Poésies complètes
Car, debout sur notre vieux monde, Nous sommes demeurés bien peu Qui portions en nos mains profondes Tout l'antique ciel pris à Dieu.
Le 20 décembre igoo, à Cannes, mourait, à Vage de vingt-huit ans, le poète Emmanuel Signoret, étoufFé par la misère et la nuit. Seuls s'aperçurent de sa mort quelques fidèles admirateurs. Le silence se referma sur lui, et rien ne manqua moins à la foule qu'un poète uniquement épris de beauté.
Puisse son œuvre splendide, inactuelle entre toutes, et à cause de cela non vieillie, trouver enfin sa récompense.
Plus pariaite est la beauté d^une œuvre et moins elle prête à la glose. J'épuisai naguère, dans les quelques articles que j'eus Toccasion d'écrire sur Emmanuel Signoret, en quelques phrases tout ce que je trouvais à en dire. Les préfaces qu'il joignit à ses trois volumes de vers, et que nous redonnons ici, devraient du reste suffire et je me serais contenté d'y joindre une simple notice bio-bibliographique, mais je me souviens trop de Tirritation que causa, lorsque ces volumes parurent, le ton de ces préfaces où la magnanimité du poète s'exagère un peu plus glorieusement que ne le supporte volontiers notre époque. Encore que l'on pardonne aux morts plus commodément qu'aux vivants l'amour immodéré de la gloire, je craindrais que ce ton altier, que Signoret ne pouvait ne pas prendre, prédisposât de nouveau plutôt au blâme qu'à la louange le lecteur peu accoutumé à une si imprécautionneuse franchise. Puissé-je, en éclairant un peu cette figure, prévenir les méjugements.
Emmanuel Signoret naquit le i4 mars 1872, à
PRÉFACE
Lançon, petit village des Bouches-du-Rhône, d'un père et d'une mère déjà vieux. (Son unique frère entrait dans sa vingt-cinquième année.) II fit ses premières études à Aix, dans un établissement dirigé par des prêtres, qu'il ne quitta que pour venir à Paris. Entre Paris et Lançon, il erra quelques mois, puis, moins dirigé qu'aidé complaisamment par son père qui Tadorait, Emmanuel, sans autre but que sa culture ou que sa joie, put enfin gagner ritalie où le précédait depuis longtemps son désir- Sans doute, une sage sollicitude eût épargné à rimpratique enfant bien des erreurs; mais cette sollicitude Emmanuel ne l'avait encore rencontrée que chez son père, et le vieillard, aveugle depuis quelque temps déjà, déclinait. Pour un semblant de liberté, Emmanuel abandonna sa part de patrimoine et, poète tout uniquement, s'engagea sur une route âpre et brisée qu'une sorte de volontaire hallucination de gloire et l'inlassé dévouement de sa femme (il s'était marié en décembre 1897) n'empêchèrent pas d'être parfois abominablement douloureuse.
Sa vie tient en ces quelques lignes; à vrai dire, il la traversa sans la voir. J'avais parlé naguère de la singulière myopie de Signoret ; ce n'est pas myope, c'est aveugle que j'aurais dû dire — et mieux encore : ébloui. Comme ivre de soleil il avançait dans les ténèbres de sa misère, chancelant et se cognant à tout, projetant où posait son regard un nimbe dont s'illuminait chaque objet.
On le crut fou. Déjà son écriture énorme, non point tanthautequinimaginablement large, effarait. On apprend, dans les manuels qui traitent de' graphologie, que l'intuition, la spontanéité lyrique se révèle dans l'écriture à la rupture de liaison et Tespacement entre certaines lettres d'un même mot: la plume quitte le sol, bondit plus loin, imitant le saut de l'esprit... Que dire ici ? La plume de Signoret ne bondit plus, elle vole ; elle pose intermittemment, sur le papier^ de loin en loin, quelques jambages — car non plus les lettres seules, mais les jambages mêmes d'une même lettre sont séparés, distants à ce point que souvent un unique mot pas très long couvre une ligne. Les o, les «restent
PRÉFACE
ouverts, signe d^absence de toute préoccupation égoïste, — ou plus absolument de toute préoccupation. Ecriture de fou? Non ; mais immodérément poétique, et bien celle qui convenait à ces vers, raisonnables, certes, dans le sens le plus minervien du mot, mais surtout, mais éperdument glorieux.
Tout, aujourd'hui, contribue à fausser Tidée de la gloire. Tant elle était demeurée pure et naïve dans le cœur de Signoret, son expression naturelle scandalisait. Il n'admettait non seulement pas la critique, mais même aucune restriction dans la louange : « Un doute ici, écrit-il en parlant de son œuvre, ne témoigne que deTincertitudedu regard » ; et encore : « Ne jugeons point la lumière; acclamons-la. »
Ceci, qu'on prit pour de l'orgueil, irrita; mais le mot : orgueil, avec Signoret devient insuffisant, perd tout sens. On convenait que ses vers étaient admirables, mais on eût désiré qu'il le sût moins, ou que, le sachant, il s'en tût. J'en connais de plus orgueilleux plus habiles. — « Je vous l'affirme :je ne
suis pas un orgueilleux, me répondail-il (car, dans l'absurde crainte d^admirer trop,je cédais alors moi aussi à ces restrictions désobligeantes), mais je ne saurais être menteur, même en parlant de moi. »
Il parlait de lui comme d'un dieu, naturellement, — ^ comme un dieu.
