II. — S
- Il/, -
Puis elle se perchait sur vos épaules blanches ; Ensemble vous alliez vous mirer dans les eaux, Elle se rengorgeait et les jaloux oiseaux
L'enviaient du haut de leurs branches...
Quand un milan passait au loin dans la vapeur, Elle fermait les yeux palpitante de peur, Mais si quelque ramier du côté de l'aurore Précipitait son vol, avec un air charmant Elle dressait la tête et son roucoulement Montait vers lui, doux et sonore!...
Sous le verdoyant chêne ou l'ébénier fleuri Vous cherchiez dans les bois un solitaire abri ; Blanc couple, vous mêliez votre jeune ramage, Vous vous contiez tous deux vos rêves d'avenir Et sous l'air printanier qui vous faisait frémir Frissonnait aussi son plumage...
Elle comprenait tout, plaisirs, ennuis, chagrins... Quand la joie éclatait dans vos regards sereins Elle semblait sourire en agitant les ailes ; Les mêmes sentiments faisaient battre vos cœurs Et quand vous étiez triste on eût dit que des pleurs Mouillaient ses mobiles prunelles;
— no —
Mais un jour, votre sœur, quoique le ciel fût pur El qu'un soleil de mai rayonnât dans l'azur, Ne lit |>as avec vous sa course accoutumée, Refusa de vos doigts le millet et le pain, I j pour la réchauffer vous la prîtes en vain Sur votre poitrine alarmée !
Elle ferma les yeux comme pour s'assoupir, Et | > ii i s sur votre bouche exhalant un soupir, Mlle mourut, hélas! votre pauvre colombe! De pleurs et de baisers son beau corps fut couvert, seule, vous avez, sous un arbrisseau vert, Comme un trésor caché sa tombe !
Mais votre jeune sœur n'est pas morte pour nous Car vous nous la rendez, elle revit en vous, Dieu près de vous la mit pour vous rendre plus belle, Et quand il a fallu remonter vers les cieux Llle vous a laissé comme un don précieux Tout ce qui nous charmait en elle...
vous avez sa blancheur, sa grâce et sa beauté, Vous avez sa prunelle au regard velouté
— nG —
Qui sur le blanc émail vaguement glisse et roule, "Vous avez son regard si mobile et si clair Qui tour à tour se voile ou luit comme un éclair, Ou bien s'attendrit et roucoule...
Votre gosier flexible a les mornes accents, Vous séduisez aussi par vos airs caressants, Votre cou qui tantôt se ploie ou se redresse Semble ainsi que le sien appeler nos baisers Comme un essaim d'oiseaux qui dans les beaux vergers Sur le plus beau rameau s'empresse...
Légère en votre marche ainsi qu'elle en son vol, Vos pieds ne laissent pas d'empreinte sur le sol, Tous vos gestes enfin que la grâce accompagne, Tout ce qu'il est en vous de tendre et de touchant, L'allure et le regard, la parole et le ebant, Nous rappellent votre compagne !...
Elle est morte ! vivez longtemps ! vivez toujours ! Que Dieu, douce colombe, écarte de vos jours Les douleurs, les dangers et les tristes orages... Puis, quand l'amour viendra, bienheureux le ramier Avec qui vous voudrez, le seul et le premier, Fuir à plein vol dans les nuages !
Maudits soient tes rayons, ô soleil qui le tentes, Qui lui rends le désir des courses inconstantes, Qui transportes déjà le cœur du pèlerin \n\ («Mes de Bretagne ou sur les bords du Rhin Tant que dura l'hiver, entre ses bras pressée, Je fus toute sa joie et toute sa pensée ; Quand la lampe et le feu par nos mains allumés Jetaient de doux rayons sur les rideaux fermés, Lantôl pensifs, le front incliné vers la flamme, Nous écoutions parler toutes les voix de l'âme ;
Tantôt, pour nous charmer par des accords divers, Nous avions tour a tour, moi des chants, lui des vers ; Son œil comme sa voix pour moi seule était tendre, Seule il aimait me voir, me sourire et m'entendre, De moi seule attendait son bonheur à venir Et plus que Dieu lui-même il osait me bénir !... Combien de fois, pressant mes mains entre les siennes 11 ma fait le récit de ses douleurs anciennes... Et moi par un rapide et simple dévouement, J'aurais voulu donner ma vie en ce moment Pour lui rendre le calme et la paix qu'il implore Et ce chaste bonheur dont il est digne encore !... C'est dans un tel repos que s'écoulaient nos jours, Veilles et lendemains se ressemblaient toujours, Une douce habitude en faisait tous les charmes ; Jamais nos veux sereins n'ont répandu de larmes, C étaient des jeux d'enfant où de graves serments, Des soupirs, des baisers et mille épanchements !...
