‹ Poésies complètesChapitre 22 sur 118 · À UNE BOURSE · texte numérisé non relu

À UNE BOURSE

Et tu seras le reliquaire De mon cœur et de mon cerveau.

J'emplirai tes mailles de sole De mes vers les plus parfumés, De ces confidents bien-aimés Que nous ne voulons pas qu'on voie.

Car dans leurs plis sont notre joie Et nos désespoirs enfermés.

Et, quand Tâge glaçant la source De la joie et de la douleur, Laissera languir sans chaleur Mon âme à la fin de ma course , Je t'ouvrirai , petite bourse Qui tiens l'épargne de mon cœur.

C'est elle. La voiîii comme nous la voyons, Cette beauté qui passe invisible au vulgaire; Voilà bien son front pur, son œil plein de rayons, Sa grâce un peu souffrante et lasse de la terre ,

Cette sérénité que rien d'humain n'altère.

Ami , vous avez dû la peindre avec ferveur ! L'oubli ne prendra plus sa dépouille mortelle, Et dans cent ans d'ici quelque artiste rêveur Viendra s'agenouiller encore devant elle.

Mais sans autre désir il la trouvera belle.

Ah ! que ne siiis-je aussi de ces maîtres du temps Oui font, du bout du doigt, une œuvre impérissable Et gravent dans l'airain de leurs vers éclatants Ce que les passions écrivent sur le sable I

Je la célébrerais d'un cœur intarissable.

Je recommanderais à l'immortalité

Cette nature d'ange au monde résignée ,

Cette soumission à la réalité,

D'un sourire indulgent parfois accompagnée,

Comme une fleur d'hiver dans le soleil baignée.

Et cet esprit charmant que rien ne peut frôler Sans y faire aussitôt tressaillir quelque grâce, Mais qui , pareil au cygne indolent de voler, Pour dépl over son aile attend que le vent passe.

S'il s'enlève une fois , il dévore l'espace.

Et quand la mort aurait touché du doigt fatal Et renvoyé là-haut cet ange au doux sourire , Ira terre en garderait, sur un blanc piédestal.

Quelque chose au milieu d'Henriette et d'Elmire ,

Si j'étais de ceux-là que l'univers admire.

Heureux poète, heureux quand il a recueilli Le nom de ce qu'il aime au giron de sa gloire, Comme en un lieu d'asile où n'entre pas l'oubli l Il n'a pas travaillé pour une œuvre illusoire :

Il donne une compagne; au moins à sa mémoire.

Jeune homme embarrassé par le choix d*un état,

Qui ne te sens pas né poëte ni soldat ,

Montre ta langue. — Elle est encore un peu dodue,

Mais propre à s'affiler pourtant et bien pendue.

Est-elle infatigable , et , sans trop saliver,

Pendant une heure ou deux peut-elle invectiver? •

Fais ton droit, mon garçon, c'est l'art par excellence;

Du juste et de l'injuste apprends la ressemblance;

Observe par quels traits ces frères ennemis

Ont un air de famille où le doute est permis,

Et par quelle couleur adroite on en peut faire

Des :\lénechmes complets en qui rien ne diffère, Si bien que le bon sens les voyant tous les deux Si semblables , s'étonne et se frotte les yeux. Il y faut bien sans doute un peu de tricherie ; Mais tu posséderas bientôt cette industrie, Car l'étude du droit, pour qui n'est pas niais, C'est, sans vain jeu de mots, l'étude du biais.

Deux routes au barreau devant toi se présentent : L'ancienne, que beaucoup même aujourd'hui fréquentent, Où l'on va lentement, d'un pas toujours égal, Et qui ne mène à rien — qu'au respect général. Ses voyageurs , sans faste et sans impatience , Amis de leur état et de leur conscience , Maintiennent leur devise au milieu des abus, Et songent qu'elle porte avant tout : vîr probus» Leur mission est belle et pleine de clémence : D'autres cherchent le crime, ils cherchent l'innocence; Et quand le criminel doit être châtié , Leur voix à la vengeance oppose la pitié.

