‹ Poésies complètesChapitre 2 sur 79 · ANDRÉ GIDE · texte numérisé non relu

ANDRÉ GIDE

VERS DORÉS

PRÉFACE DE L'AUTEUR

Ces poëmes sont pour moi très anciens. Quoique j'eusse vingt ans à peine lorsque je commençai à les écrire, je cessai tôt ce chant mystérieux. Et quoique trois années se soient écoulées depuis lors,je n'ai jamais songé à le reprendre.

Le flot de pensées vivantes que tout vrai poëte porte en lui, le sentiment qu'il a de la réalité des choses et qui lui permettra de créer davantage cette réalité, d'éclairer l'une de ses faces — il est bien rare qu'il ne l'exprime pas dès ses premières œuvres. Une clarté sort de lui qui renouvellera la face du monde. Et il crie au monde tout son amour en paroles crispées et indécises encore — mais que les flammes confuses de la jeunesse pénètrent et illuminent. L'univers est vraiment trop beau. Les forêts sont trop profondes. Les montagnes sont démesurées. La douceur des mers lui semble ineffable. Il voudrait palpiter de toute l'émotion des siècles, s'incorporer la somme des pensées humaines pour

en rehausser quelque peu Téclat, les ordonner mieux selon son harmonie intime et augmenter leur vie de la sienne. Mais leur ensemble lui paraît si considérable qu'il désespère un moment et s'arrête plein d'angoisse. Toutefois cette angoisse l'enivre. Son cœur bat trop fort pour qu'il croie en son désespoir. Tout son sang chante, heureux comme la chaude sève des roses fumantes au soleil. Il se sent puissant puisqu'il est confiant. Tout son être rayonne. Les herbes et les astres, les hommes et les sources doivent tant l'aimer, puisqu'il les aime tant! Il sait que l'on peut appliquer au divin univers ce que Baudelaire disait de Dieu : « Il est plus facile de le comprendre que de l'aimer. » Il sent qu'il l'aime jusqu'à mourir; que son cœur éclate. Il est donc sûr de le comprendre plus tard.

Pour l'instant, il chantera la gloire de son amour, sa propre gloire. Il ira s'offrir comme un fiancé à la terre en fleurs, à toutes les forêts et à toutes les nations leurs sœurs, nées, comme elles, de son limon, aux lacs clairs des montagnes et aux étoiles des cieux. Et pour être plus sûr encore de leur plaire, il se parera.

Telle était ma propre disposition d'esprit à l'époque où j'écrivis les Vers Dorés, Jetais déjà en possession de toute mon âme. Mais naïvement séduit parses richesses, ses délices et sa nouveauté, je ma plaisais à l'élever

VERS DORÉS

comme uiïe fleur éclatante et rare, âans me soucier assez d'imprégner de son parfum et d'elle-même les moindres détails de mes poëmes. J'étais trop ébloui par les choses pouren avoirune vision absolument nette. Les émotions, quoique poig-nantes, neuves et pures, se présentaient encore trop comme miennes.

Pourtant ces vers étaient vivants. Ils éclataient comme de dignes trompettes avant les victoires. Ils annonçaient les œuvres prochaines. Ils étaient plutôt sublimes que beaux; c'est-à-dire que leur véracité d'accent et leur amplitude prédisaient un ordre de beautés nouvelles. Mais j'avais apporté un soin jaloux à y maintenir la pureté et l'éclat du style. Et déjà les nouveautés métriques s'y alliaient à un grand souci de perfection. Aussi se trouve-t-il qu'après trois ans de vie ces poëmes semblent ne point avoir vieilli. Ils ne me satisfont plus pleinement, mais ils n'ont point cessé de m'émouvoir et de m'étonner. Les Vers Dorés sont des vers cornéliens ou quelque chose d'analogue, dans la poésie lyrique, à ce qu'étaient ceux-ci dans la tragédie.

Ce que je chantais surtout dans les Vers Dorés ^céiaii la gloire antérieure — tout ce que mes ancêtres avaient pu éprouver ou penser du monde, avant que j'eusse acquis pour moi-même une conscience distincte de sa splendeur. Du fleuve de sang qui me joignait aït pfemief

homme, à travers les siècles, leurs rhythmes exprimèrent tout le murmure, le rire, la plainte ou le grondement. Je crois qu'ils en garderont et qu'ils en perpétueront Técho.

