissant bien, ont été avec mes amis, ont empêché que rien ne parvienne à mes oreilles, sauf dans un cas d'une telle nature que je dus en appeler aux tribunaux pour demander réparation.
Je répliquai entièrement à ces accusations dans un journal, poursuivis ensuite le Mirror (où la diffamation s'était produite) et obtins un verdict et une somme de dommages et intérêts à ruiner le journal.
Et vous me demandez pourquoi on méjuge aussi mal, pourquoi j'ai des ennemis. Si la connaissance que vous avez de mon caractère et de ma carrière ne vous permet pas de répondre à cette question, du moins il ne m'appartient pas à moi de vous suggérer la réponse. Qu'il suffise de dire que j'ai eu l'audace de rester pauvre, pour conserver mon indépendance, — que pourtant, jusqu'à un certain point et à certains égards, j'ai « réussi » dans la littérature, — que j'ai été un critique scrupuleusement honnête et dans certains cas assez dur, — que j'ai pareillement attaqué, quand je les attaquais, ceux qui occupaient les plus hautes situations de pouvoir ou d'influence, — et que, soit en littérature, soit dans le monde, j'ai rarement hésité à exprimer, soit directement, soit indirectement, le parfait mépris que m'inspirent les prétentions de l'ignorance, de l'arrogance et de l'imbécillité. Et vous qui savez tout cela, vous me demandez pourquoi j'ai des ennemis. Ah! j'ai cent amis pour un ennemi personnel, mais vous est-il seulement venu à l'idée que vous ne vivez pas parmi mes amis?
Si vous aviez lu mes critiques en général, vous auriez su pourquoi tous ceux que vous connaissez le plus me connaissent le moins et sont mes ennemis. Ne vous rappelez-vous donc plus avec quel profond soupir je vous disais: « Mon cœur est lourd, car je vois que vos amis ne sont pas les miens? »...
Mais la cruelle sentence que contient Aotre lettre ne m'aurait pas blessé, ne pouvait pas me blesser si profondément, si mon âme avait été avant tout réconfortée par ces assurances
de votre amour que, si follement — si vainement — et, je le sens maintenant, si présomptueusement, j'implorais. Que nos âmes n'en fassent qu'une, chaque ligne de vous le prouve — mais nos cœurs ne battent pas à l'unisson...
Pardonnez-moi, ma parfaite et seule aimée Hélène, s'il y a quelque amertume dans mes paroles. Vis-à-vis de vous, il n'y a pas de place dans mon âme pour d'autre sentiment que la dévotion. C'est le destin seul que j'accuse. C'est mon malheureux caractère...
Poe avait raison de n'accuser que son destin. Les événements se précipitent. Avant d'attendre la réponse de Mrs Whitman à cette lettre, il part pour Providence; il court chez son aimée, il implore son pardon, il se disculpe. Il lui arrache la promesse, en la quittant, de lui écrire pour fixer définitivement son sort. Mrs Whitman tarde quelques jours. Enfin, elle répond par un billet plein d'indécisions et de réticences. Affolé, le poète revient à Providence; mais il n'ose pas sonner à sa porte. Il a peur d'elle, il a peur de lui-même. Il se sent obsédé par « un horrible présage de malheur. » Il lui semble vraiment que la mort s'approche. Il se couche et passe une longue, longue nuit, une hideuse nuit de désespoir. Le jour paraît, il se lève, veut s'apaiser par une promenade à l'air frais du matin. Vainement ; « le Démon le tourmentait toujours. » Enfin, il se procure deux onces de laudanum et repart pour Boston. Sitôt arrivé, il écrit une longue lettre à une amie, à cette Annie à qui est dédié un de ses plus délicieux poèmes, pour lui ouvrir son cœur, lui dire ses souffrances et ses luttes, lui rappeler la promesse qu'elle lui avait faite de venir l'assister à son lit de mort, pour lui indiquer aussi où elle pourra le retrouver à Boston ; puis, à peine cette lettre écrite, il avale le poison et se
dirige vers un bureau de poste pour y jeter sa missive; mais il a mal calculé l'effet du breuvage de délivrance et il perd toute notion des choses. Sans un ami qui se trouva là par hasard, Poe était perdu.