Mais voici tes rayons qui percent les feuillécs, O soleil importun ! plus de longues veillées Aux clartés de la lampe, à la chaleur du feu, Car la nuit est plus lente à couvrir le ciel bleu,
La fenêtre à présent no sera plus fermée
Sur le jardin d'où monte une brise embaumée...
|)t -s oiseaux voyageurs il enviera le sort,
La liberté charmante et l'inégal essor,
Quand il verra, les yeux attachés sur les nues,
Se dérouler dans l'air leurs bandes inconnues ;
Enfin, dans notre cher et modeste séjour,
La Nature viendra le tenter nuit et jour
Et de séduction ma rivale entourée
Sans doute plus que moi se verra préférée !
Pour disputer la palme à ses attraits divins
Mes efforts les plus grands ne seront-ils pas vains ?
Pourra-t-il préférer à l'étoile superbe
La pauvre Luciole au milieu des brins d'herbe
El l'humble fleur d'azur vaudra-t-cllc à ses veux
Le magnifique éclat de la mer ou des cicux?...
Laissez-moi votre main et recevez, amie,
Les secrets du passé que mon cœur vous confie
Oui, j'étais prompt, jadis, lorsque juin ramenait La saison des longs jours où le soleil renaît, A briser de l'hiver l'ennuyeux esclavage, A reprendre gaîment le bâton de voyage ; Toujours plein de vigueur, de verve et de santé, Heureux de ma jeunesse et de ma liberté, Je sentais s'élargir mon avide poitrine Où s épanouissait une joie enfantine, Mon front n'était jamais courbé ni soucieux, La calme insouciance éclatait dans mes yeux ; Je jouissais de tout, j'étais content de vivre, Et pareil aux enfants qui n'admirent d'un livre Dont le sens disparait sous plus d'un voile obscur Que les riches feuillets ornés d'or et d'azur, De la création ne voyant qu'une face Sans pénétrer au fond j'admirais la surface!...
Plus tard, déjà pensif et le front dans les mains, Je me suis reposé sur le bord des chemins Que les lilles du Var, troupe railleuse et vive, Traversaient en chantant pour moissonner l'olive, Sur ces monts où mes veux libres dans leur essor Embrassaient l'horizon du Rhône aux Iles d'or, Sur le plateau croulant des vieilles tours moresques Dont le temps a détruit les marbres et les fresques..
El partout, dans les flots, dans les bois, dans les airs.
Dans la plaine fertile et les ravins déserts,
Dans les plis du nuage et les flocons d'écume,
Dans les lointains couverts de rayons ou de brume,
Je voyais, palpitant d'espoir et de désir,
Apparaître une forme impossible à saisir
Qui tour à tour fuyait avec l'oiseau rapide,
Du fleuve transparent suivait le cours limpide,
Brillait comme l'éclair sous le vague horizon,
Ou bien comme la brise effleurait le gazon
Et la tige des fleurs et les herbes flottantes
Oui semblaient en garder des traces éclatantes!
Je courais après elle et je tachais en vain
D arrêter dans mes bras le fantôme incertain,
Mais je gardais la foi qu'à le suivre sans trêve
Je finirais un jour par atteindre mon Rêve!...
Plus tard encor, la foudre éclata dans mon comr, Je connus le remords, le trouble et la douleur, Mon esprit chancela sous les mômes blessures Et le doute envahit mes croyances moins pures ht les derniers débris de nies illusions Servirent de jouet au vent des passions!...
