CHANT II
« Voici la nuit... J'attends. ..Dieu ! qu'il tarde à venir!...
» Que fait-il?... loin de moi qui peut le retenir?...
» Déjà tous les pasteurs sont rentrés sous leur tente...
» N'aura-t-il pas pitié d'une si longue attente ?...
» C'en est fait ! l'heure expire, et je n'ai plus d'espoir !
» Celui pour qui je veille avait dit : « A ce soir! »
» 11 avait dit : « Ce soir... » et la nuit est venue!...
» J'éprouve une souffrance à mon âme inconnue...
» Du retour de Paulus serait-il offensé ?
» Craint-il un souvenir dans mon cœur effacé?...
» Ou bien pour un refus a-t-il pris mon silence?...
» Faut-il de son amour accuser l'indolence ?
» Non... j'en crois sa prière et son brûlant regard,
» Sans doute il va venir... mais comme il viendra tard ! »
Ainsi, toute à l'amour qui domine son âme, Magdeleine, oubliant qu'un devoir la réclame. N'a point revu sa sœur, et ne s'informe pas Des motifs qui loin d'elle ont retenu ses pas. Et pourtant Séphora, si vive, si légère. Est l'enfant qu'à ses soins avait légué sa mère.
POEfvIES
Seule — on la voit prier au tombeau maternel. Des dangers où la livre un oubli criminel, Quelques vieux serviteurs préservent sa jeunesse. A la grâce elle unit la candeur, la finesse; Neuf l'ois déjà, tombés sous les vents orageux. Les doux fruits du palmier servirent à ses jeux. Tel, entouré de fleurs où le poison se cache, Sort des marais fangeux un lis pui* et sans tache : Telle, et n'ayant aussi que Dieu pour protecteur, Au sein des vils plaisùs d'un monde corrupteur Ou voyait Séphora grandir dans l'innocence. Magdeleine n'a point remarqué son alîsence; L'enfant l'avait quittée au repas du malin. Ce n'est pas elle, hélas! qu'à l'horizon lointain Ses regards inquiets ont si longtemps cherchée. Mais en vain sur le mont sa vue est attachée ; En vain du noir coursier sur les cailloux brûlants Magdeleine épiait les pas étincelants ; La voix des chameliers qu'on entendait encore. Et que la paix du soir rendait triste et sonore... L'insecte lumineux bourdonnant sur les eaux... Les reptiles impurs criant dans les roseaux... Les brises de la nuit qui soulevaient ses voiles... Et le parfum des fleurs... et l'éclat des étoiles... Et ces lampes d'airain qu'un esclave allumait... Et le Temple désert qu'avec bruit on fermait. Tout défendait l'espoir à son àme oppressée. Tout lui disait enfin que l'heure était passée!...
Cependant, vers le seuil qu'ombragent mille fleurs. Sur le marbre d'Egypte aux luisantes couleurs. Des pas ont retenti. — Soudain la porte s'ouvre ! Elle entend frissonner le rideau qui la couvre... C'est Joseph !... hélas ! non. — A ses yeux étonnés Séphora paraît seule.
« Oh ! ina sœur ! pardonnez ! »
Dit l'enfant, qu'agitait une frayeur secrète ; « Nous revenons bien tard; vous étiez inquiète. » Oh! ne vous fâchez pas avant de m'écouter; » Je n'ai pas tort, ma sœur; je vais tout vous conter, » L'air était moins briilant, et les cieux étaient calmes, » Toutes deux nous marchions vers la cité des Palmes; » Au-devant de Jésus la foule se portait. » Tandis qu'au pied du mont Nohamel s'arrêtait, » D'avance préparant l'aumône accoutumée, )) J'allai vers ce vieillard, ce pauvre Bartimée, » Qu'on voit toujours assis à l'angle du chemin, » Et qui ferme les yeux en étendant la main ; » Il était prosterné devant le Fils de l'Homme, « Le Sauveur!... c'est ainsi que le peuple le nomme; » L'aveugle mendiant s'écriait plein de foi : « Seigneur, fils de David, ayez pitié de moi ! » D'un seul mot vous pouvez me rendre la lumière! » » Au même instant, touché de cette humble prière, « Jésus lui dit : « Voyez... » — L'aveugle ouvrit les yeux, » Et son premier regard se porta vers les cieux. » 11 bénit le Seigneur dans sa reconnaissance ; » Or chacun de Jésus admirait la puissance, » Et les femmes pleuraient... et le peuple, à genoux, » Disait : « Un grand prophète est venu parmi nous! » » Mais lui, sans s'étonner, contemplait ce spectacle. » Ce qu'il a fait, ma sœur, on l'appelle un miracle ! »
Par ce récit naïf l'enfant veut s'excuser. Magdeleine, sa voix ne peut donc t'apaiser? Cruelle ! cette enfant qu'à, bannir tu t'empresses, En un jour de bonheur recevrait tes caresses! A son esprit distrait Séphora parle en vain; Magdeleine, insensible au miracle divin,
Fait emmener sa sœur, hélas 1 sans l'adieu tendre Clu'avant de la quitter l'enfant semblait attendre.
