‹ Poésies complètesChapitre 10 sur 82 · DANS LA PESTE DE DAUCELONNE · texte numérisé non relu

DANS LA PESTE DE DAUCELONNE

Bienheureux Séraphins, vous, habitants des Cicux, Suspendez un moment vos chants délicieux ; Baissez vos yeu\ divins sur la terre d'alarmes. Que l'attendrissement les remplisse de larmes. Contemplez ces mortels, ils sont dignes de vous ; De leur beau dévoùment. Martyrs, soyez jaloux ! Et toi. Reine du Ciel, vierge mystérieuse. Prépare pour tes sœurs la palme glorieuse. Et les robes d'azur, et le bandeau de feu Qui ceint le chaste front des épouses de Dieu ! Mais, pour les célébrer, dis-moi, m'as-tu choisie? Vierge, m'enverras-lu l'Ange de poésie ? Viendra-t-il de son soulïle inspirer mon sommeil, El me dictcra-t-il des vers à mon réveil ?

Non, pour un tel sujet je suis trop jeune encore ; 11 faut, pour -vous chanter, une voix plus sonore.

Ilippocrates fiançais' ! ô mortels généreux! Plus grands que les martyrs, vous êtes moins heureux : ^ux yeux de l'univers, ils marchaient au supplice. De leur sublime effort la gloire était complice ; Mais vous, sous Thumble toit prodiguant vos secours, Sans faste à l'indigent vous immolez vos jours. Quel exemple frappant dans le siècle où nous sommes ! Us mouraient pour un Dieu, vous mourez pour des hommes; Et vous n'avez pour prix d'un si beau dévoûment Que nos éloges vains, nos regrets d'un moment. A l'implacable mort arrachant sa victime. Pacifiques liéros, vous triomphez sans crime. Ces modestes vertus, qui vous ouvrent les Cieux, Des femmes sont aussi les trésors précieux : Nous avons avec vous des destins sympathiques : On dit^ que nous savons des paroles magiques Qui, telles que vos soins, endorment les douleurs. Pourquoi la douce voix qui sait tarir les pleurs Ne peut-elle entonner les hymnes à la gloire ? De vos nobles vertus je redirais l'histoire ; Mais j'en laisse l'honneur à ces talents divers. Qui, parant leurs récits du charme des beaux vers. Des sept frères martyrs^ nous ont peint la torture. Et du grand Régulus** la sublime imposture. C'est aux chantres promis à la postérité A vanter ce héros mort pour l'humanité. Ce vertueux Mazet, de qui l'ombre chérie Verra longtemps pleurer sa mère et sa patrie : Qu'ils disent son courage, au malheur enlevé;

* MM. Audouard, Bally, François, Jouarry, Mazet et Parisct.

2 M. de Cliâleaubriand, Génie du Christianiswe.

3 Les Macch'.ilées, par M. Alexandre Guiraud.

* Uégulus, par M. Lucien Arnaud.

Pour de plus humbles faits mon luth est réservé : Les soins compatissants, le zèle inimitable, La tendre piété d'une àme charitable.

Je vais les célébrer, ou plutôt les trahir, Car louer la vertu, c'est lui désobéir.

Au récit du désastre, à leur devoir propice. Deux femmes en priant ont quitté leur hospice : D'un ordre révéré ce sont de pauvres ^œurs. Qui, de la charité pratiquant les douceurs, Renoncent à vingt ans au bonheur d'être aimées. Et du nom le plus doux ne sont jamais nommées. Telles que ces guerriers, d'un cilice couverts, Qui, pour voir un tombeau, traversaient les déserts, Le monstre au souffle impur ne saurait les abattre, Armés du cruciûx, leurs bras vont le combattre ; Et, soit que le soleil embrase un ciel d'azur. Soit que sur les chemins s'étende un voile obscur. Rien n'arrête leurs pas : gravissant les montagnes, Traversant les forêts, les fleuves, les campagnes. Au-devant du fléau toutes deux ont marché ; Comme on fuit le péril, ces femmes l'ont cherché.

Mais Dieu, qui présidait à leur pieux voyage. Veut une fois encore éprouver leur courage : Réveillant dans leur cœur un souvenir trop cher. Il dirige leurs pas vers les rives du Cher' : La plus jeune des deux y reçut la naissance. Des vallons paternels, ô divine puissance '. Voilà que tout à coup, à l'aspect de ces lieux. Des pleurs en abondance ont coulé de .ses yeux; C'est que, dans la prairie, à travers le feuillage.

' La sœur Saint-Vincent est née à Saiut-Amand.

La sœiii" a recounu le clocher du village,

De ce village aimé, qui vit ses premiers jeux,

Qui contemple aujourd'hui ses efforts courageux.

