DE PRÈS
A Antony Valabrègue.
Abstineas Mors modo nigra manus,
ÏIBULLE.
0 surprise I la Mort a quitté l'horizon ; Est-ce pour disparaître ainsi qu'un mauvais rêve ? — Tu crois ? jette les yeux autour de ta maison Au lieu de les fixer où la terre s'achève.
a66 VESPER
Elle a marché vers toi, la marcheuse sans trêve ; Il n'est rien qui l'arrête, abîme ni cloison, Le mont le plus épais, ni la plus vaste grève, Et les os de ses pieds flétrissent le gazon.
Tu te fiais, contre elle, à la froide constance Pour t'être accoutumé de la voir à distance : Eh bien ! du même cœur contemple-la de près.
Sinon, fais-nous l'aveu que, pour peu qu'elle accoure, La plus présomptueuse et plus mâle bravoure Tremble et pâlit devant la hideur de ses traits.
A H. Onfroy.
S'il est une ruine étrange et désolée^ C'est l'église de Thaon, au fond de sa vallée, Vieille église romane au cintre surbaissé Sur laquelle bientôt huit siècles ont passé,
Et dont ne veulent plus les gens de la paroisse Que son délabrement en leur vanité froisse. Ils s'étonnent d'y voir venir le promeneur, Alors qu'en style grec, et faisant plus d'honneur Par son luxe récent au bourg qu'elle domine, Une autre église est là, debout sur la colline, De pilastres plaquée, au clocheton pointu, Et c'est encore heureux qu'on n'ait point abattu, Pour déblayer le sol et pour tirer des pierres. Le temple oii les aïeux offrirent leurs prières.
11 faut la voir surtout par un jour pluvieux Derrière le rideau des peupliers très vieux Qui voilent à demi d'une ombre de mystère La tour vide et les murs de la nef solitaire. Approchons-nous : voici, jeté sur le ruisseau, Un pont que l'on croirait la dalle d'un tombeau, Et franchissant la mare où baigne la barrière. Nous entrons dans le clos ombreux du cimetière ; Car l'église, selon l'usage d'autrefois.
Se dresse du milieu des tombes et des croix, Des cénotaphes lourds aux légendes inscrites : L'histoire des défunts, leur âge, leurs mérites ;
Le pasteur qui souffrit exil et pauvreté, Le jeune homme, en la fleur de sa force emporté, Ou la vierge pieuse ou bien l'aïeule sainte. Pas de sentier ; la flore inculte de l'enceinte Accroît le sentiment de détresse et d'oubli Dont le cœur, devant tout cimetière, est rempli. Et ce n'est que sureaux et frênes dès l'entrée. Et l'épine au fruit rouge avec la centaurée, Cependant qu'au-dessus des arbustes nouveaux L'if séculaire tend ses antiques rameaux. Sauvage héliotrope et rude ortie et ronce Se disputent le sol où, par place, on enfonce, Et le lierre accroché parmi les vieux moellons, Jusqu'aux fenêtres monte et jusqu'aux modillons, Poussant de toute part sur le pâle édifice Ses longs sarments velus et sa verdure lisse. Mais l'œil, au bord du toit, étudie à loisir Les symboles qu'un art prudent savait choisir. Faune d'apocalypse et de caricature ; Et le damier sculpté dont s'orne l'arcature Est presque intact, ainsi que les mâchicoulis Qui font rêver aux mœurs des siècles abolis : Siècles de foi... dit-on, où près de son village L'église n'était pas à l'abri du pillage 1 Au besoin, celle-ci devenait château-fort ; Si chrétien que Ton soit, il faut bien sans remord, En un temps où la paix n'est que précaire et brève. Par le glaive répondre à qui se sert du glaive.
LA ViElLLE ÉGLISE DJE TILVON 2G()
Si VOUS faites le tour, ne soyez pas surpris De heurter çà et là des pierres, des débris Des sculptures croulant parmi les herbes folles ; C'est que les deux transepts et les absidioles Ont été démolis depuis longtemps déjà.
Les eaux minaient les murs à la base ; on jugea Que l'église, d'ailleurs, recevait moins de monde. Il disparut aussi, le vieux chemin de ronde D'où l'on voyait au loin et combattait de haut, Puisque l'on n'avait plus de sacrilège assaut A redouter, les jours s'étant faits pacifiques Et déférents autour des pompes catholiques.
La porte aux gonds rouilles, aux battants vermoulus^
Devant le visiteur banal ne s'ouvre plus ;
Les pèlerins de l'art, ceux de la solitude
Y goûtent d'autant mieux la pensée ou l'étude
Et franchissent avec plus de recueillement
Le seuil où tout bruit vain expire en l'air dormant.
