SOUVENIR LOINTAIN 29 I
Petit-fils d'un soldat devenu capitaine
En parcourant l'Europe avec Napoléon,
Je savais la couleur des régiments, leur nom,
Leur drapeau, déployé dans l'histoire lointaine.
Ah ! le Paris d'alors, qu'il était radieux I La Grâce et la Bonté lui prêtaient leur sourire, L'Abondance sa corne, et la Muse sa lyre... La Fortune, depuis, nous fit de longs adieux.
Double deuil, quand les jours de l'enfance inflétrie, Ceux vers qui, vieillissants, nous nous retournons tous, Quand ces jours ingénus, par eux-mêmes si doux. Furent aussi les jours sacrés de la patrie !
Aux peuples fraternelle, hospitalière aux rois, La France poursuivait un pacifique rêve. Mais debout, une main au pommeau de son glaive Et l'autre sur le livre ouvert des justes lois.
Ses soldats l'entouraient... noble et tragique armée ! Se sentant protégé par eux, l'enfant rêveur Les admirait déjà de toute sa ferveur Et de sa gratitude encore inexprimée.
Sous le dolman à tresse ou le plastron uni Blanc, de jonquille ou bleu, de garance ou d'aurore, 1^ Chasseurs, guides, lanciers, hussard multicolore, Esterhazy, Conflans^ Ghamboran, Bercheny !
Dragons ayant la peau de tigre sur vos casques. Artilleur rouge et noir, carabinier d'azur. Voltigeur au shako cerclé de cuivre dur Et petits fantassins sous la tunique à basques ;
Turcos au front rasé, spahis, zouaves barbus, Gent-gardes secouant vos crinières de neige. Si splendides à voir défder en cortège Qu'ouvriers et bourgeois s'arrêtaient tout émus...
Si vous nous gonfliez le cœur de poésie.
C'est que nous vous devions la plus belle des paris,
Un luxe qui vaut mieux que le luxe des arts
Et que toute sagesse et toute fantaisie :
Ce trésor, c'est la gloire I 0 soldats, notre orgueil, Vous n'avez pas trompé l'espoir des jours de fête, Puisque vous avez su, même dans la défaite. Sauver dix fois l'honneur de la patrie en deuil.
S'il est d'autres lauriers que ceux de la victoire Et si les plus sanglants sont aussi les plus beaux, La Muse, d'une main, les jette à vos tombeaux Et, de l'autre, fait signe k la tardive Histoire.