I.e lait, le pain de seigle, et les fruits du noyer
D'un fer mal aiguisé sa main chassait la rouille ;
Puis, tournant dans ses doigts la tremblante quenouille.
Tandis que l'étranger achève son repas,
La vieille auprès de lui vient s'asseoir, et tout bas
Lui dit ces mots : « La tour dans laquelle nous sommes
» N'est point l'œuvre de Dieu, n'est point l'œuvre des hommes.
» Pour tous c'est un mystère, et l'on na jamais su
» Quel noble châtelain ces murs avaient reçu.
» Ce lieu fut autrefois un séjour de délices ;
» On n'y redoutait point de sombres précipices.
» La vigne au chèvrefeuille enlacée en berceau
» Ombrageait les détours d'un paisible ruisseau,
» Une nuit, tout à coup, dans les villes prochaines
» On entendit des bruits et des voix souterraines ;
» On vint au point du jour, et le pâtre surpris
» D'une tour inconnue aperçut les débris.
» L'île s'était changée en un rocher sauvage ;
» Un torrent furieux désolait le rivage ;
» La vigne était fanée, et sur les vieux créneaux
» La liane étendait ses verdàtres anneaux.
» Le pâtre alla conter l'histoire fabuleuse;
» Et chacun voulut voir la tour miraculeuse ;
» Un moine en l'approchant fit le signe de la croix :
» On dit que du démon c'est l'œuvre, et je le crois ;
w Nul ne l'a vu bâtir ; c'est pour cela, vous dis-jc,
» Qu'elle porte le nom de la Tour du Prodige. »
« Ton maître tarde bien^ dit l'hôte impatient.
)) — Ah ! s'écria la vieille au maintien suppliant,
» Pour de plus nobles faits gardez votre courage.
» Voyez, le vent du soir a dissipé l'orage :
» Il vous faut repartir. — Eh bien, soit, j'y consens;
» Mais, dis-moi, quels étaient ces feux éblouissants
» Qui frappèrent mes yeux sur la tour? — Je l'ignore.,.
)) Peut-être est-ce... une étoile... ou quelque météore...»
En prononçant ces mots la femme se troublait.
Et de son front ridé la pâleur redoublait.
Le voyageur, touché de ses vives alarmes,
Sans changer de projet, se lève, prend ses armes.
Et, feignant d'obéir, s'éloigne de la tour.
Bientôt il y revient par un secret détour;
Plus d'espoir! la servante a refermé la porte ;
Il hésite un moment ; mais son destin l'emporte.
Et, sans considérer la hauteur des remparts,
Rejetant son manteau sur les débris épars,
11 monte ; sur le lierre étend ses mains adroites ;
Il pose un pied hardi dans les fentes étroites;
Enivré du plaisir qu'un danger lui promet.
De l'infernale tour il atteint le sommet.
Tout à coup il s'arrête, écoute, et croit entendre
Sorlir du haut donjon cette voix douce et tendre :
a Oh! depuis si longtemps je prie avec ferveur !
» Quand luira-t-il ce jour où votre Ange sauveur,
» Mon Dieu, viendra charmer ma triste rêverie,
)) Comme il fit autrefois des chagrins de Marie ? »
A ces accents plaintifs l'intrépide étranger Sur le fer du balcon s'élance plus léger. 11 s'attache aux barreaux de rétroite fenêtre. Et jouit à son tour de l'cfTroi qu'il .ait naître ; La voix se tait. Alors d'un jour mystérieux La lune a protégé ses désirs curieux ;
Il s'avance, et d'abord, pour mieux voir, il essuie La pourpre des vitraux qu'avait ternis la pluie , Il rogarde... 0 bonheur ! est-ce un (Miclianloment? P(jur un preux' chevalier quel fanlônie charmant! Que cette femme est belle, à genoux sur la pierre. Tenant ses doigts d'albâtre unis pour la prière? Qu'il aime ce front pur, cette bouche, et ces yeux Dans une sainte extase c'garés danslos cieux; Est-ce un rêve du cœur? N'est-ce pas un prestige? C'est là le vieux sorcier de la Tour du Prodige ?...
Maigre ce doux aspect, le jeune homme ti-emblant
Veut quitter du balcon le débris chancelant ;
Car ses pas ont perdu leur guerrièi'c assurance,
Et son cœur intrépide a fromi d'espérance.
Sous les festons du lierre il cherche à se cacher ;
De la belle inconnue il voudrait approcher,
11 craint de la voir fuir, il se trouble, il balance;
Mais quels accents divius !... Elle parle... silence I
« Toi que Dieu m'a promis, que tous les jours j'attends,
» Ange consolateur, est-ce toi que j'entends?
» N'est-ce pas dans les airs ton âme qui soupire?
» Ah ! si les malheureux ont sur toi quelque empire,
» Parle, et fais que du moin?, pour la première fols,
» A ma voix sans écho réponde une autre voix !
» Ne me trompé-je pas ? il me répond ! Qu'entends-je?,.
)) Oh! rien n'est aussi doux que les accents d'un ange.
» Mais dis-moi, Gabriel, pourquoi viens-tu le soir ?
» Que tu dois être beau ! que je voudrais te voir I »
D'abord il a souri de la sainte méprise ; Mais bientôt, plein d'espoir et cachant sa surprise. Il cherche à pénétrer à travers les barreaux ; Puis, d'une agile main soulevant les vitraux :
228 l'OÉsiES
« Fille de Dieu, dit-il, livrez-vous à la joie; » Oui, je suis Gabriel, et le Seigneur m'envoie ; » Je viens réaliser vos rêves de bonheur; » Je suis le plus aimant des anges du Seigneur.