Sous la voûte on frissonne, et dans l'église même
Le deuil à la ruine ajoute son emblème :
C'est une litre, peinte au mur intérieur
Un jour qu'on inhumait quelque illustre seigneur.
Peut-être homme de bien dont cette bande noire
Sauve, à défaut du nom, la confuse mémoire.
Ou peut-être inutile, à moins que malfaisant...
L'un ou l'autre, qu'importe aux vivants d'à présent ?
Et l'on rêve, on s'attarde, on sent flotter des ombres Dans l'air, le long des murs, au milieu des décombres, Tandis qu'aux profondeurs du temple délaissé Entrent la nuit de l'heure et la nuit du passé.
Siècles morts ! jours enfuis ! de quel amer prestige Troublez-vous le plus fort de nous jusqu'au vertige ? 0 passé I quel est donc ton pouvoir sur le cœur Qu'à ton moindre contact le regret l'ensanglante ? Par quel charme endors-tu la raison vigilante Qu'avenir ou présent trouve en toi son vainqueur ?
Nous voyons sans amour resplendir la lumière ; Mais il suffit qu'un astre ait fini sa carrière Et qu'il cesse de vivre et de nous éclairer : Il se ranime en nous plus pur qu'à son aurore, Plus beau que le plus beau soleil qui luit encore... Et que sa mort, ce soir, à son tour va sacrer.
Réponds-moi, vieille église aux pierres féodales ! Les hommes dont le front s'inclinait vers tes dalles
Valaient-ils mieux que nous ? étaient-ils plus heureux ? D'où vient que nous voici pris de mélancolie Qui nous attendrissons sur leur trace pâlie. Ne nous consolant pas de venir après eux ?
Ah ! c'est la répugnance et c'est la certitude D'entrer, au jour prochain, dans la décrépitude, C'est la peur de la mort^ c'est l'horreur du destin. L'épouvante du temps qui ravit la jeunesse Et qui peut faire aussi que notre âme renaisse En un monde nouveau, pour un tourment sans fin.
La ruine est le plus éloquent des exemples ! Elle nous dit : « Bientôt vos palais et vos temçles, Dédiés sous des noms en lettres d'or inscrits, La chaire du savant et la chaire du prêtre Dans l'herbe qui les laisse à peine reconnaître Ne seront qu'un amas de sordides débris.
<( Votre foi, vos amours, votre chère espérance. L'orgueil de votre rêve et de votre souffrance, L'idéal rajeuni dont votre âge est si lier, Et vous-mêmes... la tombe est là qui vous aspire. Voyez : Demain, dont rien ne retarde l'empire, Fera devons ceci qu'Aujourd'hui fait d'Hier. »
YESPER
Au fond du vallon solitaire Temple spectral, d'arbres voilé !
Dernier vestige sur la terre D'un peuple autre part appelé !
J'ai fait plus d'un pèlerinage A ton cimetière aboli Qui sous l'herbe et la fleur sauvage Lui-même est comme enseveli ;
Et les fenêtres géminées
De ton clocher silencieux ,
En septembre aux pâles journées,
Bien des fois ont fixé mes yeux.
A l'heure grave où le jour tombe, Je me prodiguais en efforts Pour deviner, selon la tombe.
Ce que fut chacun de tes morts.
Ils ont vécu I dans la chimère.
Dans la douleur et le plaisir ; Sur les bords de la coupe amère Le miel a flatté leur désir.
Ils ont souffert ! pris dans la trame, L'insecte se débat en vain ; Les maux du corps et ceux de l'âme En eux aigrissaient leur levain.
Ils ont aimé I divines fièvres,
Vous brûliez leurs sens et leur cœur. . .
Cette vierge a tendu ses lèvres
A quelque fier et doux vainqueur.
Ce prêtre, la main d'œuvres pleine.
Dans le monde pharisien En secret soulagea la peine, Et pour le mal rendit le bien.
Ainsi, ni pire ni meilleure.
Triste de toute éternité, La vie, au caprice d'une heure.
Dans ce désert a palpité :
Toute l'histoire des familles, Berceaux, lits d'amour et cercueils, Le départ des fils et des filles.
Travaux et jours, fêtes et deuils.
Que le drame ailleurs recommence, Puisqu'ici tout est accompli...
Déroule ton voile, ô silence, Ouvre ton aile, noir oubli !
Le dernier souffle au ciel s'apaise ; Il convient qu'en ce morne lieu La muse elle-même se taise Et laisse la parole à Dieu.