Elle s'est arrêtée au bas de la montagne :

Alors, par un regard, sa sévère compagne

Interroge ses pleurs, et craint de deviner

Le sentiment secret qui la vient dominer.

Mais l'autre dit : « Vois-tu cet arbre solitaire,

» Dont les rameaux fleuris, s'inclinant vers la terre,

n Ombragent le sentier qui se perd dans les bois ?

» C'est là, ma sœur, c'est là, pour la dernière fois

)) Que j'embrassai mon père ; il partait pour l'armée :

» 11 quittait à jamais saflUe bien-aimée,

» Et son cœur, déchiré par ce cruel adieu,

» Confia ma jeunesse à la bonté de Dieu.

» Je restai seule et triste. Ilélas ! depuis cette heure

>■) 11 n'est point revenu dans sa pauvre demeure ;

» Chez l'ennemi sans doute il a trouvé la mort,

» Ou, prêt à succomber à son malheureux sort,

» Peut-être, dans les fers et loin de sa famille,

» Sur un lit de douleur il appelle sa fille;

» Et je ne suis pas là pour lui servir d'appui,

>■> Pour soulager ses maux, ou mourir avec lui!

» A des indifférents j'ai consacré ma vie,

» Mon père, et de mes soins la douceur t'est ravie!...

» Hélas ! pour le pleurer accorde-moi ce jour^

» Car, ma sœur, ce voyage, il sera sans retour.

» Avant de me soumettre au sort qui nous menace,

» Avant que de ces lieux le souvenir s'efface,

« Ah ! du moins laisse-moi, par un dernier regard...

» Mais non... chez les mourants j'arriverais trop tard.

» Dans un autre pays la douleur nous réclame ;

» D'un coupable désir viens distraire mon âme,

» Cache-moi ce vallon, cet arbre, ce clocher,

» Et du hameau natal, ma sœur, viens m'arracher. »

l'OKSIES 61

Sa compagne, à ces mois, dans la furet l'emmène . Bientôt les habitants de la riche Aquitaine l.cs ont vu cheminer avec recueillement; Lo Tarn a réfléchi leur simple vêtement; Leurs pas ont réveillé l'écho des Pyrénées; Vers Barcclorme en deuil elles sont entraînées. « Ces murs tant désirés, dit la sœur, les voilà : » Regarde sur la tour ce drapeau noir : c'est là!... » Dans ce nouvel hospice entrons sans plus attendre. « Mais au pied des remparts quels cris se font entendre? « Femmes, fuyez! fuyez! femmes, où courez-vous? » Nous toucher, c'est mourir ; n'approchez pas de nous ! » Mais la sœur, qui d'abord sourit à leur méprise, Leur dit sa mission. Alors, dans sa surprise, Le peuple se prosterne, et croit tomber aux pieds De deux Anges sauveurs par le Ciel envoyés, -iiientùt les vieux gardiens, d'un pas lent et débile. Introduisent les sœurs dans la mourante ville.

Ijuel spectacle!... A leurs yeux s'offrent de toutes parts Des spectres, des lambeaux sur les chemins épars; Des mourants arrachés de leurs couches sanglantes. Traînant leurs corps meurtris sur les dalles brùlanter ; Des cadavres infects dans un sang noir baignés. Et que l'impur corbeau lui-même a dédaignés. Ici, le matelot qu'a respecté l'orage Expire en regrettant les hor-rcurs du naufiage; Là, sont des malheureux courbés devant l'autel, Qui souillent leur encens de leur venin mortel : C'en est fait, et déjà leur vie est moissonnée; Mais ils tiennent encor loffrande empoisonnée; Et l'encens, de leurs mains tout prêt à s'échapper, Fume encor pour le Dieu qui vient de les frapper.

Voyez sur les parvis celte mère éplorée ; Tremblante, elle rassure une fille adorée. Et d'une mort moins lente implore la faveur. Et cet enfant si jeune, il prie avec ferveur : L'effroi fait à l'enfant deviner la prière ! Et cet autre orphelin, qui franchit la barrière : Des soldats, plus cruels encor que le fléau, •Le repoussent vivant dans l'immense tombeau : Aux pleurs de l'orphelin leur cœur est insensible ; Rien ne peut désarmer leur prudence inflexible. Dans ces temps de désastre il n'est plus de pitié; Entre les vieux amis il n'est plus d'amitié ; Aux soins de l'étranger le fils livre son père. Et la nouvelle épouse a frémi d'être mère.