Quelques jours après, il revient à Providence et va rendre visite à Mrs Whitman: elle ne peut le recevoir et le prie de revenir dans l'après-midi. Il refuse d'abord, prétextant une impossibilité, puis il accepte. L'entrevue a lieu, mais des visites l'interrompent. « Vous reverraije ce soir? » demande Mrs Whitman. Il ne répond pas et se retire; de l'hôtel où il est descendu, il n'a que la force de lui écrire une lettre de renonciation et d'adieu, puis le délire le saisit. Au matin, cependant, il parvient à se traîner jusqu'à la demeure de sa bien-aimée. Il la supplie, en termes déchirants, de l'arracher à la malédiction qui le poursuit. Il pleure, il se lamente, il emplit la maison de ses cris: « Je n'avais jamais rien entendu, dit-elle plustard, de si terrible. Gela était terrible jusqu'au sublime... Ma mère était avec lui depuis deux heures, quand je pénétrai dans le salon. Il m'accueillit comme un ange envoyé pour le sauver de la perdition... L'après-midi, ma mère envoya chercher le D^ Okie, qui, reconnaissant des symptômes de congestion cérébrale, le fît transporter chez un de ses amis... » Enfin, quelques jours après, le mal s'apaisant, elle lui promet de devenir sa femme, à condition qu'il ne boira plus jamais une goutte d'alcool.
Le cœur du poète est inondé de joie. Il se sent sauvé, il est sauvé.
Mon seul espoir maintenant, lui écrit-il, est en vous, Hélène. Si vous m'êtes fidèle je vis, sinon je meurs... La première impression que j'ai eue de vous n'était-elle pas juste ? — Vous savez que j'ai une foi absolue dans les premières impressions
NOTES BIOGRAPHIQUES ET BII3LI0GRAPIIIQUES 2/6
— n'avais-je pas raison de vous croire ambitieuse ? S'il en est ainsi, et si vous croyez en moi. je peux satisfaire et satisferai vos plus ardents désirs. Ce serait un glorieux triomphe, Hélène, pour nous — pour vous et pour moi... Oui, ne serait-ce pas glorieux, ma chérie, de fonder en Amérique la seule aristocratie incontestable, celle de Pintelligence, d'assurer sa suprématie, de la guider et de la dominer? Tout cela je puis le faire, Hélène, et je le ferai, si vous me commandez et si vous maimez.
Le rêve d'Edgar Poe fut de brève darée. Huit jours avant la date fixée pour son mariage, on raconta à Mrs\Miitman et à ses parents que le poète avait enfreint e serment solennel qu'il lui avait juré de ne plus approcher de ses lèvres un verre d'alcool. Mais ce ne fut que le prétexte de la rupture; la vraie raison, les ennemis de Poe la connaissaient: les calomnies, dont j'ai parlé plus haut, avaient fait leur œuvre.
Gela se passait à la fia de 1848. Dès lors, Poe ne vécut plus qu'à l'aide de stimulants et de narcotiques, comme dans un songe. Ceux qui l'approchèrent durant les derniers mois de sa vie nous ont tracé de lui de saisissants portraits. Mrs Weiss parle de ses yeux « très grands, aux longs cils, noirs comme du jais, à l'iris d'un gris d'acier foncé, clair et transparent comme du cristal et dont la pupille, noire aussi comme du jais, se dilatait et se contractait au moindre reflet d'une pensée ou d'une émotion... Son expression ordinaire était rêveuse et triste... » — « Quels terribles yeux a M. Poe, disait à Mrs Weiss une dame de ses amies. Mon sang se glace, quand il les tourne lentement et les fixe sur moi. » — Il avait une pâleur impressionnante. « Son front, dit le professeur Valentine, était beau et expressif, ses yeux noirs et inquiets et sur sa bouche il y
I'OESIES COMPLETES
avait d3 la fermeté et aussi du mépris et du mécontentemeat. » Une tristesse infinie le possédait. On sait le reste, ou pour mieux dire, on ne sait qu'une partie des circonstances qui précédèrent la morl du grand poète. Le 6 octobre au matin, on le trouva couché sur un banc de Baltimore; on le transporta aussitôt à l'hôpital où le 7 octobre 1849, un peu avant minuit, il rendit le dernier soupir.
Annabel Lee (page 37).
Ce poème, qui fut écrit au commencement de 1849, renferme évidemment l'expression de l'impérissable amour voué par Edgar Poe à sa femme disparue. Le poète l'envoya à V Union Magazine, où il ne parut qu'en janvier 1850, c'est-à-dire trois mois après sa mort. Poe, d'autre part, impatient de le voir publié, en avait également envoyé une copie au directeur du South Literary Messenger, qui l'inséra dans son numéro de novembre, un mois après le décès du poète. Pendant ce temps, lemanuscrit même à"* Annabel Lee, irouwé dans ses papiers, passa entre les mains de la personne chargée de la publication de ses œuvres, et Annabel Lee fut cité, au cours d'un article nécrologique, dans la Tribune de New-York avant d'avoir paru ailleurs.