Seule, en proie aux soupçons qui viennent l'assiéger, Pour Joseph qui l'oublie elle rêve un danger ; Son cœur, de l'abandon fuyant la certitude. Veut encore se flatter... par une inquiétude ! C'en est fait... son amour l'excuse vainement : Joseph ne viendra plus dissiper ce tourment!... Mais... n'est-ce point sa voix si longtemps espérée ?
« Conduisez les chameaux vers la porte Dorée, » Et vers Arimathie allez par ce détour » Au palais de mon père annoncer mon retour ! » .\u bruit des pas légers qui frappe son oreille. Couché sur le parvis, un esclave s'éveille... Inquiet, il veut voir qui pénètre en ces lieux ; 11 reconnaît Joseph... et referme les yeux.
Tandis que, traversant la riche galerie, Joseph passe en tremblant sous la voûte fleurie, De crainte et de dépit n'étant plus agité, Le cœur de Magdeleine a repris sa fierté . Déjà par le dédain, la fausse indifférence, Elle veut se venger de sa longue soufirance ; D'une attente pénible il faut cacher l'ennui : Joseph ne saura point qu'un a souffert pour lui.
Rêveuse, à son aspect Magdeleine s'étonne ; Il cherche à s'excuser... d'avance on lui pardonne. 11 se plaint... et l'on rit de ses soupçons jaloux. « Je pars ; adieu, dit-il enflammé de courroux, » Pour la dernière fois!...
— Quoi, déjà ! reprend-elle, » Dans le camp des Romains Hérodc vous rappelle?...
» — Non... t'oublier, te fuir, voilà mon seul devoir.
» Je suis las de t'aimer, honteux de ton pouvoir !
» Rends à l'heui'eux rival dont la foi te réclame
» Tous les droits qu'un moment j'usurpai sur ton âme ;
» Il ne me verra plus, dans mon juste mépris,
» De son crédule amour lui disputer le prix. »
Magdeleine, à ces mots, sans paraître offensée. Veut calmer de Joseph la colère insensée ;
« Quelle nouvelle erreur trouble votre raison?...
» Pour qui m'accusez-vous d'oubli, de trahison?...
» D'Alcas redoutez-vous le sublime délire ?
» L'Ausonie et la Grèce ont couronné sa lyre;
» Mais lorsque dans ses chants mon nom vient l'inspirer,
» Sans flatter son amour, ne puis-je l'admirer ?...
» Trop fière de régner sur une âme sauvage,
» Du farouche Nachor si j'accueillis l'hommage,
» Je n'ai par nul espoir encouragé ses vœux...
» De Phares craignez-vous les frivoles aveux,
» Sou langage indiscret, et sa gaîté naïve?...
» Ah! la voix qui séduit est une voix plaintive,
» Et qui n'a point souffert n'est pas digne d'aimer !...
)) — Perfide! il en est un que tu n'oses nommer !,.. » S'écrie alors Joseph dans sa jalouse rage ; « Paulus eut ton amour !...
— J'honorai son courage, » Il est vrai. Dans nos murs par Tibère exilé, w D'un injuste destin mes soins l'ont consolé. » Je rendis l'espérance à son âme flétrie; » 11 croyait près de moi retrouver la patrie, » Et, le voyant paré de gloire et de malheurs, » Je cédai sans remords au charme de ses pleurs.
