‹ Poésies complètesChapitre 3 sur 82 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

De ses rêves d'orgueil Magdeleine s'éveille ; Elle écoute... Des chants ont frappé soa oreille; D'une vierge d'Aser c'étaient les doux accents : Elle allait puiser l'eau sous l'arbre de l'encens; Joyeuse, elle marchait, et de sa main agile Soutenait sur sa tête une amphore d'argile ; Un long voile de lin par le vent agité Cachait de son front pur la naissante beauté. Magdeleine la vit passer sous le portique ; Là jeune fille alors chantait ce vieux cantique Qu'on apprend dès l'enfance aux filles d'Israël, Qui séduisit Jacob et que chantait Rachel, Ce cantique d'amour dont la chaste harmonie Pour un coupable cœur semblait une ironie :

« Je nfi) connais pas mon époux ; » Mais d'avance je suis fidèle, » El ceux dont il serait jaloux » Ne, savent, pas: que je suis belle.

» Le pauvre qu'il faut secourir

» Seul connaît mes soins et mon zèle;

» On ne m'a jamais vu courir

)> Que sur les pas de ma gazelle.

» Sans plaisirs, comme sans douleurs, » Je ne sais, dans mon ignorance, » Que prier, plaindre la soufTrance » Et la guérir avec des fleurs.

» De leur couronne virginale » Mes cheveux touj^ours protégés » Ne furent jamais dérangés » Que par la brise matinale.

» Mon père seul a caressé » Ce front d'où mon voile retombe; » Mes lèvres n'ont jamais pressé » Que les ailes de ma colombe.

» Le jour où, soumise à ses lois, » Je suivrai l'époux que j'ignore, » Il me verra naïve encore » Rougir pour la première fois.

» Et lorsque sous le térébinthe

» Il appellera Nohémi,

» Moji cœur, sans remords et sans crainte,

y> A sa voix seule aura frémi.

» De l'amour apprends-moi les charmes,

» Toi que m'a choisi le Seigneur!

» Viens, je le garde mon bonheur,

» Mes vœux, mon sourire et mes larmes! »

Elle dit, et déjà ses pas vifs et légers Franchissaient la montagne et le bois d'orangers: Elle chantait encor, mais sa voix plus lointaine Ne troublait que l'écho de la sainte fontaine. Comme un reproche amer, ces accents ingénus. Au cœur de Magdeleine ils étaient parvenus! La fortune à l'orgueil ne peut donc pas suffire, Si dans un palais d'or, d'ivoiie et de porphyre, Rappelant ces beaux jours qu'on ne peut oublier, La chanson d'un enfant venait l'humilier? « Ah ! pensa Magdeleine en sa douleur nouvelle, » Comme elle j'étais pure, et je chantais comme elle; » Hélas ! comme son cœur, sans crainte, sans combats, » Le mien formait des vœux qu'il ne comprenait pas! » Où sont-ils ces beaux jours d'espoir et d'ignorance, » Où l'àme en sa candeur trouve tant d'assurance, » Et, rêvant tous les biens qu'elle croit obtenir, » Ne voit pas un remords dans tout son avenir? »

16 Î'OÉSIES

Page 1