Poésies complètes
Harpe du Roi pocte, ô Reine des cantiques, Toi que David baigna de larmes prophétiques. Toi que dans le saint temple il a fait retentir. Toi qui chantas son crime avec son repentir. Apprends-moi les accords empreints de sou génie, Fais couler sous mes doigts un torrent d'harmonie. Révèle ce malheur de mon âge inconnu, Fais crier les remords dans un cœur ingénu; Livre -moi les secrets d'une douleur amère. Je ne connais cncor que les maux de ma mère. Dans une sainte erreur mon cœur est demeuré; Pour chanter Magdeleine il faut avoir pleuré.
En ce temps-là vivait dans la cité chérie
Une femme, c'était Magdeleine Marie;
De l'antique Sion, témoin de son bonheur,
Elle fut à la fois et la honte et l'honneur.
Belle comme la gloire, elle en était l'image ;
De même on lui rendait un imprudent hommage.
Le soin de sa parure occupait tous ses jours;
Ses vœux étaient de plaire et de plaire toujours.
Dans son cœur inconstant quels yeux auraient pu lire?
Tantôt de la folie elle avait le délire;
Puis, d'une jeune fille imitant la candeur.
Comme un attrait de plus adoptait la pudeur.
De l'innocence même osait feindre les charmes;
Mais ce cœur ignorait le mensonge des larmes.
Car il n'est plus d'espoir et point de repentir
Pour celle dont les pleurs ont appris à mentir.
0 vous dont l'âme triste est pleine de tendresse.
Évitez les regards de cette enchanteresse !
Et vous, femmes, fuyez son dangereux séjour ;
Et toi, qui de l'hymen vois briller le beau jour.
Dans la chaîne de fleurs que tes mains ont tressée
Retiens ton jeune époux, ô jeune fiancée!
Si tu veux par l'amour le soumettre à tes lois,
Fais qu'il n'entende pas sa séduisante voix!
Le sage en la voyant perd son indifférence :
De la rendre au devoh- il conçoit l'espérance ;
Car, malgré tous ses torts, sa céleste beauté
Donne à son front coupable un air de chasteté.
Déjà dans son regard l'avenir se révèle.
Ah ! bientôt réclamant sa parure nouvelle.
Ce front se cachera sous la cendre du deuil * !
* Moeurs des Israélites, par l'abbé Fleury.
Ils seront passagers, les jours de son orgueil ! Mais voyez quel éclat, quelle magnificence. De cette femme impie annoncent la puissance. Admirez ce palais orné de pampres d'or *, Et ces vases d'airain plus précieux encor. Ces colonnes de jaspe, et ces. flambeaux superbes D'où la flamme s'échappe en lumineuses gerbes. L'aloès et la myrrhe, aux saints autels ravis. De ce temple profane embaument le parvis ; Les lapis de l'Egypte en décorent l'enceinte. Sous un dais recouvert de pourpre et d'hyacinthe-. Dans la salle de fête un banquet est dressé. Là, des jeunes flatteurs le cortège empressé Sur les sièges d'ivoire avec ordre se range ; Chacun s'anime, on rit ; l'encens de la louange Autour de Magdeleine exhale ses vapeurs. Elle-même préside à ces plaisirs trompeurs. Elle sait d'un sourire encourager la joie ; Par des soins prévenants sa giàce se déploie. Le vieil Hcrbas près d'elle a voulu se placer : Aux rêves du jeune âge il ne peut renoncer. Cette femme à l'œil noir est la belle Aurélie ; Cette autre est Salomé, par l'esprit embellie. Plus loin on voit Phares, de la tribu d'Aser, Et Nachor, surnommé le Lion du désert.
On reconnaît Paulus à sa toge romaine ; Le dépit l'éloigna, mais l'espoir le ramène : De l'adorer toujours on avait fait serment.
Mais quel est ce jeune homme au front pâle et charmant, Ce convive distrait que la joie importune ?
