A MON NEVEU GUSTAVE 0 DONNELL
J'ai fait pour toi ces sers, et je te les dédie.
Ton oreille en aimait déjà la mélodie ;
A le les répéter combien je me plaisais!
Que je les trouvais doux lorsque tu les disais !
Hélas! dans tes beaux yeux la vie est effacée,
Ton innocente main en jouant s'est glacée ;
J'ai vu venir la mort sur ton front gracieux,
Et ton dernier regard m'a révélé les Cioux !
Oui, tu prîras pour nous, et ton âme naissante
Des pleurs de tes parents sera reconnaissante;
Le Ciel t'écoutera ; demande-lui pour eux
Des regrets moins amers, un sort moins rigoureux.
Pour calmer bien des maux je sens qu'on m'a choisie
Viens m'aider ; sois pour moi l'ange de poésie
Qui donne le secret de calmer les douleurs ;
Viens ni'apprendre à sourire en essuyant mes pleurs;
Fais entendre ta voix, ta voix qui m'est si chère,
Et je l'imiterai pour consoler ta mère.
Jusqu'au jour où le Dieu qui veille au souvenir,
A ceux qui nous aimaient voudra nous réunir.
Écoutez, mes enfants, cette effrayante histoire; Comme d'un saint avis gardez-en la mémoire;
Un jour vous la direz à vos petits-neveux.
Quand la neige des ans blanchira vos cheveux.
C'était le soir ; le vent soufflait sur les bruyères ;
Les marais exhalaient des vapeurs meurtrières.
Et l'écho du vallon mêlait avec effroi
Les cris de la chouette aux sons lourds du beffroi.
Insensible aux autans qui grondiiiciit sur sa tête,
Un voyageur, un seul, affrontait la tempête;
Paisible il gravissait le sentier du coteau.
Livrant aux aquilons l'azur de son manteau.
En vain les loups cruels, errant dans les ténèbres.
Font retentir les bois de hurlements funèbres ;
En vain les vieux bergers, l'autre soir, ont prédit
Qu'un malheur l'attendait près du sentier maudit ;
Il n'a point écouté la parole des sages :
Pour un cœur sans amour qu'importent les présages ?
Au conseil des vieillards il ne s'est point rendu ;
Il a pris en riant le sentier défendu ;
Et les vieillards ont dit : « Que le Ciel le dirige,
» Et détourne ses pas de la Tour du Prodige ! »
11 a déjà franchi le torrent écumeux.
Et cette plaine aride où d'un combat fameux
Quelques tertres épars attestent la mémoire ;
Sou pied foule en passant ces monuments de gloire.
Soudain, au fond du bois par les vents agité,
Il a vu d'un flambeau la tremblante clarté.
Vers ce fanal d'espoir, toujours plus intrépide.
Il dirige l'essor de sa course rapide.
Il marchait à grands pas ; mais plus il avançait
Et plus à l'horizon la clarté s'effaçait ;
Il gravit le rocher, et là blanche lumière
Dans le ciel nébuleux disparut tout entière.
Alors le voyageur, saisi d'étonncment, Et maudissant la nuit, s'arrêta brusquement ; Car sur le roc désert, pour lui seul accessible, Sa marche crut sentir un obsla -le invinciblo ; Et lorsque pour le vaincre il se précipita. Contre un anneau de fer son cas(iue se heurta, Puis son bras s'étendit sur d'épaisses murailles ; Ses pieds ne trouvaient plus ni cailloux, ni broussailles, L'éclair avait cessé de frapper ses regards. Et la foudre pourtant grondait de toutes parts. Sous cette voûte humide il lui semblait encore Que son pas devenait de plus en plus sonore. Et qu'un étrange bruit, un sourd i^émissement. Du fond d'un souterrain s'élevait lentement. En vain le malheureux, perdu dans ce lieu sombre^ Se guidant par ses bras qu'il étendait dans l'ombre. Cherchait vers quelque issue à s'ouvrir un chemin ; Tout à coup, ô terreur ! il sent une aulie main Dont les doigts décharnés s'emparent de la sienne : '« Suis-je dans l'antre obscur de quelque magicienne? )) Dit le jeune imprudent, ou quelque vieux sorcier » Aux fêtes du sabbat veut il m'associer? » Qu'il parle ! à ses désirs il me verra docile; » Le combattre ou l'aider, tout me sera facile; » Et fùt-il Satan même !... » A ces mots, il entend D'une porte d'airain tomber le lourd battant. • « Qu'on m'enferme, dit-il, mais qu'on réponde ! Où suis-je? Une voix répondit : « Dans la Tuur du Prodige!... »
Mais lui, serrant la main qui vient de le saisir,
« Déjà, dit-il, le Ciel exauce mon désir !
» Enlin, j'ai pénétré dans ce lieu redoutable ;
» Toi, qui veux m'eff rayer par ta voix lamentable,
» Renonce au vain pr "jet de ra'éloigner d'ici;
i;>4 POESIES
» Ton cœur à la pitié se fùt-il endurci,
» Tu ne peux refuser au guerrier qui t'implore
» La modeste faveur d'attendre ici l'aurore.
)) — Vous, s'écria la voix, vous, rester en ces lieux !
» — Pourquoi non? — Ah! fuyez, mortel audacieux I .. .
» — Moi fuir? — L'ignorez- vous? cette tour est maudite;
» Un sorcier,., un géant... un fantôme l'habite !...
» — Je viens le visiter. — 0 ciel ! que dites- vous ?
» Du maître que j'attends redoutez le courroux.
» 11 commande au Destin ; l'Enfer est sa patrie ;
» Des flots et de l'orage il guide la furie ;
)) Partez ! de le combattre abandonnez l'espoir :
» La lance des guerriers est sur lui sans pouvoir.
» Il défîrait le Ciel ! de ia mort elle-même
» Il brave sans danger la puissance suprême.
» En n'ain un coup heureux vous livrerait ses jours,
» Pour vous combattre encore il renaîtrait toujours !
» — Tu dis qu'il va venir? — Hélas ! avant une heure
» Vous entendrez ses pas !... — S'il est vrai, je demeure:
» A son festin du soir je veux être invité.
» — Ah ! c'en est fait de moi ! votre témérité,
» Si mon maître revient, va me coûter la vie :
» Je ne suis qu'une esclave à ses lois asservie;
» Ayez pitié de moi, de vous j'aurai pitié ;
» Je vais de mon souper vous offrir la moitié;
» Mais du hameau prochain vous reprendrez la route. »
Elle dit, et déjà l'entraîne sous la voûte.
Une lampe qui veille au fond du noir réduit ).Iontre aux yeux du guerrier celle qui le conduit; Les rides s'étendaient sur son pâle visage ; Une chaîne attachait deux clefs à son corsage : « Hâtez-vous,» dit la vieille. Aussitôt le guerrier Fait sécher son manteau, quitte son baudrier;
Au clou de la inuraillo oîi brillait une hache,
Il suspend avec soin son casque au blanc panache,
Et s'assied, en riant de son repas frugal ;
L'escabeau chancelait sur le sol inégal.
En attisant le feu, la servante craintive
Prêtait au moindre bruit une oreille attentive;
Posait sur une table à l'angle du foyer