On a prétendu que ces strophes exquises avaient été inspirées à Poe par d'autres sentiments, et ne sont qu'une réponse à un poème de Mrs Whitman publié par elle dans V American Metropolitan (revue qui n'eut d'ailleurs que deux numéros) dans l'espoir qu'il serait lu par l'auteur de Ligeia. Mais Mrs Osgood qui vécut, durant les dernières années de la vie de Poe, dans son intimité spirituelle et sentimentale la plus étroite, est d'un avis
contraire. Annabel Lee, c'est, à n'en pas douter, Virginie Poe. « Je crois qu'elle fut, dit Mrs Osgood, la seule femme qu'il ait jamais vraiment aimée, et ceci est démontré par l'exquis pathétisme du petit poème d' Annabel Lee dont elle est le sujet et qui est certainement le plus naturel, le plus simple, le plus tendre, le plus émouvant de tous ses poèmes. J'ai entendu dire qu'il avait été inspiré par une aventure d'amour de l'auteur, mais ceux qui le croient ont évidemment mal compris ou n'ont pas vu, dans leur sottise, la belle pensée contenue dans ces vers, les plus charmants qu'il ait écrits:
Un vent souffla d"un nuage, glaçant
ma belle Annabel Lee,
de sorte que ses parents de haute naissance vinrent
et l'emportèrent loin de moi.
« Il y a un étrange et presque profane mépris de la pureté sacrée et de la tendresse spirituelle de cette délicieuse ballade, à envisager ainsi l'allusion aux « anges ses parents » et au « Père » céleste de sa bien-aimée femme perdue et inoubliée. »
« Qu'il lui ait été infidèle ou qu'il se soit montré dur envers elle^ rien de plus faux, affirmait d'autre part Mrs Clemm.Illui fut dévoué jusqu'à sa dernière heure^ tous nos amis peuvent en témoigner. »
« Quiconque la voyait était conquis, écrivait en 1870 un journaliste de New- York qui l'avait connue. Poe était très fier et très épris d'elle... Elle avait une voix d'une douceur merveilleuse^ et chantait d'une façon exquise... »,et le capitaine Mayne-Reidla décrit comme « un être d'une beauté angélique au physique et au moral. Nul de ceux qui se rappellent cette fille de la Virginie aux yeux noirs, aux cheveux noirs, sa grâce,
la beauté de son visage, sa contenance si modeste et si remarquable, nul de ceux qui ont passé une heure dans sa compagnie, ne me démentira. Je me souviens de quelle manière, nous, les amis du poète, nous pariions de ses hautes qualités; et, quand nous parlions de sa beauté, je savais bien que le rose de ses joues était trop éclatant, trop pur pour être de ce monde: c'était lateinte de la consomption, ce bel et triste éclat qui fait signe à une tombe prochaine. »
Un soir, en chantant, elle se rompit un vaisseau. Durant des semaines, elle connut des souffrances atroces. Son état réclamait les plus grands soins ; or, dans la petite chambre où elle était couchée, ne pouvant respirer que lorsqu'on l'éventait, le plafond était si bas au-dessus de son lit que sa tête le touchait presque. Mais Poe était alors dans un tel état de nervosité, qu'on ne pouvait même pas lui parler de la gravité du mal dont souffrait la pauvre femme. La pensée qu'elle pouvait mourir le rendait fou. Il était incapable de travailler, incapable de lui procurer ce dont elle avait le plus besoin, incapable de pourvoir même aux nécessités quotidiennes de sa vie ; alors il s'en allait traîner des heures et des heures à travers les rues, égaré, en proie aux plus horribles obsessions du désespoir...
Une « Valentine » (page 40),
Ce poème, un des trois poèmes adressés à Mrs Osgood, parait avoir été écrit au commencement de 1816,
NOTES BIOGRAPIIIQL'liS ET BIBLIOGRAPHIQUES
Une Enigme (page 42).
Adressés à Mrs Sarah Anna Lewis (« Stella »), ces vers furent envoyés à cette dame dans une lettre, en novembre 1847, et parurent au mois de mars suivant dans VUnion Magazine.
Mrs Sarah Anna Lewis était une femme de lettres qui était venue en aide, avec quelques amis, au poète et à sa tante Mrs Clemm dans une de leurs pires crises de dénûment et Poe lui en avait g-ardé, dans toute la générosité de sa nature si sensible et si affectueuse, une fervente reconnaissance.