Dans le respect public par leur dignité probe

A l'hermine du juge ils égalent leur robe ;

J'en connais et beaucoup pour l'honncar de ce temps.

Mais leurs triomphes sont rarement éclatants; Ils n'en récoltent rien qu'une vaine fumée — Plus vaine que jamais — de bonne renommée. Laisse les vieux chemins à ces faibles cerveaux, Et d'un cœur intrépide entre dans les nouveaux.

Mais je dois favertir que si tu t'y hasardes. Il faut soigneusement te tenir sur tes gardes : La jeune conscience a le port ombrageux. Et se cabre aux détours des sentiers tortueux. Serre-îui donc la bride aux plus légers symptômes, Talonne et la contrains h flairer ses fantômes.

Prends toute cause en main, sans pudeur ni dégoût, La bonne s'il le faut , la mauvaise surtout. Défends avec l'élan et la foi nécessaires Voleurs et receleurs, assassins et faussaires. Ce n'est pas lucratif et ton temps y périt ; Mais ne regrette rien : cela fausse l'esprit. Dans ce siècle où l'envie à l'intrigue s'accouple , Quand on n'est pas très-fort, il faut être très-souple; Or, rien ne reste droit sans un peu de raideur Et l'esprit comme l'âme est sujet à pudeur.

Déroidis-toi donc vite et ne plains pas ta peine ; Une fois déluré, tu vas changer d'arène , Et laissant à Tardeur des petits débutants L'innocence en danger de tous les chenapans , Tu vas te consacrer aux causes scandaleuses.

Ah ! ah ! voici l'instant des grâces venimeuses l H s'agit maintenant, sous ta robe abrité, De railler vaillamment un fils déshérité; De cribler, sans quartier, d'épigrammes brillanto* Les mineurs ruinés par tes belles clientes ; De traîner dans la boue un époux en fureur D'être seul incompris de son ange rêveur ; En un mot de salir toute partie adverse. Et, pour achalander ton honnête commerce, De bien déshonorer, insulteur breveté , Quiconque se fournit au bureau d'à côté. Bientôt chacun viendra t'acheter du scandale Comme des coups de poing à messieurs de la halle.

Promettre après cela qu'un jour à ton aspect Le peuple tout entier se lève par respect, Non ; et tu pourras m.ème en ta noble carrière Recevoir quelquefois du pied dans le derrière.

Mais ce n'est qu'un moment à passer : aujourd'hui Les sages pour si peu ne se font pas d'ennui. La cour suprême a mis bon ordre au vieil usage, Et d'un vain point d'iionneur débarrassé notre âge. Le duel , de toutes parts traqué par les arrêts , Emprisonné , honni , ruiné par les frais , Cède au Gode civil son noble droit d'aînesse Et s'éloigne , emmenant sa sœur la Politesse. Bon voyage à tous deux ! Ils étaient bien gênants. Nous vivrons désormais et mourrons en manants , Et saurons , sous l'abri d'une loi tutélaire, Tirer de nos affronts un honnête salaire. Bientôt , dans les moments de gêne , les soufflets Se verront recherchés à l'égai des billets , Et les bons ménagers inscriront dans leurs livres : « Sur la face aujourd'hui reçu deux mille livres. »

Courage, mon garçon! Tu vois qu'au bout de l'an

Quatre ou cinq fluxions doubleront ton bilan ;

Et déjà riche (avec un peu de vilenie)

Tu peux te présenter partout sans avanie.

Car les gens mal famés ne sont pas très-mal vus

Si d'argent et de langue ils sont d'ailleurs pourvus ;

On les craint, on les choie, on touche leur main sale,

68 LA LANGIE.

Tant s'est humanisés aujourd'hui la morale !

Cest que le point d'honneur une fois supprhiié .

L'honneur, qui ne semblait d'abord pas entamé,

Se meurt de l'excroissance énorme qu'on lui coupe,

Comme un pauvre vieillard opéré de sa loupe.