Pour les fleuves dont Tonde coule pendant que je vis, pour les jeunes hommes et les plantes attentives dont les fleurs s'épanouirent avec moi, j'y disais la force qui soulevait mon sein, et la magnificence de mes vingt ans où chantait, comme elle ne Tavait point encore fait, l'éternelle jeunesse du monde. En paroles très simples et toujours éclatantes puisque tant d'âmes y resplendissaient, essentielles puisqu'y brûlait mon cœur — j'y disais tous nos vieux orgueils, nos brillantes espérances, le désespoir fécond des dieux, et j'y résumais l'antique lumière. J'y chantais des religions jadis grandes et pures et dont l'agonie méritait une louange de chants et de larmes — des sciences et des arts si beaux que, selon l'expression d'un grand philosophe, ils avaient passé tout entiers dans la vie et qu'il ne restait, comme trace d'eux dans l'intelligence, que le nom mystérieux des hommes qui les créèrent. Comme je l'ai dit et le répéterai plus amplement ailleurs, d'asphyxiantes métaphysiques et de pâles morales pullulèrent sur leurs décombres — comme des champignons vénéneux et des mousses sans sève au chapiteau des temples brisés. Mais l'ordonnance de leurs lignes et leur élan et leur beauté restent inscrits en moi-même et en plusieurs. En vain l'on s'est autorisé de leur lueur qu'on usurpait et de l'amour

VERS DORÉS

qui les enveloppa pour en doter des sentences vaines et des œuvres parasites. Les beautés cachées de ces choses éternelles reposent au sein même de l'homme. Et Téclat de ces temples purs les couvre et les protège.

J'avais écouté l'onde du passé. Ma voix s'était enrichie de ses modulations tremblantes. Mes yeux étaient radieux. Je savais que j'allais continuer Timmortelle phrase interrompue et prolong'er la vie. En de brefs chants évocatoires, je frissonnai de l'orage de Dieu secouant Sina, et du bruit de la Ijre d'Orphée qui rendait sensibles les pierres. Je chantai la sagesse ordonnatrice de Pallas, la suavité de Vénus, ma mère.

Et les buissons de flammes, Tenvol des cathédrales, le souffle orageux du Christ, tout ce qui fut beau et qui s'en allait sans que la face du monde s'assombrît et que diminuât mon sourire : tout cela, je l'ai dit d'un accent sincère et selon le mode des triomphes purs. Je sortais de tout ce passé, n'ayant retenu que sa force et que ses clartés. J'allais vers de calmes et resplendissants horizons qui me sollicitaient et m'emplissaient d'ivresse. Et je chantais :

Du feu de deux couchants je fis une aube éclore Rallumant notre sang- éteint, nos yeux ternis : Sur mes conques d'azur je viens dans cette aurore Ceint d'oliviers d'Athène et de Gethsemani !

L'éclat des ostensoirs s'unit dans mes prunelles Au resplendissement du casque de Pallas (1) !

(i) Vers Dorés pour Raymond Nyst.

Je sentais que je vivais à une époque où bien des choses achevaient de s'écrouler et où de souriantes réalités prenaient naissance.

A ce qui s'en allait j'accordai quelques regrets et le suprême hommag-e des larmes, sachant la force généreuse et n^étant point d'un âge où Ton marchande ses battements de cœur. Je souhaitai m.ême ufi instant mourir avec ces choses. Mais je compris qu'il était plus héroïque de leur survivre. J'acceptai la vie pénible, sérieuse et grande. Le vent immense du printemps souffla et les brises m'environnèrent avec toute leur joie. Immobile au milieu des fleurs, je descendis en moimôme (i) :

Les lys que ta pensée a suscités, les roses En gorge ont arrondi leurs contours tentateurs. Qu'importe : va mourir près des églises closes Parmi les sureaux clairs et purificateurs !

Gonfle ton sein d'âmes de vierges vagabondes...

