‹ Poésies complètesChapitre 34 sur 61 · PORTRAIT · texte numérisé non relu

PORTRAIT

C'est un poète heureux ! esprit froid, cœur ardent, Qui sûr de l'avenir n'a pas cessé d'y croire. Qui n'a jamais courbé son front indépendant, Qui travaille, sourit et rêve, en attendant Sa part de succès et de gloire ! . . .

A oilà plus de douze ans qu'il travaillle sans fruit, Ferme comme un lutteur, joyeux comme un bon diable. 11 ne perd pas des yeux son étoile qui luit, Et garde en cheminant vers le but qu'il poursuit Luc espérance inaltérable...

Le découragement pour lui n'existe pas Et l'ennui n'a jamais obscurci son fioul înàle ; Depuis qu'il se connaît, contre mille embarras Il lutte obstinément sans ralentir ses pas, Sans être plus triste ou plus pâle ;

La ebanec lui viendra, plus tard, il ne sait d'où, Mus pas de ses amis pour sûr, aimables drôles Qui le trouvent bien fier, bien vaniteux, bien fou, Et seraient les premiers à lui rompre le cou S'il se fiait à leurs épaules...

Donc il se passe d'eux sans faire leur procès, Mais s'il a de l'orgueil il n'eut jamais d'envie, Et, pour peu que leurs vers soient écrits en français, On le voit des deux mains applaudir au sucées De ses frères en poésie ! . . .

Bref, il est seul, mais seul, ce qu'on appelle seul, Seul avec l'espérance et seul avec l'étude : Seul dùt-il arriver a làge d'un aïeul, Même d'un bisaïeul, voire d'un trisaïeul, 11 bénira sa solitude !...

Est-ce (|ii il a besoin de quelqu'un ici-Las?... Ce renom qu'on obtient à force de courbettes, Cette espèce de gloire acquise sans combats, Ce clinquant de succès que l'esprit le plus bas Doit aux intrigues les plus betes,

11 vous les laisse, à vous qui flattez le public, Qui cédez en laquais à ses mille caprices Et qui faites de l'art un ignoble trafic... II ne peut, comme vous, devenir le loustic Des financiers et des actrices !...

Ces aménités-là sont fort peu de son goût, La cour que vous hantez et qui vous rend illustres Des vices à ses veux est trop souvent 1 égout, Sa chaste probité s'écarte avec dégoût Des fêtes où fument vos lustres !...

I) une gloire [dus liante il a L'ambition 1.1 dût-il, méconnu, succomber à la tàcbe, Impassible el sans faire une concession, Il ne quittera pas celle conviction

Que rompre d'un pied serait lâche !

Vous perdez votre peine à vouloir le dompter. Car vous n'êtes pas forts si vous ries habiles !... Le talent ! vous pouvez toujours le contester. Mais vous ne pouvez pas le donner ni I oter. Dieu merci , mes pauvres Zoïles ! . . .

G'esl un poète heureux, je lai dit !... libre a vous De vous frotter encore à son insouciance !... Il ignore la haine et vous souhaite à tous Avec l'amour du père et celui de l'époux Le calme de la conscience ! . . .

Pouvoir, quand on est seul, durant des jours entiers, Passer cl repasser dans les mêmes sentiers, En regardant les fruits, les oiseaux, les nuages, Les ondulations des Ilots et des feuillages, Les ealiees des fleurs à la luise enlr'ouvcits El les papillons blancs parmi les gazons verts, Tandis que loin de vous chante dans la campagne Quelque pâtre enroué qu'une flûte accompagne, ht cueillir au hasard des vers comme des fleurs Dont au hasard encore on mêle les couleurs!

N'avoir devant les veux, n'avoir au fond de L'âme,

Qu'un sentiment d'amour, qu'une image de femme

\\cc un bel enfant qui gazouille à son bras,

>»• retourner souvent comme au bruit de ses pas,

Et savoir que bientôt en revenant près d'elle

On la retrouvera toujours bonne et fidèle :

Pouvoir, quand on est deux, errer par les chemins

Semés d'herbe et de fleurs, en se tenant les mains,

Ecouter tour à tour et dire avec ivresse

Des paroles d'espoir, d'avenir, de tendresse;

Faire mille projets avec mille serments,

Se faire ou renouer les entretiens charmants,

Jouir de tous ces riens que l'art ne peut décrire

Et toujours sur la lèvre avoir quelque sourire:

Dans la nature entière et des dons les pins beaux

Envier seulement les ailes des oiseaux

Ou la rapidité du nuage qui passe.

Pour s'envoler plus vite encore dans l'espace

Du fleuve à la colline et du bois au ravin...

Ce bonheur-là n'est pas terrestre, il est divin!

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