‹ Poésies complètesChapitre 27 sur 79 · UNE EAU SAUVAGE · texte numérisé non relu

UNE EAU SAUVAGE

à Paul Valéry.

Le sourire éternel des jeunes mois de mai De ta lèvre descend aux calmes paysages : Et le nuage se délivre des présages Et des éclairs de fleurs sur les bois embaumés!

Les beaux orgueils d'aïeux sinistres, de monarques Sur les golfes assis ! sont nos trésors communs : Nostalgique beauté, presse du pied ces barques, — — La foret, dans leur voile, engouffre ses parfums !

Les bras ouverts aux lys, aux jasmins du rivage, Elançons-nous sur le miroir desespéré

DAPHNÉ

Qu'étend, sous les yeux bleus du ciel, cette eau sauvage Qu'obscurcit de son ombre haute un Mont sacré.

Un Mont neigeux que d'orageuses sapinières Semblent envelopper de leur frémissement : Lion lançant, dans le vent des nuits, sa crinière Où les astres viennent mêler leur flamboiement !

Vois ! Le Couchant retentissant comme les forges Tonnantes où l'Eté trempe ses fleurs de feu Fait resplendir la vague rouge; et dans les gorges. D'adieux de cerfs, le cor crève le hallier bleu .

Sur un rocher la Mélancolie est assise,

Les pieds dans une vague : et les beaux cieux rêvants

Ont la couleur de ses prunelles indécises,

Et des sanglots d'ormeaux mugissent dans les vents.

Contre ton cœur presse ma tête appesantie, Des ormeaux sanglotants et des rocs je suis roi!

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Des grands rocs foudroyés ! Quand la Joie est partie, Celui qui reste et pleure aux flots du lac, c'est moi !

Donne ton cou pétri d'œillets, ma pâle amante,

Et les ganses nouant en blanc tes cheveux frais :

Du rivage foulant l'épouvante dormante

Pour mon front, prends des fleurs au front bleu des forêts I

Que ta robe coupée au bleu des cieux : étoffe Des amples lys et des roses d'aubes d'été. Contre l'Astre glacé, de ses plis, me réchaufl^e : Et que je boive à la tarir ta nudité !

La lune brûle dans les feuilles des mélèzes : Au souffle de l'étoile abandonnons nos mâts. Descends du pli des monts, ivre du sang des fraises, Voguons chercher la vague même où tu m'aimas!

Les troupeaux, sur les monts, brou tent la nuit des herbes, La hache luit aux feux d'astres pour égorger

Les noirs sapins nojés de sève ; et sur tes g'erbes Voltig*e, ô blanc jasmin, l'étoile du berger!

Sur l'ardente résine, aux flancs des pots de terre, L'eau des sources bouillonne et frémit. La fumée Des cabanes efl^raie un cerf! Sur la bruyère, La vierg*e offre au pasteur son frais repas, charmée!

L'oiseau vole vers l'astre : et la grotte plaintive Gronde. La fleur se tresse aux gemmes sur nos mâts I Ma bien-aimée^ abandonnons la sombre rive, Voguons chercher la vague même où tu m'aimas !

Sur la face du lac pudique et de l'étoile Morte d'amour, monte un efl^roi délicieux. Et la face du lac, de ses jasmins se voile ! —

— Elle chanta :

« Le vin d'amour coule à mes yeux,

— Epuise aussi ma lèvre où ruisselle la sève De toute fleur, et dors sur mon nocturne sein : Voici l'éternité des astres qui se lève,

0 roi sauvage, égale aux astres tes desseins.

Nous ressusciterons dans le charme de l'heure Que tu m'aé ménagée au bercement des nuits. Tu passes sur ta barque et ta lueur demeure Au front des peuples! Te penchant au bleu des puits,

Poëte, en tes seaux d'or, tu puises la sagesse ! » Je répondis: — (c Les hameaux verts sont assoupis; De la treille jaillit la grappe avec largesse, Aux gorges, la lavande effeuille ses épis ! »

Pensive, elle chanta : (( Du vieux feu de la terre

Je t'aime! Oh! par les fleurs des jasmins! baise aussi

Mes seins frais, jusqu'à la jeune heure solitaire

Où le disque d'or neuf du soleil s'épaissit! »

DAPHNÉ

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