Ennuyé du repos où mes jeunes années
S'écoulaient doucement, chastes et fortunées,
.) avals voulu briser un joug dont j'étais las,
.1 avais désiré vivre et je vécus, hélas!...
Puis, un jour de printemps, je me sentis renaître
Et je dis. retrouvant la joie et le bien-être :
— Que pour mon cœur aussi l'hiver ait une fin,
Que les fleurs et les fruits y reviennent enfin,
Qu en nies Mines circule une nouvelle sève
Et que tout le passé ne soit qu'un mauvais rêve!
Sur mes illusions je jette le linceul.
Je brise mes liens et je veux vivre seul;
Je partis... mais alors comme un captif qui traîne
En tous lieuv sur ses pas les anneaux de sa chaîne
Et ne peut remuer ni le jour ni la nuit
Nuis entendre aussitôt cet implacable bruit;
Devanl tous les objets l'ennui jeta son voile,
Corrompit chaque source, éteignit chaque étoile
El Idin de les cueillir brisanl du pied les llenrs
•le ne leur trouvai plus ni parfums ni couleurs;
San-; intérêt, sans but, rempli d'incertitude,
Je ne trouvai partoul que \ide cl solitude;
b<v doute en même temps, cel autre ver rongeur,
Troubla dans son esprit l'orgueilleux voyageur!...
Si par hazard, debout sur quelque haute cime, Je m'oubliais «levant le spectacle sublime Qu'offraienf à mes regards les sommets d'alentour Où bondit le chamois, où plane le vautour, D - aqueducs romains les massives arcades, Le miroir des grands lacs où tombent les cascades, Les plaines, les cités, les fleuves, les moissons, Puis à I extrémité de tous les horizons, Dans le pli des coteaux ou derrière les branches, La nier bleue où toujours glissent des voiles blanches, I h soupir douloureux s'échappait de mon cœur, .!<■ m écriais : hélas! ce n'est pas le bonheur! — Le bonheur est venu! J'aime, je crois, j'espère! Je cesse de poursuivre une folle chimère, Dans le monde à présent je ne vois plus que vous, Je h entends que la voix qui murmure : aimons-nous!
I »li ! que ce mot toujours sorte de votre bouche. C'est le seul qui me charme et le seul qui me louche! Vu retour du printemps pourquoi vous alarmer? I.' - rayons du soleil peuvent se rallumer, Les matins frissonnants tressaillir sous leurs voiles, L Orient s'égayer de rayons ou d'étoiles,
Je ne vois nulle part sur la terre et les cieux Ce mot jeter l'éclat qu'il jette dans vos yeux. Il n'est pas une voix dans toute la nature Qui soit pour le redire aussi jeune, aussi pure Que votre voix sonore où vibrent tour à tour Comme sur un clavier tous les sons de l'amour, Ce nom divin qui seul au bonheur nous convie Et fait jaillir sur tous la lumière et la vie!...
Vous allez, je l'espère, accueillir avec joie Ces vers qu'en souvenir mon amour vous envoie A l'heure où loin de vous j'erre sous les taillis; ( >i'i triste, mais le cœur plein de bonnes pensées, Sur le ciel, à travers les branches enlacées, J'attache mes yeux éblouis;
La lumière partout à l'azur s'y marie Comme parfois la force avec la rêverie,
Un sourire se mule aux plus ardents rayons: Puis, dès que mes regards s'abaissent sur les plaines, Je sens mille parfums et j'entends mille haleines S'exhaler de tous les sillons ;
Pour moi tout est riant, tout me fête cl m'accueille... 11 n est pas une Heur, il n est pas une feuille, Pas un brin d'herbe éclos sur le sol le plus nu. Pas un souille du vent, pas un frisson de l'onde, Pas un oiseau cache sous la grotte profonde. Qui ne dise : — il est revenu !
Le maître est revenu!... Qu'il trouve en cet asile La douleur moins amère et l'espoir plus facile! Brumes, dissipez-vous; fleurs, embaumez les airs; Gazons, rendez pour lui la pelouse plus tendre ; Oiseaux que le poète aime toujours entendre. Choisissez vos plus beaux concerts! —
Mais je veux avec vous causer, ma belle absente... Donnez-moi votre bras et suivons cette sente Qui vers le bord de l'eau conduit en peu d instants ; Vous m'avez vu pleurer, regardez-moi sourire, Car je me sens enfin renaître, je respire, Et j implore d'autres printemps !