Et ce même ravissement,cette divinisante ivresse lui faisait voir sans jalousie des génies et des demidieux près de lui ; des demi-dieux qu'il rêvait d'élever jusqu'à la déshumanisation parfaite. Il appelait « Marbres Vivants » les portraits littéraires subtils et magnifiants qu'il fit de certains d'entre nous ; et comme je m'offusquais un jour de son excessive louange : a Quittez cette pudeur, réponditil, qui reste en vous comme dans les demi-dieux. »
A peine admettait-il que la lumière qu'il se sentait projeter à l'entour de lui ne fût pas sensible à tous les regards. Dans le rêve qu'il faisait d'une sorte de fraternité glorieuse de tous les hommes de génie, il était plus dispos encore à décerner l'éloge qu'âpre à le réclamer pour lui. A peine lui demeurait-il pénible que tous ne reconnussent pas son
PRÉFACE
génie, car la gloire lui était chose en possession de quoi il se sentait (i). Pas un quatrain de lui qui n'en témoigne. Il garde, au cours de ses vers, l'attitude d'un Diadumène, ou mieux encore celle du Jeune-Homme de Gustave Moreau dont la fausse mort n'interrompt pas le geste de ceindre de lauriers sa tête.
Cette inconsciemment volontaire hallucination de beauté faisait le fondement de son œuvre. Il prétendait construire un monument où ne pût habi-
(i) Ambition ? — Non, pas précisément. Non tant désir qu'amour immodéré de la gloire; et comment eût-il désiré ce qu'il croyait qu'il possédait déjà ? Son hallucination résolue fut ici à la fois désespérée et parfaite. Il acceptait l'hommage comme l'acquittement, ou mieux la reconnaissance d'une dette que l'on eût contractée enyers lui. Le moindre mot y suffisait parfois, et, tant il restait convaincu de la réalité de cette dette, il saisissait chacun au mot. En vérité, fort peu gâté par la fortune (j'entends : le succès), et se voyant d'autant plus chichement mesurée la louange qu'il s'y refusait et se la refusait moins, Signoret put prêter à sourire^lorsque, dans sa revue « Le Saint-Graal «^collectionnant les rares « accusé-réception » après renvoi d'un de ses volumes, il reproduisait de simples mots sur une carte, comme celui-ci : » Henry Roujon, directeur des Beaux-Arts. - Avec mes remerciements empressés et mes bien sincères félicitations. » On en peut sourire, ou pleurer, — mais y voir quelque habileté, comme j'ai honte d'avoir fait naguère, j'avoue que j'en sais incapable aujourd'hui. Ce maladroit et naïf enfant ne put passer pour u arriviste ^) qu'aux yeux de ceux que la française peur d'être pris pour dupe entraîne — et dupe.
ter nulle ombre; que dis-je ? construire, en n'employant que la lumière pour matériaux.
« Alors que le principe même de la Poésie est, strictement et simplement, l'aspiration humaine vers la beauté supérieure (for supernal beauty), la manifestation de ce principe se trouve toujours (( dans une excitation élévatrice de Tâme » tout à fait indépendante de cette passion qui est l'empoisonnement du cœur, ou de cette vérité qui est la satisfaction de la raison. » Peut-être Signoret connaissait-il ces paroles justes et puissantes d'Edgar Poe et admirait-il Poe précisément pour les avoir dites.
« Vous vous êtes mépris, disait encore Poe à Ghivers, en supposant que la passion est le mobile primordial du vrai poète, car c'est précisément le contraire. Un pur poème, à proprement parler, est celui qui serait complètement dépourvu de toute trace de passion. » Et encore : (( La passion n'a rien à faire avec la pure poésie... Un pur poème est une création rythmique de Beauté, complètement dépourvue de toute autre chose que ce qui
t»RÉF'AGE I 3
constitue la pureté, c'est-à-dire Tidéalité. » De la misérable réalité de sa vie rien ne transparaissait dans Tœuvre de Signoret, et Nietzsche admirerait sans doute, triomphant de si mortelles douleurs, une si souveraine joie :
Nous mettrons aux bergers des flambeaux dans les mains. Nous leur dirons : Versez, par torrents, aux chemins La lumière opulente ! Assez d'âmes sont mortes ! De la maison sans joie, allez! brisez les portes! L'œil de l'homme a du ciel les charmantes couleurs, Les membres parfumés des enfants sont des fleurs Où, du pollen des dieux, l'homme vrai fructifie ; Des sépulcres brisés jaillit l'aube de vie.