« Description du Temple de Jérusalem.
* Livre d'Esther, festin d'Assuérus.
Sa tristesse n'est pas celle de rinfurluue :
Il est préoccupé d'un souvenir plus doux
Que tous ces vains plaisirs dont il n'est, point jaloux.
C'est le noble Joseph, natif d'Arimathie ;
Hélas ! dans le péché son âme est endurcie ;
On ne le voit jamais prier dans le saint lieu ;
Le plaisir est son culte, et l'amour est son dieu.
Jamais il n'accorda le pardon d'une offense,
Mais un tendre soupir le trouvait sans défense.
Ses yeux presque fermés étaient doux et moqueurs ;
Il savait des discours qui charmaient tous les cœurs,
Il les avait appris dans îui monde perfide.
Et pourtant son langage était simple et timide.
Des sages, des enfants il était écouté :
Comment se défier de la timidité ?
Ce jour-là, soit raison, ou soit par indolence,
Auprès de Magdeleine il gardait le silence.
Cachant à ses amis ses craintes, ses désirs.
Avec indiflérence il voyait leurs plaisirs ;
Et lorsque des rivaux la foule adulatrice
D'un regard bienveillant implore le caprice.
Lui, paraît dédaigner ce trop facile honneur.
Son sourire trahit un insolent bonheur.
Cependant Magdeleine a lu dans sa pensée.
De son morne silence elle semble offensée ;
Il le voit, il se lève, et, domptant sa fierté.
Tout à coup fait briller sa tardive g;tîlé :
« Donnez, dit-il, la coupe à mes lèvres avides.
» Eh quoi ! les flacons d'or en mes mains restent vides V
» Les plaisirs du festin ont-ils fui les premiers ?
» Nos coteaux ne sont-ils généreux qu'en palmiers ?
» Ah ! que n'est-il ici, ce charpentier prophète
» Qui de l'humble Cana vint partager la fête,
)) Et, d'oublier ses maux se faisant un devoir.
l'OKSIES
» Par un joyeux miracle atlesla son pouvoir ! T> Du Ciel ou de l'Enfer quel aimable transfuge ! » C'est un nouveau Noé sans arche et sans déluge; » C'est un roi travesti pour sauver l'univers ; » C'est un ange perdu dans un monde pervers ; » C'e<t un dieu qui, forçant sa divine nature, ') Vient des pauvres mortels goûter la nourriture ! »
U Jacob ! ô David ! jours de calamités !
La foule applaudissait à tant d'impiétés !
Et le jeune insensé, plein d'une double ivresse,
S'enflammant aux regards de sa belle maîtresse,
Et vantant par ses vers un trop heureux amour,
Riait, parlait, buvait et chantait tour à tour.
Puis Joseph dans ses bras serrait la harpe antique ;
Sainte, elle accompagnait un profane cantique ;
Tandis qu'autour de lui le vin oriental,
Quittant avec fracas la prison de cristal
Où depuis quinze hivers son doux parfum sommeille,
Retombait dans la coupe en cascade vermeille.
Déjà du haut des cieux l'étoile du matin A fait pâlir l'éclat des flambeaux du festin. Magdeleine aperçoit leur tremblante lumière ; Du somptueux banquet se levant la première, « Séparons-nous, dit-elle, il est tard, et j'entends » Le concert matinal des oiseaux du printemps. » Allez, qu'un doux repos à ses lois vous enchaîne; » Adieu, nous nous verrons à la fête prochaine. » — A demain, » dit Jose[*h en lui baisant la main. Et la troupe joyeuse a répété : « Demain ! » Les plaisirs ont cessé, l'ivresse dure encore. Par les chants de la nuit insultant à l'aurore. Les convives enfin s'éloignent de ces lieux ; Le pauvre est réveillé par leurs bruyants adieux ;
D'un regard indigné le prêtre les contemple. Et va pour leur salut prier dans le saint Temple.
Villiers-sur-Orge, novembre 1822.