» — Ah! prends pitié de moi, répond la voix touchante ; » Gabriel, ce langage et m'attriste et m'enchante. » Ne me dis pas encor que tu vas me chérir ; » Oh ! ne m'accable pas, le bonheur fait mourir : » Et mon âme sans force, aux pleurs accoutumée, » Succombe, dans sa joie, à l'espoir d'être aimée! »
En achevant ces mots, des pleurs délicieux
De la jeune captive ont obscurci les yeux.
Elle reste à genoux, heureuse et recueillie.
De mille sentiments à la fois assaillie ;
Et ce trouble nouveau pour elle a tant d'appas,
Que lui-même à présent ne l'en distraira pas.
Il cherche à la calmer, et l'émeut davantage ;
Comment faire cesser le trouble qu'on partage?
De sa coupable ruse oubliant le secours.
Vingt fois il se trahit dans ses tendres discours :
11 n'est plus ange, il pleure, il supplie, il commande,
11 fait de grands serments sans qu'on les lui demande.
Il parle de constance et de sincérité
A celle dont le cœur n'avait jamais douté !
Mais elle, s'alarmant de ce langage étrange,
S'étonne de rougir aux paroles d'un ange :
L'innocence frémit des serments superflus!
« Ah! dit-elle en tremblant, je ne vous comprends plus,*
» Mes discours insensés ont droit de vous surprendre :
» Mon père a défendu qu'on me fit rien apprendre;
» Il dit que le savoir a causé ses douleurs;
» Je ne sais que prier et pleurer nos malheurs. »
Puis, sur son front pâli ramenant ses longs voiles.
Elle ajouta : « Mon père a lu dans les étoiles » Que, rempli de courroux, Dieu frapperait de mort » Celui qui par le cœur s'unirait à mon sort; » Et c'est pour rassurer sa tendresse alarmée » Que loin de tous les yeux il me tient enfermée. » La neige, dans les airs répandant ses flocons, » A déjà quinze fois couvert ces vieux balcons » Depuis qu'en cette tour on cacha mon enfance; ))^ne femme étrangère y veille à ma défense; » Elle seule me parle. Ah ! dans ces lieiiv d'horreur » Jamais le chcvrier ne vient que par erreur. » Lorsque je vois passer un enfant du village, » Si je veux l'appeler à travers ce grillage, » Il s'enfuit aussitôt; et je ne sais pourquoi » Dans ce village heureux on a si peur de moi!
» — Que de ces temps amers le souvenir s'efface ! »
S'écria l'inconnu, retrouvant son audace;
« Jetez sur l'avenir des regards consolés.
» Les secrets du bonheur vous seront révélés.
» Demain, quand le soleil rougira la campagne,
» Je vous apparaîtrai sur la haute montagne ;
» J'aurai l'air et les traits d'un jeune chevalier;
» Vous me reconnaîtrez à l'or du bouclier
» Dont vous verrez de loin jaillir les étincelles ;
» Sous l'azur d'un manteau je replîrai mes ailes;
)) Et si d'autres guerriers accompagnent mes pas,
» J^)e leurs, masques de fer ne vous effrayez pas.
» Au séjour des heureux conduite par moi-même,
» Demain vous apprendrez comment au Ciel on aime,
» Demain!... — Qu'ai-je entendu? Grand Dieu! quel est ce bruit?
» Voyez-vous ces éclairs qui sillonnent la nuit?
» — Rassurez-vous, dit- il, ma vie est immortelle,
» Ne craignez rien pour moi. — Je le sais, reprit-elle,
» Vous ne pouvez mourir, et pourtant je frémis :
» IN'e=.t-il pas dans les Cieux des anges ennemis? » Oh! je n'en puis douter, un danger vous menace, » Je le sens à mes pleurs, à reffj'oi qui me glace. » Fuyez! — Moi, vous quitter? non, jamais! Près de vous » De l'orage et de Dieu je brave le courroux! » Comme il disait ces mots la foudre éclate et tombe; La tremblante captive à son effroi succombe ; Le Ciel vient de frapper l'imprudent séducteur : L'ange qu'elle adorait n'est plus qu'un imposteur; • Le prestige est détruit : la mort l'a détrompée! De l'ange Gabriel la flamboyante épée Éclairant à ses yeux le front du criminel. Elle a vu s'accomplir l'oracle paternel.
Le lendemain, un page errant dans la vallée N'aperçut qu'un manteau sur la piei're isolée. On chercha vainement du jeune voyageur Les restes consumés par l'orage vengeur; Et le torrent profond, qui sous le roc murmure, Ne roula dans ses flots qu'une sanglante armure.
Dieu pardonne l'orgueil qu'il vient d'humilier.
On racheta son âme à force de prier :
Une femme, enfermée en un saint monastèrej
Pour lui pria longtemps, rêveuse et solitaire;
Et l'on a su depuis que dans le vieux couvent
Un ange pardoiuié la visitait souvent;
Que le jour de sa mort, après la sainte messe, •
Du jeune chevalier acquittant la promesse.
Cet ange était venu de la part du Seigneur
Réaliser enfin ses rêves de bonheur.
Et qu'ensemble, tous deux s' élevant dans les nues,
Ils avaient pris du Ciel les routes inconnues.
On ne peut de ce fait nier la vérité;
C'est notre ancien pasteur qui me l'a raconté.
l'OÉSIES 231
La voilà, mes enfants, cette effrayante histoire ; Comme d'un saint avis gardez-cn la mémoire. Un jour vous la direz à vos pctils-neveux, Quand la neige des ans blanchira vos cheveux. Et, remplis du respect qu'un tel miracle exige. Ils salûront les murs de la Tour du Prodige.
A la Chaumière de Lormois, août 1823.