Il ne faut plus douter de mon amour sincère, Je l«i jure en vos mains qu avec transport je serre, Pour d'autres (juc pour vous mou cœur sera fermé, Car ce cœur si flétri, si triste, si morose. Qui dans aucune foi jamais ne se repose, Par vous seule s'est ranimé !...
Et maintenant, parlons de ma mère, de celle Que vous prendrez plus lard pour guide et pour modèle Entre tous elle aimait habiter ce séjour Où nul bruit importun dans 1 été ne pénètre... Luc/, on voit d'ici sa petite fenêtre Qu'elle ouvrait au lever du jour...
Les pauvres volets verts restent clos à cette heure l.l sa voix aujourd'hui dans l'active demeure \ appelle plus personne au travail le malin... Si nos yeux à présent quittent le toit qui fume l.l suivent ce sentier plein d'ombre, que parfume L'odeur des fraisiers et du thym...
Je vous dirai : c'est là qu'heureuse et reposée Elle venait, avant l'heure de la rosée,
Ou marcher sur le sable ou sur l'herbe s'asseoir, Compter avec orgueil ses beaux fruits et ses roses, Et de nouvelles fleurs depuis la veille écloses \ous entretenir chaque soir :
Sous les tilleuls fleuris, ma sœur, voyez encore Ce banc que le reflet du soleil couchant dore ; C'est là que bien des fois elle vint en secret, Opposant sa raison à mes rêves sans nombre, Me donner des conseils pour cet avenir sombre Où mon cœur la regretterait !...
A chaque pas enfin ici je la retrouve Et tout me la rappelle, à charpie instant j'éprouve Un étrange frisson et j'espère la voir... Hier, comme je pensais à ma mère vivante, J'aperçus toul à coup glisser, sans épouvante, l ne ombre sous le taillis noir...
Mais ce n était pas elle.:, oh ! non. une autre image Moins austère, plus jeune, avec un frais visage, Des yeux doux pour un seul mais bienveillants pour loua Droite comme un cyprès, flexible comme un saule. Avec de Moud- cheveux sur nue blanche épaule... Anne en un mot, c'était vous !
— i2cj —
Jugez si ie vous aime et si vous m'êtes chère, Puisque morne aux instants où je pense à ma mère C'est vous qui sous mes yeux passez, spectre charmant, C'en est fait, le présent sur le passé l'emporte, Au •<• elle pour moi l'espérance était morte Et je revis en vous aimant !...
Depuis que le Sort, bandit sombre, M'a dressé des pièges sans nombre Et que tous ses coups ont porté, Depuis que sur ma triste vie Par tant de spectres poursuivie Tant de douleurs ont éclaté,
Je laisse ma clef sur la porte, Je dis en souriant : qu'importe ?
On ne peut prévoir le danger, Car le loup affamé qui rôde Trompe toujours par quelque fraude Les soins vigilants du berger !
Je dis : la crainte est monotone !
Insensé l'homme qui s'étonne Du coup le plus inattendu, Car souvent le vainqueur qui raille Est au retour de la bataille Frappé par un boulet perdu ! . . .
Tout est possible dans ce monde
Où l'àme flotte vagabonde
De l'erreur à la vérité ;
Dès qu'enfant on quitte la rive,
11 faut toujours, quoi qu'il arrive,
Au gré des (lots être emporté !
Chacun de nous trouve à toute heure Un problème dans l'œil qui pleure Et dans la bouche qui sourit, Le pourquoi reste impénétrable Et la nature n'est qu'un sable Où rien ne peut rester écrit !...
Joie et douleur c'est même chose Car reflet suit de près la cause Et le ciel change en un moment ; Quand la mort peut venir si vite Et que personne ne l'évite, \ ivons-nous donc réellement ?...
Aussi nul choc ne me terrasse,
Je porte une épaisse cuirasse,
Désormais je m'attends à tout !
