‹ Poésies complètesChapitre 11 sur 82 · FRAGMENTS DE L'ÉPISODE DE RENÉ · texte numérisé non relu

FRAGMENTS DE L'ÉPISODE DE RENÉ

« Cependant Amélie n'avait point encore prononcé ses vœux; etj pour mourir au monde, il fallait qu'elle passât à travers le toniheau. Ma sœur se couclie sur le marbre; on étend sur elle un drap mortuaire ; quatre flambeaux en marquent les quatre coins. Le prêtre, l'étole au cou, le livre à la main, commence roffice des morts ; de jeunes vierges le continuent. 0 joies de fa religion, que vous êtes grandes, mais que \ous êtes terribl^ ! On m'avait contraint de me placer à genoux, près de ce lugubre appareil. Tout à coup un murmure confus sort de dessous le voile sépulcral; je mïncline, et ces paroles épouvantables (que je fus seul à entendre) viennent frapper mon oreille : « Dieu de » miséricorde, fais que je ne me relève jamais de cette couche » funèbre, et comble de tes biens un frère qui n'a point partagé » ma criminelle passion ! »

» J'errais sans cesse autour du m.onasière bùti au bord de la mer. J'apercevais souvent, à une petite fenêtre grillée qui donnait sar une plage déserte, une religieuse assise dans une attitude

pensive ; elle rôvail à l'aspect ilc rOcéaii où apparaissait quelque vaisseau, cinglant aux exlréniitcs cIq la terre. Plusieurs fois, à la clarté de la lune, j'ai revu la même religieuse aux barreaux de la même fenêtre : elle contemplait la mer éclairée par l'astre (le la nuit, et semblait prêter l'oreille au bruit des vagues qti se brisaieat tristcmen'. sur des grèves solitaires. »

Comme René achevait de raconter son liistoire, il tiia un papier de son sein, et le donna au père Souël; puis, se jetant dans les bras de Chactas, et étouffant ses sanglots, il laissa le temps au missionnaire de parcourir la lettre qu'il venait de lui remettre.

Elle était de la supérieure de... Elle contenait le récit des derniers moments de la sœur Amélie de la Miséricorde, morte victime de son zèle et de sa cbarité, en soignant ses compagnes attaquées d'une maladie contagieuse. Toute la communauté était inconsolable, et l'on y regardait Amélie comme une sainte.

GÉNIE DU GllRISTIAMSME, tOme IT.

LA CONFESSION D'AMELIE

La cloche frémissait dans le vieux monaslcre.

Car une âme chrétienne allait quitter la terre :

« Une sœur va mourir et demande à vous voir, »

Dit Tabbesse en ouvrant la gi-ille du parloir,

c( Hâtez-vous d'assister celle que Dieu rappelle ! »

A ces mots un vieillard sortit de la chapelle.

11 portait l'huile sainte et le pain précieux.

Holocauste divin qui nous promet les Cieux.

Sous ses longs voiles noirs, dérobant sa tristesse,

L'abbesse devant lui marchait avec vitesse;

Aux lueurs d'un flambeau qui tremblait dans sa main,

Des cloîtres tous les deux ils suivaient le chemin;

Leur ombre grandissait sur les piliers des arches.

Et leurs pas s'imprimaient sur les humides marclies.

Au moment d'arriver dans le triste réduit :

a Au fond de la cellule entendez-vous du bruit? «

Dit l'abbesse en tremblant. «Non... répondit le prêtre.

» — Mon Dieu! s'écria- t-elle, il est trop tard peut-être. »

Tandis qu'elle parlait, au bout du corridor

Une porte s'ouvrit : « Elle respire encor ! »

Dit la sœur qui veillait près du lit de souffrance;

« Mon père, venez vite; il n'est plus d'espérance;

» Sa raison l'a quitlée à l'heure du trépas;

» Elle appelle quelqu'un que je ne connais pas!

» Venez! » L'abbesse alors, par un pieux fcrupulo, '

Laissa le prêtre seul entrer dans la cellule.

Là, sur la sœur mouranle, aux autels emprunt»'..

Un cierge répandait sa funèbre clarté.

Et, près du lit de mort, une fenêtre ouver'e

Laissait voir et la mer et la plage déserte ;

Cet aspect d'Amélie attirait seul les yeux ;

Malgré le bruit des flots et des vents furieux.

Elle écoutait, tremblant d'une terreur nouvclk'.

Le beffroi qui dans l'air se balançait pour clic.