» Mais devez-vous punir ma pitié géuéreuse,
)) Vous!... dunl l'ai'diiur lég,i;re, liôUsl plus dangereuse,
» A soumis ma tendresse à des tcnirments nouveaux'?
» Ah ! l'inconstant Joseplx a besoin d^ rivaujt !
w Sans craindre leurs .succès votre auioui' ne peut vivre ,
» Et leur enceos flatteui', c'est vous seul qu'il enivre!...
» — Excuse mensongère !... inutiles détours!...
» A cette ruse en vain mon dépit a recours ;
» En vain, moi, pour dompter ton amour par la crainte,
» Cherchant à me parer d'uue inconstante feinte,
» Je porte mon hommage aux pieds de Salomé ;
» Sans joie, indifférent au bguheur d'être aimé,
" Plein de ton souvenu*, je suis distrait près d'elle,
» Et sans la regarder, je lui dis qu'elle est belle ;
» Lorsque de ma tendresse elle exige un serment,
» Ma voLv Le dit sans trouble, et mon cœur le dément ;
» Si je veux l'appeler quand sa douleui' me touche,
» C'est ton nom qui toujoius s'échappe de ma bouche.
» En voulant me vengci- je suis eacore à toi ;
» Mais c'en est trop.., je veux...
— Joseph [ rcgarde-mpi...
» Ingrat !... ne vois-tu pas ton pouvoir sur mon âme, w Mon trouble, mon bonheur, quand ton regard de flamme » Sur mon front embelli descend avec ajnour?... » Ah ! pour moi, ce regard enivrant est le jour !... » Oui, l'Arabe égaré dans sa lointaine course » Voit avec moins d'espoir le cristal d'une source... w Le lis a moins d'orgueil au lever du soleil... » Et la nouvelle mère, épiant le réveil » De l'enfant que le Ciel accorde à sa tendresse, » A son premier souriie éprouve moins d'ivTCSse !...
w — Oh !... sous d'autres regards je t'ai vu t'embellir !
» Au son d'une autre voix j'ai vu Ion front pâlir.
» Cesse de m'abuser par un vain artifice,
» Mon orgueil outragé demande un sacrifice;
» Pour croire à ton amour j'ai besoin d'un remords.
» Immole ces rivaux à mes jaloux transports ;
» Éloigne ce Paulus... brise son espérance,
» Et par un crime enfin prouve ta préférence !... »
Ah ! pourquoi de l'amour les profanes accents
Sur les cœurs sans vertu sont-ils donc si puissants ?
0 triomphe du mal ! ô trouble de la terre !...
Ce pouvoir séducteur, ce dangereux mystère,
Joseph le connaissait; — et, déjà rassuré,
11 ne demandait plus s'il était préféré.
Ange de l'hyménée, espoir des âmes saintes, 0 toi qui de l'amour bannis les chastes craintes, Et qui, d'un feu divin sachant nous enflammer. Pour prix de nos vertus nous ordonnes d'aimer ! . . . Mes vers ne diront point un bonheur qui t'offense. Ma voix l'accuserait moins que mon ignorance ; Révélés malgré moi, ces secrets odieux Souilleraient la candeur de mes rêves pieux. Moi-même en les chantant je te ferais injure. Mon front serait plus triste et ma bouche moins pure ! Je livre Magdeleine à tes ressentiments ; Elle t'a méconnu dans ses tendi'es serments : Le voile virginal qui protège tes charmes Ne fut point inondé de ses pudiques larmes... Hélas! ton saint bandeau n'orna point ses cheveux; Sa main n'a point porté l'anneau d'or de tes vœux. Et son front sans rougeur, que la honte environne, Ne s'est point incliné sous ta blanche couronne !
A cet affreux hymen, célébré par l'Enfer,
Satan seul présida. — Sur son autel de fer, De leur amour profane on déposa la chaîne. Orgueilleux d'asservir Joseph et Magdeleine, Satan serra leurs nœuds par les Démons ourdis. Et le Livre infernal reçut leurs noms maudits.
Villiers-sur-Orge, 1825.
CHANT m