ACTE II, SCÈNE lll
]\îon père eut plein effet de son méchant travail; Si bien que je grandis sous cet épouvantail , Enfant gauche et honteux, sans naturel, sans grâce, Ne riant pas , de peur de faire la grimace, Fuyant Tattention des gens, ami des coins, Et de mon nez partout redoutant les témoins.
Votre père était fou , Monsieur, et sans excuse.
Quand j'attrapai vingt ans, je découvris la ruse, Et que j'étais tourné comme sont la plupart. IMais quoi ! cette lumière arrivait un peu tard. Comme un arbre élevé dans une caisse étroite Conserve sa raideur en sortant de sa boîte, Je n'ai pas retrouvé non plus cet heureux don Du doux épanchement et du tendre abandon. ]Ma langue est demeurée aux doux propos rétive, Et vivant malgré moi toujours sur le qui-vive, J'ai désaccoutumé tous les élans du cœur. Et ne m'étonne plus qu'un bossu soit moqueur. C'est pourquoi , redoutant d'être fort ridicule Si je m'aventurais dans quelque préambule, Je commence par où l'on finit galamment, Et je parle d'hymen pour premier compliment.
Qu'eût fait un ennemi de plus que votre père?
Madame, contre lui vous êtes trop sévère; De vrai, son procédé m'a rendu maladroit, Mais c'en est le revers.
MARFISE
Voyons un peu l'endroit.
LÉLIO
Le besoin d'excuser mon malheureux visage, Me rendit de bonne heure assez modeste et sage ; Je compris qu'il m'était interdit de penser Aux rêves dont mon âge eût voulu se bercer ; Qu'à défaut de ces dons qu'une femme idolâtre, Aux vertus qu'on estime il fallait me rabattre. Et prenant mon parti , j'entrepris sans délai De me rendre aussi bon que je me croyais laid. Dès lors je pratiquai dans mon cœur l'indulgence, L'amitié, la franchise, et la reconnaissance : Et j'espérai qu'un jour une femme de sens Pourrait me pardonner mes dehors déplaisants, Et du pour et du contre en moi faisant la somme, Me trouverait moins laid me voyant honnête homme. Enfin , grâce à Terreur où l'on m'avait nourri ,
^ ACTE II, SCENE III. llSf
Je suis un pauvre amant , mais un très-bon mari. Maintenant vous savez à fond mon caractère; Seulement , croyez-vous la peinture sincère ?
MARFISE
Vous ne paraissez pas homme à rien déguiser.
LÉLIO
Hé bien donc, derechef, voulez-vous m'épouser?
Vous avez peint, Monsieur, l'époux que je souhaite, Il est vrai, mais...
LÉLIO
Alors, c'est une affaire faite.
MARFISE
Doucement.. -,
LÉLIO
Quel obstacle encore à mon bonheur?
Tout convient entre nous, âge, fortune, humeur! Vous avez vingt-cinq ans , et j'en ai trente-quatre; Vous êtes douce, et moi loin d'être acariâtre ; Raisonnables tous deux, et nos débats, de plus, Sans procès ruineux sont ainsi résolus.
Voilà trois bons motifs ; combien de mariages Se font à moins , qu'on trouve encore heureux et sages!
Certes à cet hymen rien ne s'opposerait S'il fallait épouser ici votre portrait; Comme il en faut surtout épouser le modèle, Je m'inquiète un peu de voir s'il est fidèle.
Parbleu , je n'ai pas peur de la comparaison ! Donnez-moi seulement accès dans la maison, Madame, et vous pourrez vous rendre bientôt sûre Que je n'ai pas flatté d'un seul trait ma peinture.
MARFISE
Qu'un mariage ou non en doive réussir,
Je vous verrai toujours , Monsieur, âxec plaisir.
LÉLIO
Vous me réjouissez plus que je ne peux dire ; J'ai ce que je voulais, îMadame, et me retire Pour ne pas commencer entre nous ce lien Par vous importuner d'un trop long entretien.
Vous n'importunez pas, et je n'ai point d'affaire.
J'en ai , moi , par malheur, où je suis nécessaire.
le ne vous retiens plus : au revoir.