Son cœur n'habitait pas dans la sainte prison :

Ses regards inquiets, fixés sur l'horizon,

A travers le grillage, aux lueurs dos étoiles.

D'un navire lointain semblaient chercher les voiles;

Tandis que l'ouragan battait les flots amers.

Et que, fuyant la nuit, le sombre oiseau dos mer?,

Que du cierge attiraient les pâles étincelles,

Contre les vieux barreaux venait heurter sos oilos.

Prêt à parler des Cieux, cependant le vieillard

Jetait sur Amélie un douloureux regard :

Et quelle âme éprouvée aurait vu sans faib'e^se

Ce front où combattaient la mort et la jeunos-e?

La sœur avait gardé ses vêtements de deuil ;

Car leur rudesse encor doit la suivre au cercueil.

Dans ses yeux se révèle un délire farouche,

Elle pleure... et ces mots s'échappent de sa bouche :

« Grand Dieu ! serai t-ce lu i ?.. . René ! .. . Vœuxsiipei llus ! . . .

» Les fluts restent déserts... 11 ne reviendia plus...

» C'en est fait ! Le beffroi tinte mon agonie;

» Je meurs sans le revoir, je suis assez punie! .. »

Le saint homme, effrayé de son égarement.

Lui promet l'indulgence au nom du Dieu clément.

« A Tespoir du salut, dit-il, livrez votre âme :

» Le Seigneur vous attend !. .. — Non, l'Enfer me réclame !. .

» — L'Enfer! vous dont la main essuya tant de pleurs !..

» Croyez-moi, le secret de charmer les douleurs,

» Ma fille, n'appartient jamais qu'à l'innocence;

» Un cœur plein de remords n'a pas cette puissance,

» Et vos soins consolants ne seraient pas si doux

» Si vous aviez de Dieu mérité le courroux.

il Ah! calmez cet effroi. D'un dévoûment sublime

» Le Ciel n'ignore pas qu^ vous êtes victime;

» Quel que soit le péché que vous ayez commis,

)) Par ce noble trépas il vous sera remis ;

» Sans vous vos jeunes sœurs du jour seraient privées,

» Et vous allez mourir pour les avoir sauvées.

» — Ce glorieux trépas ne peut me protéger;

» Près d'elles. Dieu le sait, je cherchais le danger :

» Lorsque, rendant la vie à leur bouche expirante,

» J'affrontais du poison la flamme dévorante,

» Je venais me livrer et non pas les servir;

» C'était la mort enfin que j'allais leur ravir !

» Une coupable ardeur, que le monde a vu croître,

» Est entrée avec moi dans les saints murs du cloître

» En vain, me prosternant aux genoux du Sauveur,^. ~

» Des épouses de Dieu j'imitai la ferveur;

» Lorsqu'au pied des autels nous étions réunies,

)i Et que leurs voix chantaient les saintes litanies,

» Moi je ne priais pas; car mes yeux égarés

« Ne lisaient qu'un seul nom parmi les noms sacrés;

» Mon voile était souillé par une larme impure,

» Et mon profane cœur palpitait sous la bure I.

^ .>Ot.C-! •

» — Eh! ma fille, pourquoi, vous consacrant à Dieu,

» Avez-vous dit au monde un éternel adieu?

» De vos torts quel malheur fut la cause secrète?

» Je devine : celui que votre ànie regrette

» D'un autre amour, sans doute, avait connu la loi?

» — Celui pour qui je meurs n'aima jamais que moi; » En vain j'ai désiré qu'il en chérît une autre...

)) — Et qui donc séparait sor avenir du \ùtre?

» L'abbesse, il m'en souvient, naguère m'a conté,

» Me faisant admirer votre humble piété,

» Que, sans aucun effort, aux délices du monde

» Vous aviez préféré la retraite profonde,

» Et qu'un de vos parents, vutre frère, je crois,

» De sa tendre amitié faisant valoir les droits,

)i Longtemps à ce projet s'était montré contraire :

» Oui donc vous y forçait? — Lui !... — Grand Dieu ! votre frère !

» Malheureux, il osait!... — Ah! ne l'accusez pas!

» 11 ignora toujours mes remords, mes combats;

» Et, loin de soupçonner l'horreur de ma souffrance,

» Souvent il se plaignait de mon indifférence.

» Longtemps delà raison j'espérai des secours;

» Mais je vis qu'il fallait le quitter pour toujours;

» De cacher mes tourments je n'élais plus maîtresse :

» Redoutant sa froideur bien moins que sa tendresse,

» J'éprouvais à sa vue un efTroi criminel,

» Et mou front rougissait du baiser fraternel.