De profundisr — li fut huit cents ans, sous nos rois ,

Le magistrat des cas oubliés par les lois ,

Le punisseur hautain de toutes les bassesses,

Le juge et le bourreau des mauvaises richesses,

Et l'arrêt sans appel de sa bouche émané

Faisait la solitude autour du condamné.

La loi seule aujourd'hui régit notre grabuge,

Et tout ce que la loi n'atteint pas est sans juge.

Tant qu'elle ne l'a pas frappé , Thomme est intact ;

Personne ne se croit souillé par son contact ;

Qu'on ait menti, vendu sa parole ou sa plume,

Tripoté dans le gaz , la rente ou le bitume ,

Qu'on ait cédé sa femme à ses supérieurs ,

En petit comité c'est matière aux rieurs ;

Mais quiconque dirait tout haut ce qu'on chuchote,

Se verrait aussitôt traité de Don Quichotte;

Sans compter que la loi sur les diffamateurs,

Des méfaits impunis protège les auteurs,

Et du Code jaloux couvrant toute lacune,

Où &a justice faut, n'en laisse agir aucune.

Donc, mon brave, en dépit de feu Qiien dira-t-on?

Fréquente insolemment et Pompée et Caton ;

Brûle la modestie, et si quelque collège

Cherche un représentant, un député, que sais-je?

(L'étiquette du sac change si fréquemment,

Que la langue peut bien fourcher en le nommant)

Présente-toi. — Pompée, au nez de ses ancêtres,

Pour les gros électeurs te donnera des lettres ;

Caton t'embrassera s'il le faut au balcon ,

Et tous deux t'offriront la main au Tiubicon.

Une fois introduit dans ce laboratoire

Où tout ce qu'on distille, hélas! est de l'histoire.

Hausse ton éloquence à ton nouvel emploi ,

Gonfle-la de mots creux , et la France est à toî.

Oui, la France, entends-tu? Cette antique patrie

De la moelle des ours et des lions nourrie,

Dont le sang toujours jeune , engrais de l'avenir,

En coulant sur le monde a su le rajeunir ;

Qui de tant de hauts faits a rempli son histoire,

Que dans mille ans d'ici l'on n'y voudra plus croire;

Elle qui tour à tour dompta le genre humain

Et réclaira, le livre ou Tépée à la main,

Plus brillante qu'Atliène et plus i^a-ancle que Home ;

Qui pour maître devrait exiger plus qu'un homme,

Elle est à toi, chétif, et tu vas l'empocher

Si tu peux discourir deux heures sans cracher !

Car voici revenir les jours du Bas-Empire.

Le règne des rhéteurs est conclu : c'est le pire !

Depuis un siècle, hélas! nous avons tant doutés

Tant tiré dans tous sens la pauvre ^ érité ,

Tant adoré d'erreurs, essayé de systèmes,

Soulevé, résolu d'insolubles problèmes,

Nous avons tant troublé , tant bouleversé tout ,

Que rien dans notre esprit n'est demeuré debout.

Et que les mots y vont hurlant après des ombres ,

Comme des chiens sans maître au milieu des décombres.

Place donc aux rhéteurs ! place aux fougueux tribuns

Qu'on ne surprend jamais h bout de lieux communs,

Dont la grande science est en toute rencontre

De défendre le pour aussi bien que le contre ,

Et dont l'esprit retors, en ses jeux malfaisants,

Glisse comme un lézard aux fentes du bon sens.

Au point où te voilà, tu hausserais l'épaule

Si je voulais eucor te r}?'escrire ton ^^ôle;

LA LANGCE. 71

Tu sais depuis longtemps que TOpposition Est le meilleur parti pour ton ambition : Les médiocrités qui savent leur manœuvre Évitent avant tout de se montrer à l'œuvre ; Car dans ce bon pays indocile au devoir, Où tout le monde est libre, excepté le pouvoir. Quiconque y met la main irrite la censure: [1 faut être bien grand pour donner sa mesure:

Et fût-on de stature au-dessus du dédain ,

A moins d'être un géant on passe pour un nain. Mais le rôle brillant, facile et populaire De blâmer ce que font les autres, sans rien faire i Tranquille champion des progrès dangereux, On tranche à peu de frais de l'esprit généreux ; Et dans un pays plein d'envie et de soufTrances, On met de son côté toutes les espérances.

