A LEON DIERX
Le soir a parfumé de ses molles haleines L'air attiédi qu'arrose une lueur d'argent. Un reflet argenté sur l'aile des phalènes Scintille et disparaît au gré du vol changeant.
0 nuit d'Endymlon ! la lune au fond des plaines De massif en massif pose un pied diligent. Un sillage argenté luit sur les sources pleines Sur les blancs nénufars de l'eau sombre émergeant.
Or j'ai senti passer la vague inquiétude, La tristesse, la voix des morts, la solitude Dans l'ondulation de l'air tiède et profond,
E t — solennel accord à ces voix solennelles —
Du plus profond aussi des souvenirs fidèles
Se lever tes beaux vers, ô maître au jeune front !
PLOUGASNOU
A Camille Benoît.
Plougasnou ! lieu tranquille, où les plus longs matins Sur les pieds inégaux des distiques latins- Fuyaient rapidement dans une libre étude Et rompaient des loisirs tournés en lassitude, (C'est là que je tentais, du fond de mon ennui. De révéler Properce aux amants d'aujourd'hui),
[^[^ LA. LAMPE d'argile
Plougasnou, désormais promis à quelque gloire, La terre, autour de toi, s'avance en promontoire Et ton clocher, régnant sur les quatre horizons, S'élève du niveau de tes blanches maisons. L'ajonc inextricable et les fougères hautes Déroulent un tapis verdoyant sur tes côtes. Ici se dresse un roc caverneux et moussu : A son étroit rebord j'ai parfois aperçu Les chèvres, comme au temps du poète Yirgile, Au-dessus de la mer pendre d'un pied agile. Là-bas, c'est une grotte où, dans de clairs bassins, Violets, verts et noirs scintillent les oursins ; Des rocs lisses, enduits d'une mousse pourprée. Baignant leur pied dans l'eau, rétrécissent l'entrée.
Plougasnou ! cher asile où m'ont souri les jours, Où m'est venu l'oubli de mes tristes amours, J'ai vu, le premier soir, ta grève dans la brume : La mer sur les galets poussait sa molle écume ; Dans un champ, des faneurs achevaient leurs tra\aux. Et je me laissais naître h des rêves nouveaux.
GLAUGOS
Souvenir de Ploiigasnoii
A Gh. FI. Loriot.
Vous souvient-il, ami, de cette matinée, Quand sous le fouet des vents une mer déchaînée Des écueils de la côte à ceux de l'horizon Dispersait les blancheurs de sa folle toison ?
Moi, je croyais entendre, en ce matin d'orage, Le Vieillard de la mer pousser des cris de rage. Et dans son désespoir solitaire et jaloux Se rouler sur son lit d'algues et de cailloux. Ce n'était pas alors Glaucos mélancolique Menaçant les pêcheurs sur un rythme éolique. Mais Glaucos, las "enfin d'un sort trop odieux, Accusant sa douleur et l'injure des Dieux, Pleurant Scylla, pleurant la belle et douce fille Que des nids d'alcyons, une blanche coquille, Un morceau de corail poli sans beaucoup d'art, Avaient jadis émue en faveur du vieillard :
^16 LA LAMPE d'argile
Car, malgré sa rudesse et ses gauches alarmes. Il n'était point si laid quand il versait des larmes I La vierge lui sourit. . . Ce crime de pitié Fut par Gircé jalouse aussitôt châtié.
Et Scylla, devenue un monstre sanguinaire, Sur la mer de Messine, en un bruit de tonnerre, Tourbillonnante attire et broie entre ses dents La carène et les os des marins imprudents.
Et tu pleures, Glaucosl tu t'emportes et cries! Tu heurtes aux rocs durs tes épaules meurtries, Tes reins ensanglantés ; Zeus, Gircé, le Destin, Tu maudis l'un ou l'autre en ton cœur incertain... Tu ne veux plus subir cette troupe aux voix fraîches D'Amours ailés, armés de carquois et de flèches. Qui, te félicitant du succès de tes vœux, Te frappent à la face et tirent tes cheveux.
Tu t'irrites en vain : bientôt sous la nuit blême. Vaincu par ta fureur, tu comprendras toi-même Qu'il n'importe qu'on soit soumis ou révolté Entre les mains de fer de la Nécessité. Et tu redeviendras, sous ta barbe sordide. Le vieillard soucieux, malveillant et timide. Qui sur un roc désert, son seul et triste autel, Assis dans le brouillard, pleure d'être immortel, Et ce sera bien toi, Glaucos mélancolique Menaçant les pêcheurs sur un rythme éolique.
Des ccueils de la côte à ceux de l'horizon Dispersant les blancheurs de sa folle toison ; Voilà comme en Bretagne une mer déchaînée Me fit songer d'IIellas toute une matinée.