Lève ton geste immense et créateur de mondes Immobilise-toi lentement — sois statue !

Le chant s 'amplifie et, dans la plupart des autres Vers Dorés, la Proclamation et le sonnet « A une foule », il annonce Textraordinaire joie qui agite le poète. Les semences sont victorieuses. C'est le printemps auguste des notions. Et sur le seuil du livre, avec l'une des faces

(i) La Statue,

VEt\S DORÉS

souriantes et radieuses de l'avenir, l'amante de tous les instants apparaît. Elle marche sur la mer. Le vent des danses Temporte. Elle g-lisse mollement, bondit ou s'immobilise. Et tout le chant monte vers elle. La gloire dispersée des strophes, tous les rayons, toute la lumière des poèmes convergent vers ses divins yeux. Elle pose ses regards sur les forets, ils éclairent la mer. Elle restitue au monde tout ce rayonnement exhalé vers elle, toute celte clarté du passé. Elle pose sur la tôte du poète les diadèmes qu'il a créés. C'est la prêtresse farouche de la Danse Sacrée ou la vierge du Chant des Trompettes d'Eté dont les mains suaves cueillent le brillant rameau du laurier.

Entre les Vers Dorés proprement dits et ces deux chants hymnaires en qui vient expirer leur grand flot mélodique et qui expriment un peu de la douceur et de la solennité de mes songes — j'ai intercalé, sur la sollicitation pressante des amis de mon art, quelques Poésies éparses. Chacune d'elles est accompagnée d'une date indiquant l'époque de son apparition (i). Dans la plupart de ces poésies, le rire de l'amante-enfant se mêle à la clarté du soleil de mai. Le tintement de ce rire et le chant des oiseaux me dictèrent seuls ces cadences. Il y a aussi un Fragment Tragique au sujet duquel je tiens à rappeler qn'il doit être considéré

(i) L'on sait que tous les poèmes compris en ce volume furent publiés, il y a quelques années, par diverses Revues littéraires : le Saint'Graal^ la Plume, le Courrier Français, la Revue Blanche.

comme détaché d'une œuvre d'ensemble. On devra tenir compte en le lisant des formes et des proportions que prennent les choses dans l'atmosphère du théâtre. Ici, le caractère du personnage, la nature de l'instant scénique et toute une succession d'événements qui se précipitent nécessitaient cette violence du sentiment. Qu'il me suffise, dans ces vers, d'avoir noté avec vérité le cri d'un cœur qui se déchire, et indiqué quelque peu le sens d'évolution des émotions dramatiques et le théâtre nouveau.

Enfin, pieux à l'exemple de mes Maîtres dans un art voisin : Rembrandt et Léonard de Vinci qui peig-nirent leur Tête de Christ — j'ai consacré un poème eucharistique à la g'loirede THomme-Dieu. G'estle Jeudi-Saint^ chant de douleur et d'amour né dans une minute de fatigue et d'alarmes où le souvenir du jeune dieu des blés et des tabernacles me réconforta.

Mais c'est surtout à titre de documents que j'ai laissé réimprimer ici ces Poésies éparses . Les Vers Dorés et les deux poëmes qui terminent le volume en forment la partie essentielle.

Bien loin dans les ténèbres des âges, des poèmes mystérieux aussi avaient scintillé. Ces poëmes étaient intenses, ardents et concis comme la flamme des torches sain-

VERS DORÉS

tes. On les connaît mal. Mais on sait que les raccourcis d'émotions y abondaient et qu'un flot de pensées menaçantes s'y indiquait par des traits violents de lumière. C'est sous le nom de Vers Dorés que sont compris tous les fragments qui nous en sont parvenus.

Un moment, ces souvenirs me hantèrent. Je me rappelai Pythagore silencieux, les yeux éblouis et consumés par la poussière de feu des chemins de l'Inde, et abîmé dans la songerie devant la majesté des nombres. Je me rappelai tous ceux-là qui édictèrent des codes d'or et Empédocle aussi, dévoré par les volcans.

Et en tête des poëmes qu'environ deux mille cinq cents ans après je venais de composer, ce titre : Vers Z)or^5, s'inscrivit tout naturellement. Un sentiment profond de convenance me l'avait inspiré et le fît trouver excellent. En effet, ces poëmes n'avaient gardé de toute chose que son frisson.