En avant, mon garçon , et d'un geste indigné Objurgue le pouvoir à tes cris résigné : « Tyran, pourquoi pleut-il? Pour nourrir tes luzernes î « Pourquoi ne pleut-il pas ? Pour sécher nos citernes 1 « — Trois vieillards ont été mordus hier par des chiens : « Quand aura-t-on souci des jours des citoyens ? » — La lune nous insulte l elle nous fait les cornes :

n LA LAlNGbiî.

« Aux armes ! Tu te tais, lâche, tu la flagornes !

« — Je dénonce au pays les fureurs du conseil ;

« Il expose l'armée à des coups de soleil !

« — Comment donc! non content d'abattre beaucoup d'ormes

« Le roi ne me fait pas ministre ? Des réformes !

« A table, citoyens ! Nous allons boire un coup

« Au progrès de l'idée et pérorer beaucoup.

« Ne craignez rien , bourgeois ennemis des sinistres :

« Il s'agit seulement de changer les ministres. »

Mais où tu ne croyais ouvrir qu'un courant d'air,

Le tonnerre est entré : tu n'as pas vu l'éclair.

Tout croule, tout s'abîme, et voilà l'anarchie l

A quoi tenais-tu donc, ô vieille monarchie?

Seule une veuve auguste — incorruptible deuil !

Ses enfants à la main a paru sur ton seuil.

Combats à ses côtés , bavard , et que ta langue

Prononce dans ta vie une utile harangue 1

Une voix peut dompter le tumulte indécis; .r

C'est un beau rôle à prendre, et si tu réussis...

Mais non 1 des nouveaux rois voici passer Ja liste;

Rengaine ton discours et te mets à la piste.

Quand on peut être pape, au diable Tévêché ! Dépêche-toi : le trône est au premier perché. Escalade , retombe et reviens à la charge ; Parbleu ! pour un de plus la place est assez large !

Eh bien 1 mon brave, es-tu satisfait cette fois? Victoire 1 te voilà grimpé sur le pavois ! Mais le pavois n'est plus, en ce temps de tourmente, Qu'un couvercle tremblant de marmite écumante ; Il va sauter sous toi , si tu n'éteins le feu : On te l'avait bien dit que c'est un vilain jeu ! La flamme, par tes mains éveillée, est grandie ; De proche en proche elle est devenue incendie. Vois-tu Raspail, Blanqui, Louis Blanc et Proudhon A ton feu de copeaux allumer leur brandon? Entends-les tous souffler au monde leur menace, Ceux qui veulent changer la pauvreté de place , Ceux qui veulent servir Platon par Guillotin, Ceux qui ne savent pas ce qu'ils veulent enfin ! Écoute sous tes pieds, bel allumeur de paille. Bouillir tout ce qui souffre et tout ce qui travaille. Les brutes et les fous, les pauvres, les bandits, Les bons et les mauvais, le bouge et le taudis.

Lâche sur ie brasier* ton robinet d'eau tiède... Aspersion tardive ! inutile remède !

Le trouble te reprend ce qu'il t'avait conquis; Ton heure est arrivée : allons, saute, marquis! Ton règne n'aura pas été long , mais l'histoire L'a cependant inscrit au livre expiatoire. Ta chute servira de juge à ta grandeur ; Et de l'enseignement sondant la profondeur. Nos arrière-neveux... Mais hélas! quel exemple Profitera jamais à l'œil qui le contemple? Kos arrière-neveux, oubliant tes dégâts, Pour régner comme toi se feront avocats. *

Laroche -Sanglars, septembre 48SO.

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