‹ Poésies complètesChapitre 128 sur 153 · DERNIER VŒU · texte numérisé non relu

DERNIER VŒU

A Ch. Le Goffic.

Grèves de mon pays natal, ô solitudes Où sur le sable ferme et sur les rochers rudes Tout le jour, à six ans, je courais les pieds nus ! Bouquets de chardons bleus, mauve à la fleur pâlie, Gassepierre aux rameaux odorants et charnus, Et toi, plante, de grains de corail embellie. Fleurs chères à mes yeux que respectait ma main ; Ajoncs d'or, genêts d'or des landes, vastes plages Où la vague laissait de si beaux coquillages, Gomme les perles gris ou blancs, ou de carmin Tels que l'oronge, et vous, grottes qu'emplissait l'ombre, Goémons verts, varechs mordorés et gluants, Champs aux sentiers connus où les menhirs géants Dans le trèfle et les blés dressaient leur forme sombre ; Fantastiques rochers au profil presque humain; Coteaux, vallons boisés où se bornait mon rêve Jui devait, loin de vous, courir un dur chemin î )o] partout enrichi par l'eau vive et la sève,

Bretagne, que j'ai fuie au cours de mes désirs. Je te reviens, lassé des hommes et des choses. Préférant ton ennui tranquille aux vains plaisirs Et ta bruyère pâle à la pourpre des roses. Me voici ! je ne veux qu'un ht dans ton terroir Où, près de mes aïeux couché pour un long soir. Je m'endorme sans peur, s'il est vrai que l'on dorme. Assez longtemps j'aurai souffert dans les cités. J'aurai vu mon amour et mon culte insultés; Gomme un arbre amaigri, courbé du poids énorme Que sur son tronc aggrave un vieil écroulement. Je plie enfin, après avoir trop fièrement Comparé ma faiblesse à la force du chêne, Qui seul peut défier la tempête prochaine. Bretagne ! donne-moi, puisque je me soumets, Une place à côté d'un enfant et d'un père. Tombe deux fois sacrée à mon cœur, oiî j'espère Ne rien voir et ne rien entendre désormais Et croiser pour toujours, ayant fini ma tâche. Ces bras, ces faibles bras, qui n'étaient pas d'un lâchfil

ARCACnON 299

ARGACHON

A Léon DIerx.

Dans les fusains luisants et les pâles troènes, Près de la mer, sous l'ombre odorante des pins, Se cachait à demi, rose aux vertes persiennes, La maison dont le lierre encadre les murs peints.

Un chèvrefeuille ornait la verte claire-voie De ses grappes de fleurs qui le faisaient plier, Et, s'ouvrant au soleil dans sa pourpre et sa joie, Une rose écartait les rameaux d'un laurier.

La fleur d'amour éclose au feuillage de gloire, Dont le calice tendre aura vite pâli.

S'était fait jour si bien qu'on aurait pu la croire Grefî'ée à l'arbre dur et vainqueur de l'oubli...

Symbole de la double illusion qui tente L'âme prête à partir au seuil des jours ouverts : L'arbuste résistant et la fleur éclatante... 0 femme I ton sourire, et votre honneur, ô vers !

La haie, autour du banc, formait une clôture Qui tenait, à Tabri des regards du passant, Le poète pensif seul avec la nature.

Libre de tout contact ennuyeux ou blessant.

Il ne percevait plus de la mêlée humaine Qu'un bruit de pas lointains ou de confuses voix, Cependant que la mer, de la plage prochaine, Répondait en soupirs au murmure des bois !

Et c'était, tout autour, la ville forestière, Les briques de couleur des toits de ses chalets. Parmi la monotone et morne sapinière Multipliant l'éclat de leurs joyeux reflets.

Des voyageurs ont dit que la jeune Amérique Construit au fond des bois de semblables cités. Où dans un vert décor, naturel et féerique. Fleurit pour les colons la fleur des libertés.

0 délices de vivre à l'écart de nos villes ! Vision d'un retour possible à l'âge d'or, Lorsque le joug d'airain des coutumes civiles Aux fronts insoucieux ne pesait pas encor I

ÀRCACIION

Soi

0 retraite des bois, désert de la montagne, Toit rustique et secret 1 ici-bas dernier but, Quand le flot social, comme la mer, nous gagne, Et, brusque, va couper tout chemin de salut î

Il n'est que temps de fuir à grands pas en arrière, Avant que les ruisseaux innombrables et prompts Se rejoignent, couvrant soudain la plage entière Où devant le péril vainement nous courrons.

Il est trop tard déjà ! Le toit dans la verdure Ne put nous abriter que jusqu'au lendemain ; Il fallait se reprendre à la fausse aventure Où s'obstine à rouler le tourbillon humain.

Il fallait se reprendre à la tâche frivole Loin du bien véritable et des devoirs sacrés. Et se confondre aux rangs de cette troupe folle D'où la Nature un jour nous avait retirés.

Car les peuples vieillis ont horreur de ton ombre, 0 Liberté ! Malheur à qui, tendre ou hautain, Se refuse à marcher dans les pas du grand nombre Et veut sur son désir façonner son destin !

Mais, s'il lui faut céder à ce courant contraire Qui brisa les plus forts et le brise à son tour. Du moins l'illusion d'avoir pu s'y soustraire Doit consacrer les lieux qui l'ont permise un jour.

L'humble chalet, blotti dans ses pâles troënes Et ses fusains luisants, à Fombre des grands pins. Avec sa rose au seuil, et ses vertes persiennes Mi-closes au soleil sur l'éclat des murs peints,

La maison que les bois et que la mer voisine Enveloppent, aux jours chaleureux de l'été. D'un air vif imprégné de sel et de résine, Réclame de la muse une immortalité.

Qu'elle soit dite un jour u la maison du poète )>, Quand, loin de la forêt qui chante et reverdit. Lui-même dormira dans la tombe muette... Si jusque-là sa muse obtient quelque crédit.

SPES 3o3

Page 1