» Mui-mème, par relVet d'une hurrible justice,

» De mes propres tourments je devenais complice :

» Avant que la douleur ait flétri ma beauté,

» Mes traits oflrant des siens la grâce et la fierté,

)) J'avais son doux sourire et son maintien sévère,

» Et tous deux nous avions le regard de ma mère :

» De mille souvenirs poursuivie à la lois, » Je ne pouvais parler sans entendre sa voix. » Vainement je fuyais; empreints sur mon visage, » Je retrouvais toujours mon crime et son image! »

Elle dit. Le vieillard cherchait à l'apaiser ;

Mais dans son désespoir, ardente à s'accuser,

Et le remords troublant sa raison affaiblie :

« Ce n'est pas tout cncor, poursuivit Amélie;

» Le jour où sur l'autel je prononçai mes vœux, ^ ,

» Lorsque le fer sacré fit tomber mes cheveux, ■ •' '^a^'^

» Et que dans le parvis, sur le marbre couchée,

» Par le linceul des morts ma tête fut cachée,

» Des sanglots de René l'église retentit :

» D'un crime plus affreux cet instant m'avertit,

» En voyant sa douleur je frémis d'être aimée,

» Et dans son âme entin de regrets consumée,

» Jecrus voir des tourments qui ressemblaient aux miens !

» 0 René ! jour affreux ! ô funestes liens !

» Sur ton front j'ai du ciel attiré la colère !...

» — Calmez-vous, dit le prêtre ; oui, cet aveu m'éclaire : » René seul fut coupable, et cette infâme ardeur » Qui désola vos jours, commença dans son cœur; » De vos maux avant vous il connut le mystère, » Il en voulut souffrir : rhomme dans sa misère, » Orgueilleux d'un tourment pour lui seul inventé, )) Jusque dans la douleur cherche la nouveauté; » 11 accuse le sort dont il se croit victime, « Et du nom de malheur il honore son crime. » Mais vous, dont j'admirai les sentiments pieux^ » Vous, que le Ciel lui-même a conduite en ces lieux, » La honte du péché ne saurait vous atteindre; y) Vous ne ra\ ez commis qu'à force de le craindre. » Le Ciel a vu vos pleurs, vos généreux efforts;

l'OKSlKS 73

» Dans sa juste balance il pesa vos remords;

» Aux regards du Seigneur qu'un repentir désarme,

» 11 n'est point de péché que n'eflace une larme :

» Croyez-en votre mort dont l'heure va sonuer;

» S'il vous rappelle à lui, c'est pour vous pardonner. »

Le trouble des aveux, d'une rougeur errante.

Avait couvert les traits de la jeune mourante;

L'abbesse, que le prêtre avait fait revenir.

S'approcha de la sœur qu'il fallait soutenir,

El d'abord, un moment d'espérance ravie,

(h'ut voir dans sa rougeur un retour à la vie.

Mais bientôt, dissipant son erreur : « Hàtons-nous, »

S'écria le vieillard; puis, tombant à genoux,

1! posa sur la sœur un crucifix d'ébène.

Et dit les mots sacrés qu'elle entendait à peine;

Sublime, il prononça les adieux consolants,

l'iit le calice d'or entre ses doigts tremblants,

Et la sœur, relevant sa tète appesantie,

lit un dernier effort pour recevoir l'hostie.

fendant que sur son front l'huile sainte coulait,

lies ombres de la mort son regard se voilait;

l'A déjà, remontant à sa divine essence,

Sa jeune àme, rendue à toute l'innocence

D'un fraternel amour trop longtemps profané,

Implorait dans les Cieux le pardon de René.

L'abbesse veilla seule à côté de la morte ;

Et, lorsque le vieillard eut entr'ouvert la porte.

Tour aller à l'autel rendre le vase d'or.

Le vent qui gémissait dans l'étroit corridor,

A la brise de mer joignant sa violence,

!»e la cellule en deuil vint troubler le silence.

Fit résonner les grains du chapelet béni.

Et, courbant le rameau que l'hiver a jauni,

Uenver^a l'onde sainte et les apprêts funèbres.

Alors l'abbesse en pleurs pria dans les ténèbres Car le long crêpe noir, seul et triste ornement Qui recouvrait la sœur à son dernier moment, Du cierge avait éteint la lumière débile. Et voltigeait encor sur la tête immobile.

A la Chaumière de Lormois, juillet 1824.

Page 1