De nouveaux malheurs s'il m'accable,
Toujours le Sort impitoyable
Me trouvera calme et debout !
Le ciel ouvrirait ses abîmes,
La mer envahirait les cimes,
Le tonnerre emplirait la nuit,
Qu'impassible dans la tempête,
Je ne lèverais pas la tête
Pour demander : d'où vient ce bruit ?,
Et pourtant, ô chère faiblesse !
Quand sonne l'heure où je te laisse
Pour retourner seul sous mon toit, Je sens se mouiller ma paupière El s'attendrir mon cœur de pierre Dont le meilleur reste avec toi !
Ailleurs je fais preuve de force, Rien n'entame ma rude écorcc, Mais pour toi seule elle se fend, Ma vie à tes genoux s'effeuille, Et selon que ta voix m'accueille Je pleure ou ris comme un enfant !
Restez enfant, sovez ce que vous devez cire ! Quelquefois avec vous je prends des airs de maître. Je gronde et d'ennuyé je deviens ennuyeux ; Vous, sans chercher de 'cause à ee qui me déchire, Riez, car votre bouche est faite pour le rire Et la joie embellit vos yeux ! . . .
Je suis un homme, hélas ! ma pauvre hien-aimée, Epris de faux éclat, de vainc renommée,
Epelant un problème au fond de l'avenir, Par de petits moyens je vise aux grandes choses, Je frappe dans la nuit à bien des portes closes, J'attends tout sans rien voir venir !...
Ne vous égarez pas dans ce chaos étrange Où tout se contredit, se choque et se mélange, Ce coté de mon cœur doit vous être fermé : Pour ne point voir jaillir le vertige de l'ombre, Ne vous penchez jamais au bord de ce puits sombre, 0 femme qui m'avez aimé ! . . .
Je sais le dévouement que votre âme renferme, Combien vous êtes noble et généreuse et ferme, Et combien votre amour demande a se prouver, Mus ne vous hâtez point, ne devancez pas l'heure, La mauvaise souvent suit de près la meilleure, Un jour Dieu peut nous éprouver ! . . .
Soyez en attendant ce qu'on est dans l'enfance, Lorsque, loin de tout vice et loin de toute offense, Nous connaissons plutôt le rire que les pleurs : Lorsque pour notre soif la coupe est toujours pleine. Lorsque partout l'espoir nous accueille et qu'à peine Nous savons le nom des douleurs !
Laissez-moi suivre seul cetle fatale route Où m'entraînent l'orgueil, l'ambition, le doute, Ne me demandez plus la moitié de ce deuil, Mais du moins qu'au retour, et soyez-en bénie, Toujours je vous retrouve ainsi qu'un bon génie Calme et souriante à mon seuil !...
Je voudrais vous donner un parc plein de grands arbres,
De monceaux de verdure où foisonnent les marbres,
De clairs bassins où l'eau chante sur tous les tons
Et fait gaîment vibrer la conque des tritons ;
De bosquets, où la nuit, l'ivre et joyeux phalène
Se heurte rudement au ventre d'un Silène,
Où quelque Pan, le front incliné vers le sol,
Paraît se pâmer d'aise au chant du rossignol,
Où le cèdre élargit ses vigoureuses pousses,
Où croissent librement les lierres et les mousses,
Où le hardi moineau prend pour faire son nid
L'inoftensif gosier d'un lion de granit ;
Je voudrais vous donner un des châteaux splendides
Que bâtissaient au bord de nos fleuves rapides
Pour Diane au doux nom, pour Etampe aux doux yeux,
Ces beaux rois qui rendaient Jupiter jaloux d'eux,
Géants qui se laissaient enchaîner par des fées
Et vouaient aux amours leurs plus brillants trophées !
Je voudrais le construire encor plus merveilleux,
L'adosser au penchant des coteaux sourcilleux,
Et faire retomber de cascade en cascade,
Jusqu'au niveau d'azur d'une paisible rade,
Son chaos de massifs, de bassins, d'escaliers,
De dômes lumineux et de sombres sentiers !...