Ils traduisaient en leurs paroles le sillage d'Argo et des nefs immortelles où ramèrent les dieux ; le vent des lauriers sur l'îsthme; Dodone et Mambré avec leurs chênes blanchis de lune ; le frémissement des rameaux d'olivier que lliumanité agita vers Jérusalem. Je n'y décrivais point à loisir la marche de pesantes peuplades. Mais plus d'une fois on y sentit passer le souffle des exodes. Et peut-être les vastes vents qui poussèrent sur les mers l'embarcation de Vasco de Gama ont-ils décidé de rinflexion de cette strophe et peut-être l'âme de tous ses marins y chante-t-elle?

La terre merveilleuse où ta proue aspira Et que tu ne conquis qu'en chantant dans les voiles Nous l'avons fait surgir des mers que consacra L'immersion d'un flot magnifique d'étoiles (1).

Au lieu de raconter les grands mouvements humains, les Vers Dorés se sont bornés à exprimer et à mag-nifier l'énerg'ie, la force vive qui produisit ces mouvements et les rhythma.

Dans la plupart de ces poëmes, le héros fut le poëte lui-même : d'abord parce qu'il en est, d'habitude, ainsi dans la poésie lyrique : ensuite, parce que cette clarté vive ou ce cri d'harmonie que jette le sang* en retentissant dans le cœur de l'homme, il ne les trouva nulle part plus joyeux qu'en lui.

Pourtant dans les Vers Dorés pour Charles Bande laire^ le coryphée ne mène plus vseulement des cortèg'es d'astres. Des héros en nombre affluent de toutes parts sur la scène terrestre. Ils portent des rameaux verts. Ils évoluent autour du tombeau du Maître. Puis, ils s'écoulent, emportés par les flots d'une lumière d'été. A la fin du poëme, cette lumière seule occupe la scène :

Nous sommes les enfants élus de la victoire. Nous rêvons un empire et nous le conquerrons,

(i) Vers Dorés pour Charles Baudelaire,

VERS DORÉS

Mais ton Ombre égarée aux bois expiatoires Nous conduit au chant clair de ses pâles clairons.

Quand ton Ombre a passé par nos midis suprêmes, Aux poudres du chemin nous nous sommes couchés.

Ah I verse-nous aussi le pardon des colères Et la coupe d'oubli puisée au doux Léthé Et Ton verra passer nos cohortes célères Dans réclat pacifique et divin des étés.

En effet, je marchais vers Tété du monde. Et aux compag'nons de route que le hasard des sentiers de fleurs^ des bruyères ou des blés versa dans mes chemins, à tous ceux qui passèrent et m^aimèrent, s'adressa le chant.

Certes, cette époque fut belle ! Nous sommes quelques-uns à nous la rappeler qui, dispersés, œuvrons pour la justice : les uns implacables artistes, les autres travailleurs dans la vigne aux ceps sanglants d'où ruissellera encore l'ambroisie.

Dans une littérature où les vieilles formes de Ronsard, de Racine, de Ghénier et de Lamartine semblaient trop vastes pour les petites âmes d'aujourd'hui, où les bons écrivains en étaient réduits, s'ils voulaient garder un accent véridique, à employer de frêles rhythmes, assez faibles pour trembler à des haleines d'agonisants,

— j'apportais de vlvaces harmonies fières de leur amplitude, de riches accents originels. J'exprimais des sentiments profonds et sauvages, de pures images des choses, le chant de la substance humaine soulevée vers les cieux. Je parlais des roses qui aiment l'homme et sa Ijre. Parfumé de sève, sentant toute ma chair animée et farouche, je chantais à pleine voix comme un enfant devant la mer. Les vents m'inspiraient. Et j'allais, Tesprit clairvoyant et le cœur bondissant dans ma poitrine.

Ceux qui debout contre Tazur élevaient la lyre sous les feuillages sombres : — je mis à les écouter le* même apriour que j'avais mis à chanter. Et ce furent Verlaine et Vielé-Griffin et ce fut Moréas. Ils m'enchantèrent longuement. Mais mon cœur battait trop haut et brisait leurs rhythmes.