C'est à elle que vers la fin de juin 1819, au moment de quitter New -York, il dit « tenant sa main dans la sienne et la regardant bien en face: « Chère Stella, ma très chère amie, vous me comprenez et m'appréciez vraiment; j'ai le pressentiment que je ne vous reverrai plus. Je pars aujourd'hui pour Richmond. Si je ne reviens jamais, écrivez ma vie. Vous pouvez me faire et vous me ferez justice.» Les pressentiments de Poe ne le trompaient, hélas I jamais.
A MA Mère (Maria Clemm) (page 44).
Fut envoyé par Poe à une publication qui ne vécut que peu de temps, le Flag of our Union, au début de 1849, mais ce sonnet ne paraît pas avoir été publié avant la mort de l'auteur; il parut dans les Leaflets of Memory de 1850. Mrs Clemm, on le sait, était la tante du poète: Poe avait épousé sa cousine Virginie Clemm en 1836 : la jeune fille venait d'avoir quatorze ans ; elle mourut à peine âgée de 25 ans.
Pour Annie (page 46).
Parut pour la première fois dans le Flag of our Union au printemps de 1849. Poe, ennuyé des fautes d'impression qui déparaient son poème, le fit reparaître bientôt dans le Home Journal.
« Annie » était une jeune femme dont la fraîche et pure sympathie mit un peu de lumière dans les derniers mois de la vie de Poe. 11 lui écrivit de longues lettres ferventes, de ces lettres « divinement belles »; selon l'expression de Mrs Osgood, qu'il savait écrire. Annie fut pour le poète, inconsolable de la mort de sa femme et toujours poursuivi par le Destin, l'amie idéale. C'est pour lui une joie sans cesse renouvelée de lui ouvrir son cœur, dans ces heures où il est, « si malade, si terriblement, si désespérément malade de corps et d'esprit, qu'il sent qu'il ne peut plus vivre. »
Ecrivant, en novembre 1818, à la sœur de sa « chère sceur Annie », il parle de l'amour qu'il a pour elle, comme de l'amour « le plus pur, le moins exigeant » qu'un être humain puisse éprouver pour un être « aussi bon, aussi sincère, aussi noble, aussi pur, aussi vertueux. »
« A F... » (page 51).
C'est à la poétesse Frances Sargent Osgood que sont adressés ces vers qui parurent dans le Broadway Journal d'avril 1815. Ils diffèrent peu de ceux, intitulés A Marie, publiés dans le Southern Literary Messenger de juillet 1835, et republiés dans la suite, les deux
stances transposées, dans le Graham's Magazine de
mars 1842, sous le titre : « A Une qui est partie. >
Mrs Frances Sargent Osgood était la femme d'un peintre de talent. Elle avait publié dans diverses revues des essais littéraires et des poèmes dont Poe avait eu l'occasion de parler et d'écrire en termes sympathiques. Ce n'est qu'en 1845 qu'ils se rencontrèrent^ peu de temps après l'apparition du Corbeau. Ils se lièrent aussitôt d'une étroite amitié. Poe, pour toute âme délicate et tendre, était la séduction même. Quant à elle, Poe lui trouvait : « une âme ardente, sensitive, impulsive... l'essence même de la sincérité et de l'honneur; une adoratrice du beau, universellement admirée, respectée et aimée. Au physique, de taille moyenne, frêle jusqu'à la fragilité, gracieuse aussi bien en mouvement qu'au repos ; de teint ordinairement pâle, des cheveux noirs et luisants, de grands yeux clairs, d'un gris lumineux, et d'une singulière puissance d'expression. »
A Frances Sargent Osgood (page 52).
Ce poème, dédié, comme le précédent^ à Mrs Frances Sargent Osgood parut dans le Broadway Journal de septembre 1845. La première version avait été publié dans le Southern Literary Messenger de septembre 1835, sous le titre : T ers écrits sur un album ; elle était adressée à Eliza White, la fille du propriétaire du Messenger. Légèrement retouchés, ces vers reparurent dans le Gentleman^ s Magazine de Burton en août 1839, sous le titre : A... Enfin, ce n'est qu'après ces diverses transformations qu'ils devinrentla réponse adressée par Poe aux vers de Frances Osgood, insérés
Jans le Broadway Journal dont il était alors le codirecteur.
Voici le poème de F. S. 0.
Dans le ciel un esprit demeure dont les fibres du cœur sont un luth.
Edgar Poe.
Je ne puis dire au monde comme frémit mon cœur A chaque accord qui vole le long de ta lyre ; Gomme la sauvage nature et l'art merveilleux Se fondent en Beauté dans ton chant passionné —
Mais je le sais — dans tes sommeils enchantés, Le poète du ciel, Israfel — de son ardeur musicienne T'a enseigné la musique de ses suaves harmonies, Kt accordé avec la sienne ta lyre glorieuse!
