‹ Poésies complètesChapitre 31 sur 82 · LÀ JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

LÀ JEUNE FILLE

ENTERUÉE AUX INVALIDKS

Son humble parure était prête

Sur sa couche, dès le matin ;

Et, comme au plus beau jour de fêle,

Elle était joyeuse... 0 destin!

Elle traverse avec audace

La foule et dit : o Venez à moi,

» J'ai trouvé la meilleure place,

» D'ici l'on verra bien le roi. »

Or, le roi passait la revue

Avec ses trois fils à cheval.

Et ce groupe attirait la vue

Du peuple inconstant et banal.

En France on aime à voir le maître j

Mais on n'était pas sans effroi :

On disait que d'une fenêtre

On devait tirer sur le roi.

Le matin même on vint lui dire ; « Sire, on doit vous assassiner! »

i 9Ô POÉSIES

Et le roi se prit à sourire Et répondit sans s'ctonncr :

<( Nous avons chacun sur nos tètes » Des périls qui sont une loi; » Pour le matelot les tempêtes, » Et les assassins pom" le roi. »

Le brillant cortège s'avance,

11 approche du lieu fatal

Où se préparait en silence

Plus qu'un crime, un piège infernal.

Et la jeune fille ravie

La première a dit : « Je le voi! »

La première a donné sa vie

En s'ècriant : « Voici le roi ! »

Quel bruit!... Soudain comme une grêle Fondent mille plombs meurtriers; La jeune fille pâle et frêle Tombe morte avec les guerriers.

Les cadavres jonclient la terre; Trois fiISj saisis d'un seul effroi, De leurs corps vont cacher leur père... Et le peuple cherche le roi!

Le roi vit encore... 0 mystère !

Calme, il embrasse ses enfants; Et triste, il voit mourir sans guerre Des héros jadis triomphants.

Des blessés on compte le nombre.

Et la garde tout en émoi A l'assassin, qui fuit dans l'ombre, A répondu : « Vive le roi ! »

Alors un vieillard, dans la Ibule, Inquiet, s'élance en tremblant; Il s'arrête, il tombe, il se roule Sui" un jeune corps tout sanglant.

Et voyant flélris tant de charmes, 11 ne dit qu'un mot : « Avant moi!... » Et puis il bénit de ses larmes Sa tille morte pour le roi.

Neuf jours après, un long cortège Cheminait sur les boulevards; De blanches fleurs, un deuil de neige.

Attristaient d'abord les regards; Puis le héros de vingt batailles Fermait la marche du convoi.

Jamais plus belles funérailles!

On eût dit la fille d'un roi.

Pauvi'e enfant, ton âme ingénue ^"avait point rêvé tant d'honneur; Et ta vie, au monde inconnue. N'attendait qu'un obscur bonheur.

Nul rayon d'une gloire vaine Ne s'était réfléchi sur toi.

Et tu devais mourir en reine De la mort destinée au roi.

Mais honneur à toi, jeune fiUc, Qui tombas comme un vieux guerrier.

En dotant ton humble famifle D'un noble et virginal laurier!

Honneur à celle qu'on enterre, Avec le canon pour beffroi.

Dans ce beau temple militaire Où règne l'ombre du grand roi!

Dors en paix, victime innocente Immolée à la royauté ; Dors ', la France reconnaissante Rend hommage à ta pureté.

En voyant les fleurs de ta tombe.

Le peuple croyant d'autrefois Aurait dit : La sainte colombe Plane encor sm' le front des rois.

Mais nous qui n'avons pour idoles Que nos haines et notre orgueil.

Nous ne trouvons plus de symboles Dans ce jeune et chaste cercueil.

JNégaleurs de la Providence, Nous n'apercevons point la loi Du Dieu qui veille sur la France Et la sauve encor par le roi.

Paris, 5 août 1S35.

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