Henri de Régnier me sembla accablé de lassitude parce qu'il avait pris pour des Rêves plusieurs croyances pâlissantes, et que sa poésie ne fut pas ce qu'elle aurait dû être, c'est-à-dire un crépuscule d'âmes. Mais j'aimais cet accent de tristesse qui constituait au poëte exténué une réelle noblesse. Adolphe Retté courait comme un fou vers de vacillantes aurores. Les rosées l'enivraient comme un vin. Ses strophes fraîches volaient devant lui comme des oiseaux pesants encore du sommeil des feuillages et frappant les ruisseaux de leurs ailes. Saint- Pol-Roux scintillait, avec, derrière lui, des profondeurs d'ombre. Maeterlinck redisait des mots indécis qu'on

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chuchote peut-être de l'autre côté de la vie. Le Cardonnel et Valéry étaient nés pour les monastères. L'un d'eux proférait, d'une belle voix, de lents poëmes liturgiques. L'autre était expert aux enluminures où brillait sa fine parole. Il rêvait de g'rands temples vides en qui le monde pût entrer. Et d'un esprit patient et grave, il détaillait les procédés de tous ceux qui eurent souci de l'architecture du monde. Mecislas Golberg, couronné de chênes, avait parfois les accents d'Isaïe.

Paul Claudel écrivait de robustes drames et des vers limpides. André Gide songeait. Et son visage était brillant de larmes et de sourire. Enfin les Sonnets de Paul Souchon, ses Elévations et son Chant marin respiraient toute la grâce antique et resplendissaient d'un éclat sévère. Et je pus chérir en ce grand artiste une moitié de mon âme, de ma gloire et de ma joie.

Dans les intervalles du chant, quand j'avais suspendu aux rameaux des forêts ma Ijre un instant silencieuse, j'aimais m'entretenir de ces hommes. Que de fois ne me suis-je point plongé, — en compagnie de quelques-uns d'entre eux ou d'autres amis plus humbles, mais grands aussi par leur soif de beauté et les hautes flammes qui vivaient en eux — au sein des plus charmants sites de France. Ce fut à Aix-en-Provence, ville pleine d'ombrages suaves et où les édifices aux façades éclatantes s'élèvent dans la belle lumière. Ce fut au bord des lacs de la Savoie, sur les cimes prodigieuses des Alpes. Assis sous les sapins, au-dessus des nuages, nous contem-

plions les abîmes. Ce fut à Paris, ville illustre où coule un grand fleuve et que d'aimables lieux environnent : Saint-Denis où repose la cendre des rois; Meudon tout brillant de roses et Saint-Cloud avec ses forêts. Dans ces paysages divers, nous passâmes enthousiastes et pleins de pensées. J'y écrivis Apologie^ \qs Méditations sur la Volonté et les Vers Dorés, que je donne aujourd'hui au public. Ce fut aussi à Epernon , où j'éprouvai, chez un jeune lettré, tous les charmes de l'hospitalité antique. Aux clartés du soleil d'hiver, sous des ormeaux nus de leur parure de feuilles et qui fermaient des prairies éternellement vertes, près des froides eaux d'une lucide rivière, nous nous livrions à des causeries demeurées pour moi mémorables. Le soir, de pures lampes rayonnaient. Et nous nous abandonnions à la douceur d'austères lectures.

Enfin, bien des mois après, je visitai Versailles, son palais, ses avenues montueuses, ses marbres et ses bassins et les forêts qui l'enveloppent. J'errai grave et pâle dans ces allées ombragées que foulèrent Boileau, Racine et André Chénier. Et c'est dans le parc que j'ai entrepris d'écrire Daphné, lors de la naissance du printemps.

Déjà, à l'époque où furent composés les Vers Dorés > je savais que de iîers et glorieux efforts avaient été ten-

VERS DORÉS

tés, pour susciter l'âme de races encore disparates. Wag-ner sut montrer ce qui dormait encore de tendresses et de puissance dans l'âme de ces Germains que chanta Tacite. Plus récemment, Golberg* nous fit entrevoir ce que les sciences biologiques devront bientôt au gén'e de ces Sarmates qui accueillirent Ovide exilé et l'abreuvèrent du lait des cavales farouches. Et Jean Moréas est venu d'Athènes pour ressusciter Tâme grecque. J'avais d'abord ressenti avec profondeur les émotions de chacun d'eux.

