‹ Poésies complètesChapitre 10 sur 153 · DOUARNENEZ · texte numérisé non relu

DOUARNENEZ

A Emmanuel Lansyer, peintre et poète.

Vous avez peint la mer transparente et pourprée Ou bien le sable humide avec un ciel brumeux ; Vous avez peint, d'ajonc et de genêt dorée, La falaise où le vent pousse un flot écumeux ;

La lumière filtrant sous les vertes feuillées, Ou jouant dans la mare et dans les bruns varechs, Les limpides reflets sur les plages mouillées Les pailles d'or des rocs étincelants et secs.

Votre œuvre a son aimable et sévère harmonie, Et la Bretagne y tient tout entière^ unissant La kymrique rudesse aux grâces d'Ausonie... Un poète breton vous est reconnaissant.

40 LA LAMPE d'argile

La race chevelue est près de disparaître Et les antiques mœurs n'ont plus d'autorité ; Mais, ô chère patrie ! en plus d'un cœur peut-être Le regret vit encor de ta rusticité.

Non ! dans tous ses anneaux elle n'est pas brisée, La chaîne d'or qu'enlace un illustre laurier ! Car, si les jeunes gens vont, la tête rasée. Se choisir à Quimper des habits d'ouvrier,

Les vieillards ont encor la longue chevelure, La veste de drap bleu qui résiste au travail, La guêtre à glands^de laine et la large ceinture Au grand fermoir de cuivre incrusté de corail.

La terre est belle encor pour de longues années ; Et plusieurs sont venus de pays très lointains Qui s'y croyaient en Suisse ou dans les Pyrénées, Et pourtant sous l'azur des ciels Napolitains.

0 jardin naturel ceint d'un âpre rivage 1 L'arbre, orme, chêne ou pin, croît au bord de ta mer, Et je sais une crique où l'églantier sauvage S'incline tout en fleurs et trempe au flot amer.

BRETAGNE l\ I

Et de tous ces beaux lieux ou souriants ou sombres (Un poète l'a dit) les noms parlent au cœur ; Coataner, Bois de l'Aigle ! étendu sous tes ombres^ Un jour, de tous mes maux je me suis cru vainqueur !

Mais le sifflet brutal des machines prochaines Nous avertit du siècle et des coups destinés. Assez d'illusion ! les rochers et les chênes Par le fer et le feu seront déracinés.

0 peintre î le progrès traîne une ombre mauvaise Et, plus que ses aînés, le siècle est niveleur... Mais qu'il coupe les bois ou mine la falaise, Vous en aurez sauvé le granit et la fleur !

La lande et le rocher resteront sur vos toiles Pour faire à nos neveux l'ennui de ce remords Qu'il fut aux mêmes lieux, sous les mêmes étoiles, D'autres aspects, plus beaux que ceux des jours d'alors.

42 LA. LàMPE D*ARGILE

Peintre de la mer glauque écumant sur les grèves, Du sol de la Fleur d'or que Brizeux a chanté, Heureux qui contemplez les formes de vos rêves Dans vos tableaux sereins et baignés de clarté !

Lisez, prenez ces vers : peinture ou poésie, Vous aimez, n'est-ce pas ? le sourire de l'art ; A la page, que j'eusse entre toutes choisie Ici même, un matin, vous m'ouvriez Ronsard.

Douarnenez, août 1874.

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