Dieu! quel est-il l'emploi de ce prêtre inhumain. Qui tient la croix d'ébène en sa tremblante main? Dans son char tout sanglant qu'est ce donc qu'il emporte? Eh! ne voyez-vous pas qu'il va de porte en porte Recueillir un cadavre étendu sur le seuil. Et qu'il jette en passant dans le commun cercueil? Lui-même, triomphant d'une terreur secrète. Entassa tons ces morts dans l'affreuse charrette. Tel un jour on a vu... Mais pourquoi réunir A l'horreur du présent l'horreur du souvenir? De nos aïeux vengés n'éveillons point les ombres; Qu'ils reposent en paix. dans leurs retiaites sombres. Oublions des Français le supplice et l'erreur. Et ces moments flétris du nom de la Terreur. Salut ! des Catalans bienfaiteurs magnanimes. Vos pieuses vertus ont racheté nos crimes !

Hélas ! pour éclairer cet effrayant tombeau. Jamais l'astre du jour ne s'est montré plus beau.

Barbare, il étalait t^ur la ville punie

De son éclat joyeux la cruelle ironie!

Quelle paix dans les champs! quel désci't dan3 le port!

On croirait visiter l'empire de la mort.

Immobile comme elle, en cette affreuse enceinte

Le désespoir iimet a remplacé la plainte :

On n'eutend môme plus la cloche du. trépas j

Pour tinter tant de morts elle ne sufiit pas.

Quel silence ! Jamais la malheureuse ville

Au temps de sa grandeur n'a paru plis tranquille !

Et cependant les sœurs, dans ce triste séjour,

A travers les mourants savaient se faire jour ;

Rien ne ralentissait leur zèle infatigable.

Vainement le fléau tour à tour les accable ;

Vaiuement du frisson leur bras faible agité

Fait trembler le breuvage au malade apporté ,

D'adoucir quelques maux la secrète espérance:

Suffit pour triompher de leur propre souilrance :

C'est aux plus menacés, c'est aux plus indigents.

Que s'adressent leurs vœux et leurs soins diligents.

De la plus jeune sœur le com-age no\ice

Demande à s'éprouver par un grand sacrifice :

L'infortuné qui^ meurt au printemps de ses jours

Pour elle a moins de droits à ses pieux secours :

Qui sait, près d'un objet de tendresse et d'alarmes,

Si la seule pitié ferait couler ses larmes ?

Ah ! c'est à la vieillesse, à ce mal sans espoir,

Que l'enchaine surtout un austère de\oir.

Aussi, fidèle aux lois que sa vertu s'impose.

Dans ces lits alignés, où la douleur repose.

Elle voit un vieillard, et, vers lui s'avançant.

Elle offre à sa souffrance un baume adoucissant;

Mais le vieillard, qui touche à son heure dernière.

Ne peut plus soulever sa mourante paupière :

11 n'entend pas la voix qui vient le consoler,

De sa bouche aucun son ne peut plus s'exhaler;

Du poison tout son corps atteste le ravage.

Faudra-t-il remporter l'inutile breuvage?

Les lèvres du vieillard ne peuvent plus s'ouvrir;

Déjà le drap de mort est prêt à le couvrir :

a Arrêtez, dit la sœur, peut-être il vit encore ;

» Espérons tout du Ciel que ma douleur implore! »

Et, ne prenant conseil que de ses vœux ardents.

Du mourant avec force elle entr'ouvre les dents.

Fait couler dans son sein la liqueur salutaire.

Et bientôt sous ses doigts sent revivre l'artère.

Le vieillard se ranime. 0 moment fortuné!

Il jette sur la sœur un regard étonné;

11 contemple ses traits où l'espérance brille.

Croit renaître au Ciel même, et s'écrie : a 0 ma fille ! »

Le Seigneur l'a bénie, et ce vieillard mourant.

C'est un père adoré que sa faveur lui rend.

Qui dira les bienfaits nés de ce jour prospère.

Les transports de la fille en retrouvant son père,

Et ceux du vieux soldat, si longtemps détenu.

Après tant de revers au bonheur revenu?

ÎVÎais leurs vœux, exaucés par un Dieu tutélaire,

Ont du fléau vengeur apaisé la colère :

Le Démon de la mort fuit dans son antre obscur, »

Le calme reparaît, l'air redevient plus pur;

Au bonheur de revivre un peuple s'abandonne :

Pour les sœurs c'est l'instant de quitter Barcelonne ;

La santé qui renaît rend leurs soins superflus.

Peuvent-elles rester où le danger n'est plus?

Non, dans nos hôpitaux règne encor la souffrance,

Et de plus chers devoirs les rappeUent en France.

La même piété les rendit tour à tour

Sublimes au départ, modestes au retour;

Et tandis que d'un roi la puissance suprême

Pour les recompenser devançait le Ciel même, Tandis que par ce roi leur éloge dicté Allait vouer leurs noms à l'immortalité, Le rosaire à la main^ l'œil baissé vers la terre. On les vit en priant rentrer au monastère. C'est là que, chaque jour, ces charitables sœurs. D'un saint recueillement savourant les douceurs, Et de tous leurs bienfaits écartant la mémoire, Vont demander à Dieu le pardon de leur gloire.

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