Mais je constatai bientôt que chez les hommes les ressemblances fondam.enfales l'emportaient de plus en plus sur les différences. De nos jours les derniers conflits qui divisent les hommes ne sont guère aggravés par la question de frontières. Je crus que le temps était venu de dégager l'âme humaine et que ce grand rôle était réservé à l'Art.

Au lieu d'exagérer des sentiments secondaires pour les rendre imposants et pour que chaque race les revendiquât — j'essayai d'exprimer le fond même de l'être humain. J'étais sûr qu'historiquement une œuvre de cette nature était non seulement possible, mais fatale. C'était tout simplement jeter dans les tempêtes, au nom d'un homme, puis au nom de l'homme, le cri de victoire qu'au nom d'une race chaque grand poëte avait jeté» A une époque de l'évolution où tant de choses frissonnantes étaient dans l'air, formes dont l'ombre obscurcissait tant de pages — c'était traîner ces choses dans l'existence au nom de ce que j'en avais éprouvé*

if

J'ai chanté la lumière nouvelle pour qui mourut Pascal, pour qui Spinoza souffrit humblement, et qui terrassa Nietzsche sur quelque fabuleux chemin de Damas. Léonard de Vinci lui prêta plusieurs beaux visages. Balzac ne sut pas si cette lumière avait une face de vierge ou les yeux profonds d'un jeune dieu. La tombe prit Louis Lambert, Et le gouffre des cieux engloutit Tétre au double aspect : Séraphitus — Séraphita, Alfred de Vigny appela cette lumière Eloa et la fit naître de la semence des larmes du Christ. Et le Faust de Gœthe nous rendit en clarté toutes les flammes de Tenfer, qui s'étaient assemblées en ses prunelles.

Plus tard, le grand Stéphane Mallarmé choisit dans l'ombre avec ses mains conscientes des diamants qu'il ouvragea, diamants obscurs parce que cette lumière ne s'était point encore levée sur eux.

L'humanité a assez vécu pour que ce qu'on appelait le mal ne lui soit plus nécessaire. L'être humain n'étant plus faible n'a plus besoin d'être méchant. Les bêtes des forets et des déserts ne dévoraient l'homme que parce qu'elles avaient faim. Les économistes ont démontré que l'homme avait suffisamment pris possession de la nature pour que chacun pût s'assouvir. L'ignorance ou le malentendu faussent seuls aujourd'hui la réalité. L'homme n'a plus besoin de victimes. La grande paix doit suivre la grande victoire.

Le dieu des saines voluptés, du vin et de la création a remplacé les dieux du sang*. C'est l'indolent Bacchus couronné de pampres. Ses yeux sont humides et les 'gres lèchent ses mains. Léonard de Vinci nous traça on image pure et nota avec grandeur et ingéniosité ans sa toile: Saint Jean, les déformations que lechrisanisme amena dans les traits du dieu. La tête seule ussi s y exalte : le corps est absent. Et l'auguste Pallas, dont les yeux ont tour à tour la uleur des mers et du feuillage des oliviers, est mère 'une race d'hommes.

Renan nous a restitué la douceur du tendre prophète que la Galilée vit fleurir. Il a raconté véridiquement la toute beauté de cette âme adorable. Et en conduisant le jeune dieu parmi nous, il nous délivra du mensonge de ceux qui, en son nom, opprimaient la pensée.

En somme j'ai compris qu'il était beau d'être un homme, puisque l'homme porte dans son sein les destinées de l'univers et peut collaborer à ces destinées. J'ai compris la grande sympathie et que Thomme pour se défendre n'avait désormais besoin que de rayonner. Et j'ai chanté l'hymne de joie. Et mes poëmes se sont couronnés de ce rayonnement.

