DERNIER REGARD
Relisons tous les deux les pages de ce livre avant que sans retour au public je le livre Et la main dans la main, devant un feu bien clair, Tandis qu'un vent d'automne au dehors glace l'air, Près de la couche où dort notre lille chérie, Terminons-le ce soir par une causerie.
Ma trentaine a sonné, je n'entends mémo plus Du timbre qui se tait vibrer les sons confus,
La meilleure moitié de mes jours m'est ravie Et sur l'autre versant je redescends la vie ! . . .
Poète, ai-je perdu mon temps et mes travaux? Dois-jc marcher au but par des chemins nouveaux Et faire ce qu'ont fait dans l'époque où nous sommes Ces parvenus qu'on ose appeler des grands hommes? Faut-il habituer ma Muse pure encor Aux grossiers appétits du pouvoir et de l'or? Faut-il serrer la main des gens que je méprise, Et, trompant du public la bonne foi surprise, Au bruit étourdissant de réclames sans fin Lui vendre de vil strass pour un diamant fin? Faut-il mentir, ramper, intriguer? faut-il suivre, Ainsi qu'un mendiant pour un morceau de cuivre, Quêtant un maigre éloge au bas d'un grand journal, De la rue aux bureaux et du théâtre au bal, Ces fiers dispensateurs dune mauvaise gloire Qui vendent aujourd'hui des places dans l'histoire, Comme on vendait jadis des places dans le ciel Pour cent sous, en vertu d'un bref officiel?... Faut-il des directeurs supporter les caprices, Flatter les comédiens, courtiser les actrices,
Accabler de saluts dont ils sont très flattés Les éternels dormeurs de tous les comités. Et porter en personne à la nouvelle année Jusque chez l'allumeur une carte cornée?... Non! non! j'opposerai, destin, à ta rigueur, Ma patience encor dans toute sa vigueur, Je ne dévierai point de la ligne tracée ; Je resterai, suivant ma route commencée, L'artiste convaincu, travailleur, dédaigneux, Qui préfère l'honneur au nom le plus fameux !
Dans ce livre nouveau cpie ta pensée inspire. Où murmure ta voix, où brille ton sourire, Où je chante 1 amour, l'isolement heureux. La maison qu'un enfant égaie avec ses jeux. Les roses du jardin, l'ombre de la charmille, Les doux épanchements de la vie en famille. Tout ce que le Seigneur nous créa de plus cher, Dans ce livre parfois éclate un rire amer, L'indignation vient, la Satire s'allume Et le coup de marteau retentit sur l'enclume... Mais ce contraste fait qu'avec plus de douceur Je rentre à mon foyer, j'y retrouve ton cœur
Et mes lèvres soudain perdent leur pli morose, Sur nos filles, sur toi, mon regard se repose, Je souris au présent, j'espère en l'avenir, Et mon cœur apaisé ne cesse de bénir Le ciel cpii me dotant du bonheur véritable Mit pour moi l'OASIS dans le désert de sable!