^ oyez sous le soleil qui dore leurs toits frêles Se dresser le faisceau de ses sveltes tourelles... On nous attend, le cor retentit dans les bois Et lait déjà bondir quelque cerf aux abois ; Lévriers, chiens trapus, faucons au cri sauvage, Piqueurs, chevaux, sont là qui bordent le rivage. A nous le libre essor, le grand air et le bruit, L horizon inégal qui se borne ou qui fuit.
Les mille aspects du ciel, du sol et du feuillage, Les lacs inattendus qu'on traverse à la nasre, Les éclairs des cailloux par nos chevaux broyés
Et les senteurs du baume écrasé sous leurs pieds
Et les carrefours d'herbe aux riantes percées
Et le galop fougueux dans les branches froissées ! . . .
Mais vous vous arrêtez au milieu du chemin,
Essuyant votre front de votre blanche main,
Vous êtes lasse... eh bien, restons-là sous les saules.
A os cheveux dénoués flottent sur vos épaules
Et vous me souriez... Vous êtes belle ainsi î...
Le cerf va débucher devant nous, le voici,
Il succombe et déjà commence la curée ;
Laissons pour l'achever la meute et la livrée
Et regagnons au pas par des sentiers déserts
Le manoir dont les tours dominent les bois verts...
Là, je te coucherai sur le divan de soie
Auprès du grand balcon dont le store flamboie
\u\ rayons du couchant, puis tu t'endormiras,
Comme un enfant, le front appuyé sur mon bras...
Ce n est qu'un rêve, hélas ! je ne peux à celle heure tous offrir qu'une simple et champêtre demeure
iao
Qui n'a m pont-levis, m terrasse, ni tour, Qu'un jardin dont vos pieds feront vite le tour ; Acceptez-les pourtant ces taillis sans fanfares, Cette eau souvent bourbeuse et ces ombrages rares Dont le faible écho dort loin des bruits importuns, Ces humbles fleurs pour nous gardant tous leurs parfums, Ce bouquet de verdure égaré dans les plaines, Où se nichent parfois d'assez fraîches haleines, Où les soleils couchants aux longs soirs de 1 été Peuvent se déployer dans toute leur beauté... Ma mère les aimait, aimez-les donc comme elle ! Henri quatre en fut l'hôte ainsi que Gabriellc...
Ces bois où vit encor leur roval souvenir
Tressailleront de joie en vous voyant venir, Et moi, quant au détour de la vieille avenue La modeste maison frappera votre vue, Je vous dirai :
Mon cœur vous la donne aujourd'hui, Ce n'est rien sans l'amour mais c'est tout avec lui !...
\ "ici que le soleil entre par la fenêtre El que 1 odeur des fleurs dans la chambre pénètre ; C esl le printemps, vois-tu, notre hôte bien aimé, Il conduit par la main le joyeux mois de mai. Bel enfant qui sourit de ses lèvres vermeilles, Plus léger que la brise ou qu'un essaim d'abeilles !
11 est un autre enfant que j'ai souvent fêté Lorsque j'étais plus jeune et d'autres biens tenté, C'est le petit \oël aux cheveux pleins de glace Où la feuille séchéc au givre s'entrelace,
Aux doigts gonflés de froid, à l'œil terne et flétri, Et qui sous des haillons cachant son corps maigri Venait fidèlement à la fin de Tannée Se réchauffer au fond de notre cheminée, Puis sans trop envier la couche de duvet Où je dormais si bien sur mon moelleux chevet Me laissait en partant beaucoup de douces choses Qui valaient mieux pour moi cpie lilas et que roses ! Comme je ramassais, dans la cendre accroupi, Mes jouets, mes trésors, et comme mon dépit, Quand je venais de mordre une dragée amère, Faisait, je m'en souviens, rire ma pauvre mère !...
Ce temps n'est plus ! Adieu Noël et ses plaisirs ! Il me faut d'autres jeux car j'ai d'autres désirs, Car l'enfant d'autrefois est devenu poète, Je veux des flots d'azur où le ciel se reflète, Des ravins bien profonds, des taillis bien épais, Le sourire de l'aube ou l'ombre avec la paix, La mut blanche el rêveuse après le jour superbe, Le grillon dans les blés, le ver luisant sous l'herbe. Et la brise qui berce un oiseau dans son nid Et devanl mes regards l'horizon infini !...