Pour bien situer les Vers Dorés dans l'ensemble de Tœuvre d'art qui forme le labeur et la joie de ma vie, je

dois dire encore qu'en même temps qu'eux j'écrivis une importante série d'œuvres en prose. Les principales furent : Apologie^ Ecroulement^ et les premières Méditations sur la Volonté, De cette époque aussi datent quelques chapitres d'un récit d'histoire idéal qui s'intitula : Jacinthus. J'y racontais l'existence d'un héros secoué par les fièvres d'intelligence qui tuèrent Louis Lambert, consumé par la fièvre d'amour dont palpita saint François d'Assise. Il ag'réa la vie moderne qu'il rehaussa et parfuma de sa présence. Prodigieux et candide, il vécut aux pages du livre. Je sais que plusieurs d'entre nous l'aimèrent avec ferveur. Et peut-être, lorsqu'il mourut, emporta-t-il le meilleur de mon cœur. La force des soleils qui brûlèrent sur ces années de ma vie a dû être bien grande, pour que mon être déchiré par cette disparition ait vu se refermer ses blessures. Un être tranquille et complet se reconstitua en moi. L'intelligence que Jacinthus avait de l'homme et sa rayonnante sympathie, Darwin me les rendit, en m'éclairant les origines. Le grand printemps était en ma chair. Les strophes de Daphné en furent toutes frémissantes. Dans ces pages de prose et dans les Vers Z^or^s, j'avais exprimé la phase héroïque de l'Idée. Dans Daphné, l'Idée atteignait sa période nuptiale.

Depuis ce temps Toeuvre devient de plus en plus substantielle. Je m'efforce d y transcrire avec précision et

VERS DORÉS

pureté les jeunes formes des choses. Le soleil y brille sur les sables et sur la mer, aussi nouveau qu'au temps d'Homère. Il dore des forêts dont les feuillages ont prospéré, grâce aux cendres des vieilles erreurs et des vieilles vérités. Ah! la terreet les cieux ne varient guère; mais nous savons mieux les regarder. Dans les livres qui vont paraître et dont le premier s'appellera : la Souffrance des Eaux^ je convoque au son de la lyre, pour la faire servir aux fêtes de l'homme, la famille des astres, des plantes, des aigles et des mers. En prose ou en vers, j'ai cherché à accroître la beauté de l'univers. Les deux œuvres sont inséparables, ou plutôt elles n'en font qu'une. Pour me servir d'un exemple emprunté à la Musique Je dirai que la prose y correspond à de riches et profondes harmonies de pensées — de qui les poëmes seraient la mélodie essentielle.

L'un des maîtres de la pensée humaine, Héraclite, qui fut le contemporain de Pythagore et d'Empédocle, se plaisait à répéter : « Le monde est un perpétuel écoulement. »

Puisse ma poésie demeurer le chant de cette onde du monde, l'une des modulations de Téternelle voix de cette mer de formes, d'âmes et d'êtres!

Paris, le 5 décembre 1895.

ODE A PAUL VERLAINE (i)

OeiYjv, xX£bt[JLt Ta T^£Œacp.£va Trpé x'eovia.

HÉSIODE, Théogonie^ I.

(i) Je chante en Tauteur des Romances sans paroles et de S«gesse^ celui qui retrouva la vérité humaine, dans la Littérature.

Mag'nanime pasteur, couronné d'hyacinthes, D'Oreb à Golgotha, tu conduis en chantant L'harmonieux troupeau des strophes, et j'entends

Aux accords de tes flûtes saintes Crouler des Jérichos les maudites enceintes !

Père des chants, toi qui prédis à nos cités L'avènement de ceux qui charmeront les races, Précurseur qui répands une aurore où tu passes Et sus reconquérir des déserts révoltés Le vin des palmiers purs, incitateur d'audaces. Et le secret perdu de l'immortalité !

Père des chants, reçois — florissantes prémices — Ces couronnes d'œillets, par FAurore abreuvés Pour exalter ton nom, que la Lyre frémisse, Car les jours nouveaux sont levés !

Car pour qu'au ciel chrétien toute clarté rayonne, Des dieux qu'on a proscrits voici l'heureux retour Et pour pétrifier les monstres, à son tour Voici renaître la Gorgone !

