‹ Poésies complètesChapitre 121 sur 153 · AU SIÈGE DE SARÀGOSSE · texte numérisé non relu

AU SIÈGE DE SARÀGOSSE

Mais on n'a pas, hier, fait crouler dans les flammes, Sans profit pour ce soir, les murs d'un vieux couvent Sous lequel la fureur des moines et des femmes A couché plus d'un brave enseveli vivant.

Car voici les tableaux dont s'ornait la chapelle ; La toile, peinte ou non, est un bon matelas. Et les livres qu'à peine à plusieurs on épèle, Fournissent leur papier solide aux membres las.

Ces tissus bien tramés oii le doigt des artistes Conduisit doucement la ligne et les couleurs, Tous ces feuillets épars d'ouvrages gais ou tristes, Mieux que des draps de lin préservent des douleurs.

Certes on y pensait, lorsque, hors des armoires. En plein combat, malgré les craquements du mur, On vous sauvait du feu, peintures et grimoires. Et qu'on vous transportait, non sans peine, en lieu sûr !

D'un in-folio sacré, plein de récits mystiques. Tandis qu'un vieux sapeur se roule un traversin. C'est sous des parchemins noircis de mots antiques Que sommeille un conscrit gardé de l'air malsain.

Nous, Français, qui devons notre honneur à nos pères. Pour un tableau de moins ou pour un manuscrit, N'allons pas nous livrer à des deuils littéraires Sur les maux infligés par la guerre à l'esprit.

Mais admirons plutôt comment la Providence, Dans leur prétention à l'immortalité Ayant frappé l'art vain et la vaine science, Leur fit faire une fois œuvre de charité.

Que de Rome ou d'Athènes une vieille épopée Soit ravie au loisir d'un érudit futur, Qu'importe si, le soir, sur la terre trempée, Le vétéran meurtri dort un sommeil moins dur ?

Soulager une obscure et réelle souffrance, Emploi sacré, devoir seul présent et certain !... Comparés au repos d'un soldat de la France, Que me font tous les vers d'un poète latin ?

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