Puisque c'est le printemps, il faut, ma jeune épouse. Fuir loin de la cité qui te rend si jalouse, Partons pour être seuls et je te chanterai De nouveaux vers, joyeux ou tristes à ton gré !... Volons comme la feuille où le vent nous emporte ! Tu m'as souri, c'est bien, fermons vite la porte, Laissons interrompus nos travaux de l'hiver Et puis allons-nous-en tous les deux voir la mer !
Allons, quelques vers en passanl, Malgré le reflet monotone l)u soleil triste et pâlissant:
La Muse qui vers moi descend Fait sous son baiser caressant Fleurir le printemps en automne !
Près du foyer, comme un vieillard, Laissons dormir le drame austère.
Profilons d'un jour sans brouillard.
Pareil à l'oiseau babillard Que notre esprit vole au hasard Du ravin au bois solitaire !...
Mais pourquoi des vers, ô rimeur, Pauvres feuilles qu'un souille enlève '.] Quand on n'a plus de vide au cœur Et qu'on luit le monde moqueur, Causer a bien plus de douceur...
Laissons rimer celui qui rêve !...
D'ailleurs, voici déjà la nuit...
11 est temps de rentrer... c'est l'heure
Où je me plais dans mon réduit,
Auprès du grand foyer qui luit,
Lorsqu'au dehors le vent bruit
Et que la pluie aux vitres pleure...
Elle est là. dans un doux loisir.
Le front incliné, l'a me émue,
Et jetanl parfois un soupir
D'inquiétude <4 de plaisir,
Lorsque l'enfant qui doit venir
Dans ses lianes maternels remue...
Quel sera plus tard ton destin, 0 cher être qui naîtras délie ?...
Jeune mère, donne ta main, Parlons de ce temps incertain...
Et vous, mes vers, jusqu'au matin Mettez la tête sous votre aile ! . . .
Profonde est la foret! pleine de doux murmures, Elle offre aux pas rêveurs des retraites obscures ; Sur les gazons touffus les dômes frémissants Epanchent des trésors de fraîcheur et d'encens, Que le soleil les dore ou que l'œil des étoiles Ecarte curieux les plis verts de leurs \mles !...
— Entrons, dit le Poète... et le front inspiré, Dans ce nouvel Eden il s'est vite égaré !
Terre et ciel, ouvrez-vous !.., ouvre-toi. mer profonde
Fais parler à tes flots la voix d'un autre monde !
Abîmes du passé, nuit sombre d'où tout sort,
De vos plus grands secrets livrez-lui le trésor ;
Et toi-même, avenir, autre nuit solennelle,
Laisse dans ton chaos briller une élmcelle,
Accorde à ses regards avides de lueurs
Quelque éclair détaché de tes mornes splendeurs !...
Mais quels bruils tout à coup s'élèvent dans 1 espace ') D'où sortent ces clameurs d'injure et de menace ? 1) où viennent les silllets et les trépignements Qui troublent le repos de ces déserts charmants ?...
— Hallali ! hallali ! que nous veut ce profane !
Tout est à nous ici, la source diaphane.
L herbe et les Heurs, les cieux de tant d'astres semés,
Pour lutter contre toi nous sommes tous an nés !
Loin de nous !... les fruits d'or qui pendent sur la tête
Jamais, pauvre Jason, ne seront ta conquête,
A nous seuls d'exprimer leur suc délicieux,
\ a-l cm porter ailleurs tes désirs orgueilleux !
Nous ne demandons point ici d'autre convive,
Que tuul meure pourvu que chacun de nous vive,
Nous n'en avons pas trop de tout notre butin,
Point d'aumône pour toi ! va ! passe ton chemin !...
Jamais un nouvel hôte à loger n'est facile
El ces réduits sacrés ne sont pas lieu d'asile,
Notre Olympe est complet !... fuis, désespère et meurs
Le Poète étonné de loutes ces clameurs Se soulève un instant sur sa couche ûeurie Et le regard serein poursuit sa rêverie ! . . .