Car, sous des nuits sans lune, ils dormaient opprimés, Nos aînés ! Tu passas, chantant, portant des torches : A tes torches, le jour divin s'est rallumé.

Devant lui, telles qu'un chaste essaim d'abeilles,

Les étoiles au vol riant Vont s'engouffrer aux ruches d'or de l'orient. Tandis que s'élançant des Cjclades vermeilles Les fabuleuses nefs livrent leur voile aux vents.

Vénus! Voici Vénus! Sur sa joue immortelle Son jeune sang fleurit en un peuple de lys : Les fronts des nations dorment ensevelis

Dans la splendeur qui s'épand d'elle.

Vénus ! Voici Vénus ! Son ardente beauté

Fait mûrir les moissons et s'entr'ouvrir les tombes I

Sur l'écume des mers quand son sourire tombe

Son sourire bénit les mers, et des colombes.

Par millions, semblent vers elle s'élancer !

Mère de tout ce qui doit naître,

Elle porte, en ses flancs vénérables, tout PEtre.

Dans ses yeux Ton voit resplendir

L'éclair des âmes à venir !

Et puis voici Psyché toute nue et plus chaste

Que 1 écume aride des flots; Son reg'ard est propice aux vœux des matelots

Que rimpie ouragan dévaste.

Sous ses pâles mains, les rafales S'endorment comme un vol farouche d'aig-les blancs : Elle lève ses yeux, verseurs d'apaisements, Vers les étoiles triomphales !

Plus belle que Vénus, plus chaste que Psyché,

Ecrasant la froide Couleuvre, La Vierge-Mère accourt, qui naquit sans péché; Ses calmes yeux brûlants font germer les chefs-d'œuvre.

Avec elle, voici les foules accourir :

Et les adolescents et les adolescentes Sous son charme inclinant leurs faces blêmissantes, La voyant, craignent de mourir !

Elle enfanta le Christ aux hommes Qui fit naître des temps nouveaux Du prestig'e aboli des antiques royaumes Et qui rendit le sceptre à l'humble, en ses travaux. *

Afin qu'ayant livré des luttes méritoires La noble palme, un jour, fleurisse dans sa main, Et pour qu'il trouve au but d'héroïques chemins Le repos des soirs de victoii'e.

Les antiques héros, par nous ressuscités Devant lesquels les champs pleuraient leurs moissons mortes, Les Nymphes qui portaient en leurs yeux des étés, Forment au Christ-Jésus de splendides escortes.

Nous les lui baptisons au Jourdain aux flots calmes Pour que, respectant tout, il ait tout rénové. C'est pourquoi nous passons, fiers, agitant des palmes, Car les jours nouveaux sont levés I

VERS DOUÉS 4

Poètes aux fronts blancs^ solennisés de myrtes, Guidant aux mers du sud et du septentrion Nos nefs aux mâts fleuris, triomphantes des syrtes, Nous vog-uons aux regards bénissants d*Orion !

Et les mortels charmés du son lointain des lyres Vers les plages courant de tous les horizons Elèveront vers nous, conquérants des empires, La dépouille en leurs mains des plus riches saisons !

Et ce sera comme une forêt frémissante

De lauriers sacrés et de lys, Puis, sur le sol natal nous descendrons, aux cris

Des nations applaudissantes !

Et traînant après nous les peuples qui font rois Ceux qui viennent vers eux des Cités merveilleuses,, Nous jetterons au ciel où flamboiera la Croix Nos odes glorieuses !

Et nous célébrerons ton nom, Père des chants.

Et plongeant nos fronts dans Taurore Nous suivrons le char d'or de la Gloire, ployant

Sous nos verdoyantes couronnes !

Les vierg'es, le front pâle et la main sur le cœur, A nos chants sentiront se rallumer leurs fièvres ; Vers nous, des baisers fous voleront de leurs lèvres : Et les petits enfants nous jetteront des fleurs!

Gomme aux orphiques temps, les accords immortels De nos lyres sauront endormir les ' désastres. Et les siècles futurs suivront nos traces : tels Des troupeaux de lions rugissant vers les astres !

VERS DORÉS

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