SONNET BUCOLIQUE
Hic nemus.,
ViRGILB.
Ta grille hospitalière, au tournant du chemin, Ouvre sur la pelouse en fleur et sur l'allée Circulaire, d'un fin sable de mer sablée. Que bordent les lauriers, la rose et le jasmin.
Ici l'on peut goûter quelque oubli de demain ! L'immobile horizon et la calme vallée, Les grands bois d'où l'oiseau prend sa libre volée, Tout repose les yeux, lassés du drame humain.
Ta porte est dorienne, et ton figuier biblique. Je me crois transporté dans le monde idyllique Où Virgile et Rousseau nous guidèrent jadis ;
Rêve innocent qui fut le roman de nos pères, Et qui, malgré ce siècle ennemi des chimères, [Pourrait bien devenir l'idéal de nos fils.
3lO VESPER
ÂNISfIVERSAIRE
En bas, c'était la Saône ; en haut, la côte verte Où Saint-Cyr-au-Mont-d'or étage ses villas ; Et nous marchions tous deux par la route déserte Que bordaient les poiriers fleuris et les lilas.
Le mois adolescent, de sa verdure tendre, Avril, embellissait les jardins et les prés, Comme les yeux, le cœur, qui se laisse surprendre, Prenait sa part des dons naturels et sacrés.
On eût dit que le ciel bleuissait ta prunelle ! Un bouquet dans ta main, la brise en tes cheveux, Tout évoquait pour moi l'heure ingénue et belle Où, dans un autre avril, je reçus tes aveux.
AT^NIVERSATRE 3 1 1
Par tant de souvenirs cette heure est consacrée, Par la muse et l'amour, par le commun défi Au mal, autour de nous élevant sa marée, Par le même idéal avec foi poursuivi !
Et depuis, dans la lutte où le siècle nous jette, Comme une voix d'archange éparse sous les cieux. Ton libre et fier accent ranima le poète Qui, pour un rêve mort, allait trahir ses dieux.
,. C'est toi qui, dans les jours où l'âme se replie,
[: Où l'astre du devoir s'embrume à l'horizon,
i' As su rendre à la muse incertaine et pâlie
i, L'aventureux essor de sa jeune saison.
'l C'est toi dont l'esprit ferme et la lèvre éloquente ] Me rappela l'autel que j'allais oublier ; i Tu rallumas l'encens, tu redoras l'acanthe I Au chapiteau terni de l'antique pilier.
C'est toi, lorsque à l'entour un arrogant délire Glorifiait le crime, outrageait la vertu. C'est toi qui, sans souci du blâme et du sourire, Dis de se relever à mon front abattu.
Et, sévère aux bourreaux par pitié des victimes, Tu me montrais le but vers qui je faiblissais, f^t qu'on doit s'abstenir des paroles sublimes Lorsque pour quelque chose on compte le succès.
Aurons-nous assez vu les trafiquants du temple (Puisqu'il nous faut passer chaque jour devant eux), Fidèles à l'ancien et lucratif exemple.
Des objets sacres faire un commerce honteux ?
Ne sonnera-t-il plus sur leurs viles épaules. Garni de plomb au bout des lanières de cuir, Le fouet du Justicier qui chassa tous ces drôles Et, pour un jour du moins^ les fit se taire et fuir?
Celui qui pardonnait à la femme adultère
Et ne lui fermait pas le ciel de ses élus
Au scandale des saints et des purs de la terre,
Lui disant simplement : « Allez, ne péchez plus ! »>
Celui qui, sur la route, au bord de la fontaine, Sans souci des passants et de leur chaste effroi, Ne s'était point caché, triste Samaritaine, Pour goûter à ton urne et parler avec toi ;
AlSNIYERSilRE 3l3
Celui-la, si clément aux folles pécheresses, Au publicain honni comme au larron perdu, N'a menacé jamais de flammes vengeresses Que les Pharisiens marchant dans leur vertu I
C'est ainsi, par ce jour de soleil et de sève Où tout reprenait force au sol réembelli, Qu'un souvenir rendit des ailes à mon rêve, Et que je rejetai le manteau de l'oubli.
Le soir vint ; et Lyon, la cité grave et douce, Dans son vaste repos nous accueillit cncor, Tandis que les hauteurs, Fourvièrc et la Croix-Rousse, Jusqu'au ciel étoile s'étoilaient de points d'or.
Et cinq ans ont passé sur cet anniversaire ; Le bienfait de ta voix n'a pas été perdu. Mon amour, appuyé sur ton amour sincère, Me maintient aux sommets d'où j'étais descendu.
J'ai dit : « Je combattrai sans songer à la gloire ; D'assez de lauriers vains mon front fut couronné... Désormais, je n'aurai souci de la victoire Que pour la juste cause où tu m'as ramené. »