« Le mode de vie de la splendeur est le débordement », — disait-il.
Impassible? Non point; mais gonflé de Tunique enthousiasme, qui fait que sa poésie, bourrelée d'Apollon et secouée parfois de pythique fureur, non impeccable et froide à la manière de celle de Gautier, de Heredia, reste presque toujours palpitante.
Destins, Destins, corps bruts par l'esprit achevés! La lune est sur les monts, les astres sont levés. Sur la rose assoupie un beau zéphir nu vole ;
Dans réclat velouté de cette lune molle
Les œufs de rossignols brillent ! Soleil pieux,
Bientôt tu mûriras ces fruits mélodieux ;
Le chantre aux tendres yeux brisera ses demeures ;
Il dira le secret rayonnement des heures,
Il m'arriva précédemment de parler tout à côté de Signoret, de Francis Jammes. Et si le rapprochement de ces deux noms se fait en mon esprit encore une fois d'une manière irrésistible, ce n'est pas qu'aucune ressemblance se puisse découvrir ou inventer entre ces deux poètes dont je disais qu'ils se limitent réciproquement — mais parce que chacun d'eux, purement, sut s'abreuver aux sources même — sur les flancs opposés du Parnasse — à ces deux sources aux eaux aussitôt confluentes, dont la plupart des poètes ne nous versent qu'un flot mélangé. Et cette lyrique, chacun d'eux
la réalisa à ce point que, réciproquement, la moindre goutte de cette essence d'art qui fait la beauté de Signoret suffirait à détériorer la poésie de Jammes ; la moindre goutte de cette essence de poésie qui fait la sainteté de Jammes suffirait à décomposer l'art de Signoret.
PRÉFACE
Cette pureté lyrique — et si j'insiste sur ce mot, c'est que je ne crois pas que le mot pureté puisse prendre en poésie autre sens, et que c'est là vertu très rarement atteinte — cette pureté ne peut aller sans aversion, incompréhension du moins, inconsciente ou volontaire, mais totale, de ce qui la pourrait troubler. Même il n'est pas intéressant de la constater chez Tun ni chez; l'autre; mais les raisons que donne Signoret de cette exclusion, sans pouvoir entamer en rien l'œuvre de Jammes dont il ne connaissait que la partie plaintive, légitiment éloquemment son être : « Ce flot de larmes corrompt les cœurs, écrivait-il. Hélas ! dirait Gautier: // est^ de plus j sincère, » Il reprochait à Jammes de « restreindre à ses déceptions la joie des êtres riches et de courber vers la vulgarité des souffrances qui, chez des héros comme nous, auraient la pudeur de se taire... Rabelais, ajoutait-il, l'avalerait d'une bouchée ; moi je voudrais le rendre heureux !» — (c II y a là, disait-il ailleurs, comme pressentant le retour au catholicisme, une complicité d'époque malade, où tout ce qui tue la
gloire est goûté. » — « Il est surtout de son temps », disait-il encore de Francis Jammes, comme s'il pressentait le succès de cette naturelle et catholique poésie, puis enfin ajoutait : « J'apprends par Moréas que Mallarmé écrivit : Tricher avec son temps est en art F acte capital. »
Trichant avec son temps, avec sa vie, Signoret fut vite exclu du jeu. Mais huit ans ont passé. Le temps vient peut-être aujourd'hui de reconnaître son génie.
Je voudrais m'abstenir ici de toute qualification dans Téloge, estimant qu'une préface n'est point un article de critique et que le préfacier doit, au seuil du livre, abandonner le lecteur et ne point le gêner à la manière des ciceroni qui vous indiquent les beaux morceaux .
Si d'abord nous pensions choisir dans l'œuvre complet que nous donnons ici et, plutôt qu'un si gros volume donner une sélection, j'ai vite compris que le choix que je pouvais faire risquait de ne satisfaire que les esprits pareils au mien. Quel-
PRÉFACE
ques numéros du Saint-Graal nous ont appris par exemple la prédilection que MM. Saint-Georges de Bouhélier et Leblond gardaient pour les Vers Dorés ; et dans l'anthologie des poètes oùMM.Léautaud et Van Bever ont apporté tout leur soin et leur goût, nous voyons au nom de Signoret figurer des poèmes dont nous n^eussions choisi aucun, ne figurer aucun de ceux que nous eussions choisis. Me trompé-je toutefois en pensant que les suffrages iront vers les derniers vers, soit ceux parus à part, soit ceux contenus dans la Souffrance des Eaiix^ où le poète, en pleine possession de cette perfection qu'il adorait, fait douter le pieux lecteur qu'il puisse obtenir au delà. Et que si quelque choix balance encore entre le recueil des Sonnets^ les Elégies, les Douze Poèmes — ne se fixera-t-il pas enfin sur cet éblouissant Tombeau de Mallarmé, dont la seconde partie tout entière forme un poème d^une telle perfection que, dans toute la langue française, je doute si j'en connais un plus beau.