Eldorado (page 53).
Quoique ce poème ait été publié du vivant de Poe, en 18 iO, dans le Flacf of our Union, il ne paraît pas avoir été revu définitivement et retouché par l'auteur.
EuLALiE (page 55).
Parut pour la première fois dans V American Review de Golton en juillet 1845.
Un Rêve dans un Rêve (page 57).
Ne semble pas avoir été publié séparément du vivant de Poe. Une partie de ce poème était contenue, dès 1829, dans la pièce commençant par ce vers < Si ma vie première semble... y> (voir page 215), et en 1831 quelques-uns des vers qui le composent servaient de conclusion à Tamerlan. En 1849, le poète envoya à une amie, sous le titre A Annie, et comme un poème complet, les neuf premiers vers de Un Rêve dans un Rêve,
A Marie-Louise Shew (page 59).
Fut écrit en 1847 et publié peu après. Dans le premier recueil posthume des Poèmes de Poe, ces vers avaient été classés, on ne sait pourquoi, parmi les Poèmes de jeunesse.
« Une bonne Samaritaine », tel est le titre que M. John M. Ingram décernée Mrs Shew, en rappelant les cir« constances, si touchantes vraiment, dans lesquelles elle s'intéressa à Poe et aux siens.
C'était en 1846. Le poètehabitait alors, avec sa femme et sa tante et belle-mère, Mrs Clemm, un petit cottage sur une colline, parmi les cerisiers, à Fordham. La maison avait quatre pièces, une cuisine, un salon ei deux chambres. \'irginie Poe était déjà malade, très malade. « L'automne vint, raconte Mrs Gove-Nichols, et le mal de Mrs Poe empirait... Je la vis dans sa chambre... Il n'y avait pas de couverture à son lit qui n'était composé que d'une paillasse, mais les draps et le cou-
lô.
282 POÉSIES COMPLÈTFS
vre-pieds étaient blancs comme la neige. Il faisait froid et la malade souffrait de ces terribles frissons qui accompagnent la fièvre hectique de la consomption. Elle reposait sur sa paillasse, enveloppée dans le pardessus de sou mari, tenant contre sa poitrine un gros chat couleur d'écaillé de tortue. L'admirable bête semblait avoir conscience de toute son utilité 1 Le pardessus et le chat étaient les seuls moyens qu'avait la patiente de se réchauffer, quand son mari ne lui tenait pas les mains et sa mère les pieds.
« Mrs Clemm adorait sa fille et la douleur qu'elle éprouvait à la voir malade, dans la misère, faisait peine à voir. »
Emue de pitié, Mrs Nichols intercède auprès de ses relations en faveur de Poe et de sa femme. En une semaine Mrs Shew recueille plus de soixante dollars. Virginie Poe peut enfin ne plus grelotter sur son grabat: le nécessaire ne fait plus défaut aux hôtes du petit cottage de Fordham.
Ce que Mrs She^' ne cessa d'être, dans la suite, pour Edgar Poe et pour Mrs Clemm, il faut lire la vie et la correspondance du poète pour le savoir.
A Marie-Louise Shew (page 61).
Ce second poème adressé par Poe à sa bienfaitrice, date de 1848, mais ne fut publié que dans le recueil posthume des Poèmes.
La Cité en la mer (page 63).
Sous le titre La Cité condamnée (voir page 224), une première version de ce poème faisait partie du
volume de Poèmes de 1831 ; elle reparut sous le titre La Cité du Péché, dans le Southern Literary Messenger d'août 1835 ; la version actuelle fut publiée pour la première fois par V American Review d'avril 1845.
La Dormeuse (page 66).
La première version de ce poème parut dans le volume de Poèmes de 1831 sous le titre Irène. Il reparut ensuite dans le Literary Messenger de mai 1836 et, dans sa forme actuelle, c'est le Broadway Journal de mai 1845 qui le publia pour la première fois.
Poe avait une prédilection pour la Dormeuse. Il l'estimait de beaucoup supérieure au Corbeau, « mais, ajoutait-il, il n'y a pas un homme entre un million d'hommes, qui serait de mon avis. Le Corbeau, d'ailleurs, vaut mieux en tant qu'oeuvre d'art; mais, envisagée selon les vrais principes de tout art, la Dormeuse est supérieure. »
Ballade nuptiale (page 69j.
La Ballade nuptiale parut en janvier 1837 dans le Southern Literary Messenger et, sous sa forme définitive, dans le Broadway Journal d'août 1845.